Livre-Hebdo du 6 avril 2012 Vous prendrez bien une décollation? Ames sensibles s’abstenir. La «veuve» dont il sera ici question, c’est la veuve Razibus, autrement dit la guillotine, abordée sous toutes ses coutures, même et surtout les plus anatomiques. Glaçant, mais passionnant. «La mécanique tombe comme la foudre, la tête vole; le sang jaillit, l’homme n’est plus.» Le docteur Guillotin fut lyrique quand il présenta sa machine. Dans la fièvre révolutionnaire. il pensait humaniser la mort ou du moins la rendre plus égalitaire et surtout plus rapide. Après la guillotine, l’exploitation des corps La guillotine, qui vit le jour au début de la Révolution française, était une véritable «coproduction médico-pénale». Œuvre de deux hommes de l’art, le célèbre docteur Guillotin et le chirurgien Antoine Louis, elle entendait apporter une mort «douce», immédiate, débarrassée de la cruauté des supplices de l’Ancien Régime, et faire entrer la peine capitale dans la modernité pénale et démocratique. Dominique KALIFA
Anne CAROL
Une histoire médicale de la guillotine
par Daniel Garcia
«Avec ma machine, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil et vous me sentirez rien», aurait paraît-il assuré le bon docteur Guillotin pour défendre le procédé de décollation qu’il souhaitait voir instituer comme unique châtiment ultime. Ne rien sentir, vraiment? La question, en réalité, n’a jamais été totalement tranchée, si l’on ose dire. Et la somme thanatologique qu’Anne Carol consacre à l’«abbaye de Monte-à-Regret» montre que l’interrogation a persisté quasiment jusqu’au renvoi de la guillotine au musée.
Invention de la Révolution française, la guillotine représentait un progrès humaniste et social. Sous l’Ancien Régime, en effet, l’exécution des condamnés à mort revêtait différentes formes, toutes plus cruelles les unes que les autres et dont le premier chapitre de cet ouvrage nous donne des descriptions terrifiantes; l’auteure, spécialisée dans l’histoire sociale et culturelle de la médecine et des médecins, manie la plume comme un scalpel. Parfois, le supplice s’éternisait à dessein, comme dans le cas des régicides. D’autres fois, la torture, involontaire, venait de ce que le bourreau ratait son coup. En outre, ces supplices divergeaient selon le statut social du condamné: la société était inégalitaire jusque dans sa façon de donner la mort. A partir du XVIIIe siècle, cependant, les mentalités changent. A défaut de pouvoir imposer l’abolition de la peine de mort, les Lumières militent contre sa barbarie. Et c’est la Révolution qui va les exaucer.
La guillotine est égalitaire: la mort, quand elle est décrétée, est la même pour tous. La guillotine est une machine: la mécanisation, alors en plein essor, s’impose comme un moyen sûr de parer aux défaillances du bourreau. Une machine ne saurait se tromper, c’et bien connu. Sauf que ses débuts seront marqués par un certain nombre de ratés (des bugs, dirait-on aujourdhui). La guillotine, enfin, est «médicale». Joseph-Ignace Guillotin, qui l’imposa, était médecin. Antoine Louis, qui la perfectionna, était chrirugien. L’apparition de la «veuve» marque donc tout à la fois l’implication des médecins dans la mort pénale (qui ne va plus cesser) en même temps qu’elle consacre la médicalisation de la mort: «Faire l’histoire de la guillotine, c’est aussi faire l’histoire de la façon dont la mort est scrutée, définie et normée par la médecine», souligne à juste titre Anne Carol. Et c’est là que tout se complique et devient passionnant.
Le 25 avril 1792, les spectateurs de la première décollation à la guillotine (on avait exécuté, ce jour-là, un bandit de grande chemin) repartirent très déçus: ils n’étaient pas habitués à autant de rapidité. «La décapitation mécanique est victime de l’ambition de ses pères, résume Anne Carol: comment concevoir qu’une tête séparée rapidement du corps soit aussitôt inanimée et inconsciente?» La guillotine était supposée fournir «une mort prompte et douce». Cependant, rien n’est moisn certain. La question ne va pas seulement enflammer le corps médical, elle inspirera la littérature romantique et gothique, et donnera du grain à moudre aux abolitionnistes. La tête, séparée du corps, garde-t-elle sa conscience et si oui, combien de temps? Si le débat fut surtout très vif tout au long du XIXe siècle, Anne Carol nous apprend que jusque dans les années 1950, des médecins se plaçaient encore sous l’échafaud pour recueillir les têtes des condamnés et se livrer à diverses expériences. La guillotine ne fonctionne plus (elle a servi pour la dernière fois en 1977), mais les mystère demeure intact.
Il faut dire qu'avant les bourreaux s'y reprenaient, finissant même quelquefois par étrangler les condamnés pour abréger leur supplice. Avec la guillotine, on eut le sentiment de la modernité.
Formée à l’histoire de la médecine par Jacques Léonard (1935-1988), grand spécialiste du XIXe siècle, Anne Carol propose une étude captivante sur la guillotine mais surtout sur les rapports de la société avec la mort.
Elle borne sa somme thanatologique de la Révolution à la Première Guerre mondiale qui fit entrer la boucherie humaine dans l’ère Industrielle. Avec des détails parfois insoutenables, elle met en évidence les différentes périodes: la médecine qui met son expertise des cadavres au service de la justice; qui s'interroge sur le dispositif de la mort immédiate; et qui se demande quoi faire des restes des condamnés. Le rasoir national développe aussi nombre de fantasmes sur le corps séparé. On voit au XIXe siècle des Frankenstein en herbe qui électrisent les morts ou transfusent des têtes coupées pour garder le cerveau irrigué. Des écrivains comme Nader et Villiers de I'IsIe-Adam en tirent des contes à faire peur; et Hugo plaide pour l’abolition. Derrière cette histoire de la mort, Anne Carol fait aussi celle de la douleur et de l’idée de survie. Pas joyeuse cette veuve, mais fascinante.
Cette question de «l’humanité» de la guillotine ne fit pourtant pas l’unanimité, explique Anne Carol dans ce livre consacré aux débats savants et médicaux qui entourèrent au XIXe siècle la mort sur l’échafaud. D’emblée, les doutes surgissent. Cette plaie béante d’où jaillit tant de sang ne cause-t-elle pas d’horribles souffrances ? La mort est-elle vraiment si prompte, vraiment instantanée ? Très vite fleurissent les anecdotes et les controverses sur la possible survie postdécapitation. Dès 1798 débutent de macabres expériences. Le galvanisme est à la mode et, grâce à la pile que vient d’inventer Volta, on tente d’électriser les têtes des condamnés ou de provoquer des contractions cardiaques sur les corps décapités. La littérature, alors en pleine vogue gothique (Mary Shelley publie Frankenstein en 1818), encourage le mouvement. Tout au long du siècle, les médecins multiplient donc les expériences «résurrectionnistes», recousant, piquant, brûlant, électrisant la chair indigne des condamnés.
En 1880, le docteur Laborde franchit une étape supplémentaire : en associant l’électrothérapie et la transfusion sanguine, dont on découvre les vertus revitalisantes, il tente de ranimer les «restes frais» de plusieurs décapités célèbres, dont les criminels Prévost, Menesclou et Campi. Ces expériences suscitent une levée de boucliers : des républicains comme Jules Ferry ou Paul Bert protestent au nom de la morale, la Faculté au nom de la science. Mais ces usages ne disparaissent pas. Dans les foires ou les musées, on continue d’exposer des têtes, des cœurs, des cerveaux de guillotinés. La parodie s’en mêle, notamment au Grand Guignol, et Méliès réalise Un décapité récalcitrant. En 1894, on tente encore d’électriser le cœur d’un guillotiné.
La fin du siècle marque cependant une rupture. D’autres médecins prônent la «mort pharmaceutique» ou la «fulguration», qui «sidère le trépied vital». Peu à peu émerge le «droit du condamné à disposer de son propre corps». L’anarchiste Caserio, par exemple, exige que son cadavre ne soit pas livré au scalpel du médecin. Mais il faut attendre l’abolition de la peine de mort en 1981 pour que le corps du condamné cesse d’être un corps vil, indéfiniment punissable.
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