On en use et on en abuse: l'expression «guerre civile», imprudemment prononcée par certains pour qualifier un climat politique conflictuel et par d'autres pour dé signer une période historique qui n'en offrait pourtant pas toutes les caractéristiques, méritait quelques clarifications. C'est Jean-Claude Caron, historien spécialiste du XIXe siècle, qui s'en charge, dans un livre qui reprend quelques grandes séquences historiques les années 1830, 1848 ou 1871 et, surtout, qui en décrypte les parcours et les interprétations. Gilles Heuré Les Français, c'est bien connu, adorent se quereller. On le dit et on le répète, depuis César, qui trouvait les Gaulois désunis et indisciplinés, jusqu'à de Gaulle, qui parlait de "l'instabilité nerveuse de notre peuple" et s'insurgeait contre ces "ferments de dispersion" constituant à ses yeux un "danger mortel" pour le pays. Il est sans doute dans la nature des sociétés humaines de s’entre-déchirer périodiquement. Mais la France contemporaine, pourtant volontiers donneuse de leçons, semble avoir cultivé plus que d’autres l’affrontement fratricide. La période ouverte par la Révolution française est à ce titre particulièrement révélatrice : à compter de «quatre-vingt-treize», c’est-à-dire de la Terreur et des soulèvements de Vendée, le pays a fait de la guerre civile une douloureuse spécificité nationale. En 1830, 1831, 1834, 1839, 1848, 1871, puis sur un autre rythme jusqu’à la Libération, il s’est le plus souvent montré incapable de gérer pacifiquement ses dissensions, à tel point que la guerre civile en est venue à incarner «la matérialité de cette "exception française" devenue un lieu commun de l’historiographie». Dominique KALIFA
Jean-Claude CARON
Instrumentalisée par le discours politique, la guerre civile recouvre des multitudes de circonstances, d'évolutions, et traduit aussi une «bataille des mots» qui s'est souvent déployée pour réinterpréter des événements a posteriori. L'expression est toujours péjorative et, sur ce point, elle rassemble tous les commentateurs et historiens qui ont tenté de la localiser: « Voilà au moins un point commun à toutes les époques qui ne souffre guère d'exception, écrit JeanClaude Caron. La guerre extérieure est toujours juste, la guerre intestine, injuste.» Elle contredit la démocratie, devenue inopérante pour gérer les antagonismes et « elle est la preuve de l'anéantissement de la politique».
Même s'ils n'allaient pas jusqu'à comparer, comme Mark Twain en 1878, les Français aux Comanches, certains historiens du XIXe siècle, hantés par la Révolution française, ne se sont pas satisfaits des termes de «sédition», d'«insurrection» ou de «rébellion» pour fustiger la tradition de conflits ouverte par 1789. Ce livre revisite donc magnifiquement l'histoire d'une expression et de ses usages souvent abusifs.
De grands esprits ont contribué à donner du crédit à ce stéréotype. A l'instar du géographe et sociologue André Siegfried, qui déplorait "le caractère destructif de notre intelligence, plus à l'aise dans l'opposition que dans la coopération". Ou de François Mauriac, qui relativisa la singularité des "événements" de Mai 68 en les réinscrivant dans la longue durée : "Je ne crois pas qu'il y ait plus de haine aujourd'hui chez nous qu'au bon vieux temps. La guerre civile y a été froide ou chaude selon les époques, mais perpétuelle."
L'histoire de ces convulsions fratricides a déjà été retracée, en particulier par Michel Winock, qui s'est interrogé, dans La Fièvre hexagonale (Seuil, 1986), sur cette "guerre civile permanente" révélatrice de l'incapacité de la société française à résoudre les antagonismes politiques sur un mode pacifique.
La perspective adoptée aujourd'hui par Jean-Claude Caron est différente. Consacré au "premier XIXe siècle", Frères de sang n'est pas un simple récit des insurrections qui ont scandé la période allant de la Restauration à la Commune de Paris. Spécialiste des révoltes populaires - on se souvient notamment de la très belle étude qu'il consacra à la rébellion "antifiscale" qui mit une partie de la France à feu et à sang au cours de l'été 1841 (L'Eté rouge, Aubier, 2002) -, l'historien analyse, dans ce nouveau livre, la façon dont les hommes politiques, les journalistes et les écrivains ont "instrumentalisé l'image que porte en elle la notion de guerre civile" à des fins partisanes, et ce "à une époque où se succédèrent des épisodes de violences collectives d'une telle intensité et avec une telle régularité qu'ils (nourrirent) un débat quasi permanent sur leur interprétation".
Le XIXe siècle français, comme le démontre Caron en citant une foule d'auteurs, a été littéralement hanté par le spectre de la guerre civile. Soupçonner son adversaire de velléités séditieuses afin de le disqualifier fut une arme rhétorique courante. Au lendemain des Trois Glorieuses de 1830, les ministres qui avaient servi Charles X furent ainsi jugés pour avoir poussé l'ancien roi à "se mettre (...) en guerre avec tout un peuple". Et, vingt ans plus tard, ce fut sur sa capacité à "effacer les traces des discordes civiles" que Louis-Napoléon Bonaparte se forgea une carrure d'homme d'Etat.
A ce propos, Caron met en évidence l'ambivalence idéologique des condamnations de la guerre civile. Si celles-ci pouvaient être d'inspiration progressiste, par exemple lorsqu'elles émanaient des partisans de la monarchie de Juillet brocardant les "ultras" de la Restauration, elles servirent le plus souvent à justifier une politique liberticide. Ce fut le cas sous le Second Empire. En fixant à ce régime issu d'un coup d'Etat l'objectif de "prévenir le retour de ces luttes intestines où la victoire, quelque légitime qu'elle soit, est toujours chèrement achetée", la Constitution de 1852 légitimait la répression des opposants, relégués par avance au rang de factieux menaçant les fondements mêmes de la société.
S'attardant sur les journées de juin 1848 et sur la Commune de 1871, Jean-Claude Caron rappelle à quel point la "labellisation" de ces événements fut controversée, comme si une guerre des mots s'était ajoutée à la guerre des rues. Ces exemples font l'objet d'un décryptage passionnant. L'historien montre en effet ce que leur qualification révèle de la culture historique des contemporains - dont on constate par exemple que les références à la Révolution française s'appauvrirent notablement entre 1848 et 1871. Il souligne également que les rapprochements faits à l'époque avec d'autres périodes en disent long sur le sens que les observateurs voulaient donner aux événements dont ils étaient les acteurs ou les témoins. Comparer les communards aux Goths saccageant Rome était ainsi, pour Villemessant, le directeur du Figaro, une façon de refouler les insurgés dans l'univers de la barbarie ; rapprocher leur combat de celui remporté aux Etats-Unis par les abolitionnistes, comme le fit le journaliste d'extrême gauche Félix Pyat, était au contraire un moyen d'inscrire leur geste dans la longue histoire de l'émancipation des opprimés.
Erudit sans être obscur, Frères de sang est plus qu'un simple livre d'histoire. En citant incidemment le premier ministre François Fillon, qui dénonça, le 5 mars 2008, "le climat de quasi-guerre civile que fait régner la gauche", il ne se contente pas de pointer la persistance d'un répertoire discursif dont le XIXe siècle fut le laboratoire. Il nous invite, également, à décrypter l'impensé d'un tel discours, qui consiste à délégitimer l'adversaire en le faisant passer pour un ennemi.
Emancipation. Historien du XIXe siècle, Jean-Claude Caron s’est attaché à comprendre les formes spécifiques de ces luttes intestines. Deux temps organisent son propos. Le premier, nourri des travaux de nombreux philosophes, sociologues ou juristes, s’attache à circonscrire de surplomb les «frontières» ou les «modèles» d’une catégorie - la guerre civile - finalement assez peu travaillée par les sciences sociales et dont la définition reste floue. Le seul point vraiment saillant concerne sa réprobation. A l’exception de quelques voix isolées, comme celles de Mably au XVIIIe siècle ou celles de Bakounine et de Sorel au siècle suivant, qui y virent un instrument efficace d’émancipation et de régénération sociale, la guerre civile fut constamment pensée sur le mode du repoussoir. C’est la mauvaise guerre par excellence, que dominent les factions, les haines et les pulsions inavouables. C’est la mort de la cité, l’abolition de l’idée même de politique. C’est surtout la guerre absolue, la «vaste guerre des ténèbres», selon l’expression de Michelet, la guerre sans quartiers ni prisonniers, celle que nul jus belli ne peut réglementer, celle des violences, des atrocités, des massacres incessants. Telle quelle, la guerre civile fut érigée en péril suprême, et sans doute faut-il aussi chercher dans ce désaveu l’une des causes de son déficit conceptuel.
La seconde partie du livre est consacrée à l’analyse de deux épisodes singuliers de la guerre franco-française, l’insurrection ouvrière de juin 1848 et la Commune de Paris. Réduits au chômage par la fermeture des Ateliers nationaux, oubliés d’une République qui se voulait pourtant fraternelle et sociale, les ouvriers qui s’insurgent en juin 48 croient pourtant en leur bon droit et en la légitimité des armes pour rétablir la justice. Les terribles combats de rue qui suivent causent la mort de 5 000 d’entre eux, l’arrestation de 18 000 autres, et font retomber sur l’événement une énorme chape de silence. La violence et le bilan sont encore plus lourds en mai 1871, lorsque les monarchistes portés au pouvoir au lendemain de la défaite contre la Prusse décident de liquider une Commune perçue comme un inacceptable remake de «93» (1). Mais la notion de guerre civile rend-elle vraiment compte de tels événements ? Pour Jean-Claude Caron, l’expression tend à vider ces conflits de leurs significations véritables, c’est-à-dire politiques, pour les réduire à leurs formes, nécessairement déplorables. C’est une formule de vainqueur, surtout utile pour condamner les vaincus, fustiger ceux qui ont brisé la paix civile et osé allumer les «brandons de la discorde». A l’histoire donc, qui s’est souvent contentée de relayer les récits de guerre civile, d’écouter les voix qui percent parfois sous le fracas des armes ou de la répression.
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