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Collection LES CLASSIQUES
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Antoine GERMA,
Benjamin LELLOUCH et Evelyne PATLAGEAN |
Les Juifs dans l'histoire:
de la naissance du judaïsme au monde contemporain
(Le Magazine littéraire, décembre 2011)

La pluralité des judéités
Dans sa préface à son Anthologie juive Edmond Fleg écrivait: «Israël a traversé tous les temps, tous les peuples; il a parlé tous les langages; et de même qu’il a lié à sa propre histoire l’histoire de l’humanité, de même il n’a jamais séparé complètement dans ses préoccupations le religieux du profane, le moral du sacré.» Près d’un siècle plus tard, l’historienne Evelyne Patlagean, Antoine Germa et Benjamin Lellouch ont entrepris de déployer cette conception du judaïsme à travers un livre collectif.
Réalisé par vingt-neuf auteurs spécialistes de l’histoire juive et de la Bible, mais aussi chercheurs pour qui le sujet était nouveau , ce livre part du constat que le terme «religion», dans son sens usuel, n’épuise pas toutes les composantes du judaïsme. A la fois peuple, communauté, histoire, mémoire et appartenance, il n’a cessé de se transformer et de façonner le devenir des sociétés où il a vécu. Du corpus biblique à la naissance d’un peuple, de la situation des Juifs dans l’Islam médiéval à l’époque moderne, en passant par l’expulsion d’Espagne, l’émancipation des Juifs de France, l’odyssée américaine, le sionisme et la Palestine, la Shoah, l’après-guerre et l’effacement des communautés juives dans le monde musulman, ce sont toutes les facettes d’une identité multiforme qui sont appréhendées.
André Lemaire, connaisseur de l’Israël antique, fait ressurgir l’exil de Babylone, la reconstruction du Temple et la constitution de la tradition juive. Devorah Dimant, spécialiste des manuscrits de la mer Morte, retrace les étapes qui ont abouti à l’élaboration de la Bible hébraïque: la Torah, les Prophètes, les Hagiographes. On suit avec elle la constitution du texte scripturaire et le développement de la sélection canonique. Elle explique de quelle façon l’Ecclésiaste, les Lamentations furent composés, comment la Genèse, l’Exode, le Livre de Job ou le Cantique des cantiques acquirent leur statut d’autorité jusqu’à devenir «la pierre angulaire du culte et de la littérature des Juifs […]. De nos jours, rappelle-t-elle, des portions de la Torah et des Prophètes sont lues dans les offices de la synagogue, et des passages bibliques sont intégrés aux prières […]. La Bible a donné lieu à une immense littérature exégétique, elle a été la base d’un travail juridique, théologique et littéraire millénaire, elle demeure aujourd’hui encore une source d’inspiration et de réflexion pour le judaïsme». Monique Alexandre, auteur d’un livre sur Philon d’Alexandrie, revient sur la période hellénistique et romaine, pour montrer comment le judaïsme et la culture grecque se sont interpénétrés, depuis la première traduction de la Bible en grec la Septante jusqu’aux premiers écrits d’histoire et de philosophie religieuse Philon, justement, et Flavius Josèphe. Alain Dieckhoff, excellent connaisseur de l’Israël contemporain, et Régine Azria, sociologue spécialiste du fait religieux, interviennent à plusieurs reprises pour s’interroger sur le rapport actuel du peuple israélien à sa judéité, au destin natonal et diasporique, pour évoquer l’évolution de la société israélienne, ses mutations depuis les premières installations, du Yichow en Palestine jusqu’aux plus récents développement, en passant par le conflit israélo-palestinien et son impact sur la population juive.
Vaste rétrospective d’un peuple dont Isaiah Berlin, grande figure de la pensée juive moderne, disait qu’il souffrait d’avoir «beaucoup trop d’histoire et pas assez de géographie», ce livre suit les pérégrinations, les soubresauts, les épopées et les pages sombres du destin juif. Les questionnements sont les mêmes, mais les recherches les plus récentes et les plus pointues sont ici mobilisées pour porter un éclairage spectral sur le judaïsme, de l’Antiquité à nos jours.
(Libération, jeudi 5 janvier 2012)

Monde juif, un tour d'histoire
Défi lancé par 29 chercheurs, «Les Juifs dans l’histoire» raconte les 2600 ans d’interactions entre la diaspora et son environnement.
Qu' une somme de 900 pages écrites par 29 historiens fiançais et étrangers prenne son inspiration dans un quartier populaire de Seine Saint-Denis en plein «échauffement», voilà qui est peu ordinaire. C'est pourtant là, loin des cénacles de l'historiographie, qu'est né, il y a presque dix ans, le projet dont les Juifs dans l'histoire est l'aboutissement. Le titre de l'ouvrage, publié récemment, suscite un terrible sentiment de déjà-lu dans une thématique très fréquentée. Il n'a en réalité guère d'équivalent dans les productions françaises contemporaines de par son approche, son ampleur, et son érudition. En 37 chapitres, il offre une perspective nouvelle sur la diaspora, inscrivant ses destinées dans le prisme de l'histoire générale, qu'il s'agisse de l'Italie de la Renaissance, la France révolutionnaire, la Palestine du mandat, l'Allemagne nazie, la Russie stalinienne ou l'Egypte d'après la Deuxième Guerre, pour ne citer que quelques-uns des moments auscultés. Nous sommes donc en 2000-2001. La seconde intifada, la répression, les attentats-suicide, l'engrenage des violences enflamment, jour après jour, le 20 Heures. L'affrontement israélo-palestinien obnubile les débats. Dans les cours de recré, il vire à l'affrontement Juifs-Arabes, juifs-musulmans. Les attaques antisémites se multiplient, suivies bientôt d'une montée d'actes anti-Arabes.
Dans le «9-3», Antoine Germa est aux premières loges. Il enseigne au lycée Alfred Nobel de Clichy sous bois. Quartier difficile, comme on dit. «Les insultes fusent, se souvient-il, et en fin de compte, c'est toute la population des banlieues qui sera stigmatisée comme on l'a constaté lors des émeutes quelques années plus tard. Il y a alors beaucoup de tensions, et de confusions. J'ai vu des élèves qui avaient pleuré lors des cours sur la Shoab assurer, lorsqu'on abordait le Moyen Orient, que le génocide est une invention des juifs.» Antoine Germa est professeur agrégé d'bistoire, passionné de ses élèves de banlieue autant que de son public du Memorial de la Shoah, à Paris, où il est formateur. «On a réalisé alors qu'il y avait aussi un problème du côté des professeurs. Qu'ils manquaient des connaissances historiques leur permettant d’éclairer les questions qui déchaînaient les élèves: Juif ou juif, peuple ou religion, comment, où, depuis quand, quel rapport à Jérusalem, New York, la France, le monde arabe, l'islam…»
Le paradoxe d'une continuité
«On», c'est trois personnes: lui-même, Evelyne Patlagean, professeure d'histoire à Paris X-Nanterre, grande spécialiste de l'Antiquité tardive et de Byzance (décédée en 2008) et Benjamin Lellouch, maître de conférences à Paris 8, expert du monde ottoman au XVIe siècle. Ils interrogent ce que les manuels disent des Juifs. La réponse est en introduction de leur livre: «Dans les programmes scolaires, les Juifs surgissent par à-coups.» Ils apparaissent une première fois pour figurer «la matrice du christianisme», puis ils sont l'illustration de «la Méditerranée médiévale multiculturelle», on les retrouve ensuite victimes de l'antisémitisme (affaire Dreyfus, nazisme) qui poussera, enseignent les manuels, la communauté internationale à décider la création de l'Etat d'Israël. Point barre.
Dans tous les cas, «les Juifs sont un objet de l'histoire d'autrui», des instruments, des victimes, relèvent les auteurs. Rien là qui permette de comprendre le paradoxe de cette continuité revendiquée par les 13 millions de Juifs vivant aujourd'hui dans le monde et de la diversité de leurs cultures à travers l'espace et le temps.
Le trio décide de lancer la redaction d'un ouvrage collectif qui «dé-esséntialise les Juifs» et montre «que leur devenir est l'une des facettes du devenir des sociétés dont ils font partie, et qu'en retour, le devenir de ces sociétés façonne celui des Juifs». Bref, qu'ils «ont été à tous égards, de toutes les manières et constamment, une composante de l'histoire tout court», lit-on en préface. «Présenter les Juifs comme acteurs de l'histoire générale, c'est un changement de paradigme», dit Benjamin Lellouch. Un contre pied, par exemple, de l'Histoire de l'antisémitisme des origines à nos jours écrite en cinq volumes par Leon Poliakov qui «tentait alors de répondre à lu grande question qui se posait dans les années 60, à savoir celle des racines de la Shoah», observe Benjamin Lellouch. Vu sous cet angle, le titre clé cette somme apparaît comme le renversement d'une classique «Histoire des Juifs». «Il s'est imposé à nous d'emblée, dit Benjamin Lellouch, déterminant le cadre et l'objet de notre travail.» Et aussi sa méthodologie. Le livre suivra le découpage de l'histoire universitaire française: Antiquité, Moyen Age, temps modernes, époque contemporaine.
C'est dans cette perspective générale que seront éclairés les événements majeurs de l'histoire des Juifs (exil à Babylone, destruction du Second Temple, expulsion d'Espagne, émancipation, Shoah...). Dans le même souci de vision «englobante», les chapitres seront confiés à des historiens d'une époque et d'une région, mais pas nécessairement du monde juif. «Nous avons demandé à Alfred-Louis de Prémare, grand connaisseur du Coran [aujourd’hui décédé, ndlr], de traiter des Juifs en Arabie aux débuts de l'islam, et à Giacomo Todeschini, médieviste italien, d'interoger les rapports entre Juifs et autorités chrétiennes cette époque charnière en Occident, tandis qu'Alain Dieckhoff et Tal Bruttmann, experts reconnus l'un du sionisme, l'autre de la Shoah, ont écrit sur leur spécialité», souligne Antoine Germa.
Le montage est risqué, le résultat fertile, abordable par les non-experts, faisant une belle place à la jeune génération d'historiens, et fidèle à la démarche scientifique, ce qui n'est pas facile dans un domaine si riche en controverses. Par exemple, celle de l'origine. Où commencer l'histoire? Dans la Bible et l'historiographie classique, Abraham est présenté comme le père des Juifs, signant l'alliance avec Dieu par la circoncision. «Mais nous ne l'avons donc pas pris pour point de départ car son historicité n’est pas certaine, observe Benjamin Lellouch. Nous avons par ailleurs estimé qu'on ne peut parler de Juifs avant que naisse le judaïsme, religion que nous avons définie selon deux critères: elle est monothéiste, et ses fidèles se soumettent aux prescriptions de la Torah. L'histoire débute donc aux alentours de 550 avant J. C., date de la première formulation claire du monothéisme universaliste, la Loi étant promulguée cent cinquante ans plus tard par Esdras.»
Les fondements sont posés, le judaïsme va évoluer (celui pratiqué aujourd’hui n’a pas grand-chose à voir avec celui de l’époque du Second Temple, détruit en 70 après J.-C.), tandis qu’avec la diaspora («dissémintation», en grec), les rapports aux autorités juives et à celles des pays de résidence, les relations avec les non-Juifs ou entre communautés dispersées vont connaître des fortunes diverses, dont on découvre certains épisodes méconnus ou surprenants. Ainsi, l'existence éphémère d'un royaume judaïsé dans le Yemen préislamique. Ou encore, l'élimination des Juifs d'Arabie dans les premiers temps de l'islam, événement rapporté uniquement par des sources arabes. Quant à la question de la construction du sentiment communautaire, elle est éclairée par Youval Rotman. Chercheur à l'université de Tel Aviv, il raconte l'extraordinaire histoire des textes et correspondances «internationales» retrouvées au XIXe siècle dans une synagogue du vieux Caire, plus précisément dans sa Geniza, pièce réservée à l'enfouissement des écrits portant le nom de Dieu, selon la tradition qui interdit leur destruction. L'étude de ces 200 000 documents datant du IXe au XIXe siècle a révélé, entre autres choses, l'une des plus anciennes manifestations documentées d’une solidarité juive: le rachat et la la libération d'esclaves corréligionnaires capturés par les pirates écumant la Méditerannée au Moyen Age.
Autre surprise: ce «mythe sépharade» mis en lumière par Benjamin Lellouch dans son chapitre sur les Juifs du monde musulman entre les XVe et XIXe siècles. Il apparaît que si, dans le bassin méditéranéen, une large partie se sont définis comme sépharades («Espagne», en hébreu), ce n'est pas tant parce qu'ils sont les descendants de ceux chassés au XVe siècle de la péninsule ibérique le nombre des exilés ne cesse de décroître au fil des recherches historiques mais parce que ces derniers formaient une élite culturelle et économique telle qu'elle a suscité, dans les communautés des pays d'accueil, un désir d'identification.
Des soldats de l'armée Rouge
Quant au chapitre sur l'émancipation des Juifs de France, premiers en Europe à obtenir la citoyenneté après la Révolution, il prend un relief particulier dans cet ouvrage né, comme le décrit Antoine Germa, «d'un geste politique d'enseignants». Evelyne Oliel-Grausz (université Paris I) rappelle que cet évènemeut majeur était débattu à l'époque non pas sous le terme d'«émancipation» (apparu plus tard, au XVIIIe siècle au sujet des catholiques d'Irlande) mais de «régénération».
Elle le replace ainsi dans le contexte des débats de la société prérévolutionnaire et des aspirations propres des Juifs alors bannis du royaume depuis 1394 et établis à ses marges par l'effet de destins divers. L’épisode est crucial: il augure une diversité de nouveaux modes d'existence, de l'assimilation à l'acculturation, qui marqueront les communautés en Europe, et en Amérique. «La Shoah a été le chapitre le plus difficile à traiter en gardant l'angle que nous souhaitions développer, relève Antoine Germa. Les historiens se sont beaucoup intéresses à la logique des bourreaux. Mais comment écrire l'histoire des Juifs en tant qu'acteurs de cette période?» Pari impossible, relève Tal Bruttmann, auteur du chapitre sur la Seconde Guerre mondiale, qui rappelle toutefois que «partout, des Juifs luttent» et évoque le lourd tribu payé par 500 000 d'entre eux, soldats de l'armée Rouge. La conclusion? «Il n'y en a pas, dit Antoine Germa. Nous avons rassemblé des éléments d'histoire. A chacun de se faire son idée.» Antoine Germa a, depuis, quitté l’Education nationale pour l'écriture de films. Il vient d'achever une fiction sur des frictions communautaires: les affrontements du quartier Belleville à Paris, en 2010, entre Chinois et Arabes.
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