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Collection MILIEUX

Jérôme DARGENT Le corps obèse: obésité, science et culture

Le sommaire

LE MONDE 9 septembre 2005

DU CORPS OBÈSE COMME OBJET PHILOSOPHIQUE

La question du corps, depuis le rejet platonicien jusqu'à Nietzsche proclamant l'urgence de « prendre le corps comme fil conducteur», occupe une place centrale dans la philosophie. C'est l'une des pierres de touche permettant d'étiqueter tel ou tel philosophe comme idéaliste, empiriste ou matérialiste. Cependant, le discours philosophique traite le plus souvent d'une généralité. Or, l'être humain est toujours incarné dans une forme particulière – le corps en général, y compris celui des matérialistes, n'étant qu'une abstraction idéaliste. L'obésité est l'une de ces formes à partir de laquelle Jérôme Dargent, médecin, à Lyon et philosophe, s'essaie à « philosopher ».
Peu à peu le monde développé se peuple d'obèses. L'obèse s'avère à la fois central – par le nombre, et par sa soumission à l'impératif consumériste – et marginal. Il est déchiré par une double injonction impossible à vivre : le devoir de consommer, de se comporter en osmose avec les impératifs publicitaires, et le devoir de santé – la santé passant progressivement de l'ordre du droit, « le droit à la santé », à celui du devoir, de l'obligation sociale. La traversée de la peinture et de la littérature en témoigne: depuis toujours, le corps de l'obèse est une sorte de miroir sans tain sur lequel se projettent des fantasmes et des représentations contradictoires.
Mais la situation contemporaine, qui articule propagation de l'obésité et devoir de bonne santé, dévoile le corps de l’obèse comme scripturaire: les injunctions paradoxales de la société s’écrivent sur sa chair.

 Un humain en trajet
Obèse est un attribut qui engage, c’est-à-dire qui redisitribue la perception qu’un sujet a de lui-même et du monde. Cette situation est fille du temps; alors que tout moi se vit comme permanent, sur le mode de l’essence, tout moi affecté d’un corps obèse est devenu tel, par l’œuvre du temps. Jérôme Dargent insiste sur la temporalité: un obèse est un humain en trajet, pris dans la temporalité. La philosophie, chez l’auteur, verse toujours dnas la pratique, où elle trouve un echo pratique: le recours à l’unité narrative de Ricœur permet aussi bien de décrire la temproalité de l’être-obèse que d’envisager pour l’obèse la possibilité de sortir de sa situation
Il
faut réinscrire l'obèse dans la temporalité – I'essentialisation n'entraînant pour lui que « la haine de son corps » La reconnaissance de l'identité comme trajet rend possible l'arrachement de l'obèse à son obésité-substance, en l'inscrivant dans son unité narrative.
Si l'extension de la notion lévinassienne de visage fait ressortir « l'étrangeté fondamentale » du corps obèse, ce sont pourtant les outils de la phénoménologie, puisés chez Husserl, Heldegger et Merleau-Ponty qui, par le biais du concept de temporalité, permettent la meilleure approche: de l'obésité. Témoignant dé la fécondité de l'articulation entre Médecine et philosophie, le livre de Jérôme Dargent remplit de determinations concrètes des concepts aussi vides que ceux de corps et de temps.
Robert REDEKER

Éditions Champ Vallon
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