OUVERTURE
I Je me sens très honoré de la tâche que mont confiée les organisatrices de ce colloque, introduire à la réflexion qui va se porter aujourdhui et demain sur luvre et la pensée de Jean Starobinski. Mais ce que surtout jéprouve en cet instant, cest le plaisir dêtre au seuil de ces heures où nous parlerons de lui avec affection et avec aussi chez chacun de vous, je nen doute pas, ce même plaisir. Car voici le premier point que je voudrais souligner, cest aller déjà au cur de ce qui importe: il est certain que Jean Starobinski et sa grande uvre infiniment sérieuse communiquent à leurs amis et lecteurs un sentiment que je dirai dallégresse. II Jen suis revenu, vous le voyez, à Jean Starobinski, dont je disais tout à lheure que ce qui le caractérisait, cétait le sens de la responsabilité et le besoin de la liberté. La responsabilité? Maintenant nous voyons mieux ce quelle peut-être ou, pour mieux dire, ce quil faut absolument quelle soit. Je la définirai, au cur même de lespace littéraire, comme la tâche de rester auprès de lauteur dans son rapport à soi autant quen sa présence devant les autres en son moment de lhistoire. Lauteur est là, dans des mots, des figures, des rythmes quil a retenus parce quils intensifiaient en lui, sans que souvent il sache pourquoi, ce sentiment de présence, il sagit de percevoir cette expérience, cette existence, il sagit de ne pas perdre le contact avec leurs moments successifs, même quand ceux-ci deviennent difficilement perceptibles, dans les foisonnements et les ambiguïtés de lécrit. III Que devons-nous, plus précisément, à cet exemple? Yves Bonnefoy
Murielle GAGNEBIN
et Christine SAVINEL
(sous la direction de)Starobinski en mouvement
suivi de
La perfection, le chemin, lorigine
par Jean Starobinski
par
Yves Bonnefoy
Pourquoi cette allégresse, qui nest pas la simple satisfaction que nous pouvons éprouver à voir un chercheur aussi pénétrant quérudit défaire les nuds qui gardaient fermée une part dun texte, ou rapprocher dune manière imprévue mais soudain étonnamment éclairante certains aspects dune uvre de telle ou telle particularité de son moment historique? Je risquerai que ce sentiment résulte de la présence simultanée chez Jean Starobinski de deux façons dêtre: lune, un sens inné de la responsabilité, intellectuelle et morale, autrement dit le besoin de rapporter ce que lon commence à comprendre à la vérité, à rien que la vérité, celle-ci étant recherchée dans le rapport à soi de la personne autant que dans le devenir de la société. Et lautre un besoin de liberté, un désir de ne se soumettre quà la vérité, précisément, une impatience à légard de tout principe, de tout mot dordre, qui nont pas été vérifiés avec suffisamment de rigueur.
Et il y a bien là, en effet, de quoi susciter en nous lallégresse, car cette double postulation, de responsabilité et de liberté, cette dyade au cur de lesprit, ce nest pas seulement lexigence qui permet à Starobinski de se porter loin dans lintelligence des textes ou des événements de culture, cest pour son lecteur un souffle dair frais dans la serre chaude de notre époque, où il arrive souvent quon respire mal. Voici ce que je veux dire. Depuis les années cinquante la recherche critique a produit en France un nombre exceptionnel de travaux qui sont sans aucun doute de qualité remarquable, par lampleur du projet, par laudace des propositions, par la profondeur philosophique qui souvent sassocie aux analyses. Cette recherche a même réussi à éliminer, en tout cas à intimider, le discours impressionniste (comme on dit) qui parasitait pour rien les uvres.
Mais il faut bien constater aussi que beaucoup des auteurs de ces travaux dinvestigation du fait littéraire ne retiennent des concepts, catégories de pensée et autres représentations ou instruments suggérés par notre intellect que seulement quelques-uns dont ils font, sans trop hésiter, un système, décidé par eux suffisant. Décision qui entraîne aussitôt des adhésions passionnées, même militantes. Et cela ne va pas sans des conséquences graves, car, quelle que soit la pertinence des hypothèses, la vérité sera en péril.
Dune part, en effet, il nest pas douteux que les uvres de la littérature et de la poésie ont tant daspects, et si différents, quaucune méthode fondée sur un nombre à la fois limité et absolutisé de notions et de règles ne peut suffire à en rendre compte. À ces uvres, qui ont en elles de linfini, de tels choix théoriques ne peuvent que substituer des figurations schématiques, avec de vastes lacunes inaperçues dans leur trame. Quon fasse sienne lune quelconque de ces méthodes, et vite les analyses ne seront plus que des sortes de fiction, et y gagneront peut-être du charme, mais un charme qui est celui de la fiction.
Autrement dit, ces avancées ont des pieds dargile, et de surcroît elles ne pourront relever les yeux de lobjet de leur attention que pour se découvrir sur la défensive, environnées dennemis. Car si une approche des uvres se constitue en système, prétendant tout prendre dans ses filets de ce qui est lessentiel, elle devra constater que dautres voies que la sienne se portent dans les mêmes textes quelle vers des régions quil lui faudra donc décider nêtre quillusoires, ces autres façons de penser ne pouvant être que de lerreur, ou même le dispositif dun mensonge, la manuvre dune imposture. La critique est devenue idéologie, et les idéologies ne peuvent survivre quen combattant dautres idéologies, doù suit, dans une atmosphère de guerre, que lanalyse des uvres va avoir à se déplacer de leur réalité densemble, niveau de leur vérité essentielle, vers quelques points de détails qui peuvent servir de champ clos à laffrontement dadversaires. Que dexégèses ingénieuses furent ainsi inutilement consacrées à ce poème, Les Chats, qui est un des moins importants de Baudelaire! Après avoir mis en question le dire propre des écrivains, dont la prétention à la vérité, quelle soit du monde ou deux-mêmes, est assurément naïve, le soupçon de lherméneutique contemporaine se porte sur les travaux critiques eux-mêmes. Elle qui se propose parfois de démystifier la création littéraire, elle se met en situation de voir la mystification dans ses propres rangs, de la voir partout, comme cest le cas dans les partis révolutionnaires, même sinon surtout quand ils ont accédé au pouvoir.
Et dautre part et voici lautre aspect dangereux de lesprit de système appliqué aux créations littéraires un effet secondaire de toute théorie ne peut guère manquer, dans ces cas, de se produire, entraînant loubli de ce qui est dans lécriture la source vive, celle à laquelle les uvres doivent le meilleur de leur sens. On peut dire, en effet, que tout système de concepts qui se referme sur soi se retire de ce temps vécu au sein duquel lêtre parlant se cherche dans les hasards de la vie, éprouve ses joies et ses souffrances, advient ainsi à soi-même. Alors que la littérature, la poésie, cest justement ce qui reconquiert sur ce mauvais intemporel de la pensée pure le sens de la finitude, cette clef de ce que nous sommes. La critique qui absolutise des abstractions ne peut que perdre contact avec ce qui se joue dans une uvre. Il lui est arrivé, aussi bien, de prétendre, il y a quelques années, que les poèmes nont pas dauteur.
Mais au début de linterprétation dun texte, ou dun moment de la civilisation, il peut tout de même y avoir une autre façon de considérer les instruments qui soffrent à la recherche. Les systèmes conceptuels ne savent pas ce que cest que le temps vécu, disais-je, ils ne peuvent donc pénétrer de lintérieur delle-même lexpérience qua lêtre humain de soi, en sa condition mortelle, oui, cest exact. Mais si cet aveuglement saccentue quand la pensée se fait dogmatique, il satténue au contraire, sinon presque sefface, dans une autre sorte de réflexion, celle qui, intuitivement perceptive dun surcroît de la personne ou du texte sur la formule quon en propose, attentive dès lors aux événements de lexistence incarnée, nemploie les concepts que pour sapprocher de cette dernière: délimitant dans le jeu des signes, qui sont des mixtes de généralité et demplois restés personnels, les lieux où cette existence a laissé sa trace, tel un dehors du champ notionnel que lon pressent la seule réalité authentiquement humaine. Cette critique-là cherchera donc sans clefs décidées davance toutes prêtes, elle naura pas de boussole. Mais remarquons déjà quelle est mieux quaucune autre à même de parler des uvres comme elles sont: puisque le poète se débat lui aussi parmi des concepts et emprunte donc au travers de leur abstraction la même voie ardue, abrupte, souvent effacée sous ses pas, toujours pourtant réaffirmée et reprise que le critique dont je parle. Ce qui va permettre à ce dernier dobserver de façon comme fraternelle, sur ce chemin partagé, le mouvement le plus intérieur de la création poétique.
Et il faudra donc quil y ait chez le critique un intérêt tout particulier pour la façon dont la parole de lécrivain peut être obscurcie, non seulement par ses propres contradictions, mais aussi par la langue même quil emploie, mais dans un état qui très souvent na bientôt plus cours. Le signe de vie peut senliser dans des mots qui avec le passage des années perdent le sens quils avaient au moment où luvre a été écrite: allusions qui se sont faites obscures, désignations ou idées qui furent courantes et ne le sont plus, sans que parfois on sen rende compte. Qui a vraiment souci de lauteur ne peut quêtre sensible à cet enténèbrement de sa parole, à cette oblitération de son témoignage du fait du devenir linguistique et historique. Et désireux de garder contact avec le poète, de le retenir par la main en ces instants où il sombre dans les remous du passé, cet ami de la poésie voudra ajouter à sa lecture directe dune expérience les connaissances philologiques qui laideront à cette lecture: sa responsabilité étant aussi à ce plan.
Mais écoutons Jean Starobinski, dont bien sûr je nai pas cessé de parler, écoutons-le dans tel ou tel des passages de ses écrits où il réfléchit sur la tâche critique quil définit, de façon significative, comme une relation entre deux esprits. Cest par exemple dans Lil vivant, p. 27: «Je sentirai dans luvre», annonce-t-il, «naître un regard qui se dirige vers moi; ce regard nest pas un reflet de mon interrogation» entendons: il nest pas le produit de la forme que ma pensée aurait déjà prise «cest une conscience étrangère, qui me cherche, qui me fixe, et qui me somme de répondre. Je me sens exposé à cette question qui vient ainsi à ma rencontre. Luvre minterroge». Admirable retournement, par lequel tout critique qui se retrancherait dans une pensée systématique, à vocation dimpersonnalité, tout critique oublieux ainsi du drame de luvre mais aussi bien du sien propre, est appelé à retrouver ce dernier, à se risquer dans son propre abîme, et non pour se vouer parmi des fantasmes aux mirages du narcissisme mais pour, observant sur soi et en soi le travail du leurre, mieux rencontrer à ce fond, sil en est un, le poète en son lieu à lui dorigine. La responsabilité critique, celle qui assume le fait de lautre, là où il est, cest aussi, sinon peut-être dabord, la responsabilité que le chercheur doit comprendre quil a de soi.
Et quant à la liberté? Eh bien, il faut quon en ait le besoin chevillé dans lâme pour sarracher à toutes les propositions qui sont postées, évidemment séduisantes, sur ce chemin qui va vers lAutre là où se tient celui-ci, parlant sa langue souvent obscure, mais doit aussi rester sur les terres de linterprète et en pénétrer les énigmes. Il est à remarquer en ce point quil se pourrait bien que les théories critiques prennent appui, chacune, sur une des formes fondamentales de la vie psychique, formes qui sont pourtant parfois de la nature dun trouble. Elles séduisent parce quelles flattent et confortent des tendances quon na pas su savouer. Doù suit que si on les questionnait de ce point de vue, qui met en rapport le non-dit de la théorie et linconscient du théoricien, on verrait plus clair dans les causes profondes de débat entre les diverses écoles critiques, et aussi dans la façon évidemment passionnée dont leurs exposants les soutiennent, les revendiquent, en font sans le reconnaître un fait dexistence autant quun problème de lintellect.
Mais je ne me risquerai pas dans cette recherche, parce que ce serait cette fois vraiment trop méloigner de Jean Starobinski, lequel, dans son refus des systèmes a priori, néprouve aucun besoin de les mettre en cause, et fait même montre envers eux dautant de bienveillance courtoise que de réserve, interprétant généreusement ce que peut avoir dambigu et de dangereux la façon dont certains esprits se risquent sur le rebord extérieur de la démarche rigoureusement scientifique. Ainsi a-t-il écrit des «systèmes descriptifs de la linguistique, de la sémiotique ou de la pragmatique» cest une phrase que jemprunte à un entretien de 1985 que «ce sont là des grammaires et des rhétoriques plus formalisées. On a pu croire que cétait des méthodes nouvelles et elles ont pu séduire à ce titre. Jy vois plutôt des affinements de la philologie, ce dont elles nont pas à rougir. Je leur suis redevable en bien des circonstances». Et il a moins cherché à combattre explicitement la déraison ou la démesure quil na prêché par lexemple, écrivant, avec ce sens de la responsabilité et de la liberté qui est donc son bel apanage, quelques-uns des grands livres de la critique de notre époque.
Ces livres, ce nest pas le moment de les commenter, mais dans le prolongement de ce que je viens de dire de lirénisme foncier de son attitude critique, et du bonheur que lon en éprouve, je rappellerai leur effet, certainement bénéfique, sur la recherche et la réflexion daujourdhui. Jean Starobinski nest pourtant guère présent sur lécran de notre télévision, où place est faite dabord à ceux qui exposent ou discutent de la pensée, et, soit dit en passant, jestime dailleurs quil est bien dommage pour la France et Paris quils naient pas su le vouloir parmi nous et tenter de le retenir. Tout de même nous lavons eu au Collège de France il y a quelques années pour deux mois dun enseignement mémorable, devenu le livre La Mélancolie au miroir, une série de huit leçons à la fois exigeantes et détendues qui est un de mes beaux souvenirs. Quelle affluence y avait-il ces jours-là, dans la salle 8 et à ses portes! Quil était évident que chacun éprouvait davance lallégresse dont je parlais tout à lheure!
Jean parlait sans hausser la voix, ne cherchant rien que cerner la vérité. Et il navait certes pas besoin den faire plus, car aussi peu le voit-on dans les media, autant, en réalité, son influence est profonde. Proposant une tâche quil nomme dinterprétation, indiquant que le discours interprétatif présuppose assurément des méthodes et en fait usage, mais en se gardant de chercher pour soi aucune garantie méthodologique, il écrit des livres, des articles qui, si jose dire, se glissent entre les pensées en place, décoagulent les figements de lesprit, opèrent le solve qui prépare à la grande et cette fois véridique coagulation quon peut espérer à venir.
Des uvres où le texte des écrivains et les problématiques du rapport de ces derniers à eux-mêmes, deux objets de pensée quon ne sait guère aujourdhui embrasser dun même regard, sont abordés simultanément, soumis ensemble aux mêmes questions, confirmant quils ne sont quune seule réalité au terme de belles analyses qui comptent parmi leurs moyens multiples toute une science que beaucoup de chercheurs nont pas, celle, patiemment et longtemps apprise, qui permet lexploration du champ sémantique des mots dans leurs situations historiques. De cette sorte dapproche à la fois intuitive et érudite est exemple le grand Rousseau, commencé au début des années cinquante, publié en 1957 sous le titre Jean-Jacques Rousseau: la transparence et lobstacle, prolongé dans les années qui suivirent par une grand nombre détudes, dont sept augmentent en 1971 la seconde édition du livre, cependant que dautres ainsi lextraordinaire «Dîner de Turin» figurent dans La Relation critique, de 1970, ou des publications plus tardives, livres, revues, éditions critiques. Ce maître-livre, ce maître-chantier, dirais-je, sont des témoignages irremplaçables, au sommet de la critique écrite en français. Mais on pourrait en dire autant du Montaigne en mouvement de 1982, fruit lui aussi dune longue recherche, en fait parallèle à la première, avec cette fois encore nombre détapes, et un même dessein, exposé clairement dans la préface du second livre. «Il ne sagira pas, écrit Jean Starobinski, il ne sagira pas de recommencer ici ce que dautres ont fait, et souvent fort bien: exposer les idées de Montaigne sur le mouvement et le passage universels, organiser en une philosophie les affirmations éparses dans le livre des Essais ou tenter de repérer les concepts et les attitudes intellectuelles qui, dans lordre chronologique des éditions, se voient accorder tour à tour un rôle dominant». Il ne sagira pas davantage, dit-il, d«un livre densemble conçu en vue dune description globale de la vie»: comment une telle réorganisation, par nature abstraite, pourrait-elle, en effet, être fidèle à lacte originel qui «à la fois de pensée et dexistence» ce sont les mots de lauteur assure la présence à soi de Montaigne, sous le signe de son destin?
Et à côté du Rousseau et du Montaigne auxquels pourraient sajouter aisément un Diderot et un Baudelaire si Jean Starobinski décidait, en ces cas aussi, de rassembler ses études déjà écrites il y a nombre dautres ouvrages également exemplaires, ainsi Lil vivant, ou Trois Fureurs, ou La Relation critique, ou Action et réaction cette année même, dont les journées qui commencent analyseront vraisemblablement les apports, parmi lesquels, et dès les premiers travaux, une réflexion constante sur les dialectiques du paraître et de lêtre, dune part, et sur la mélancolie, dautre part, la maladie spirituelle de lOccident dont Jean Starobinski, médecin dailleurs, pourrait, sil le veut, écrire lhistoire. Mais ce nest pas le moment den dire plus de ces livres. Je me contenterai den évoquer deux, ces beaux essais jumeaux que sont LInvention de la liberté, de 1964, et 1789: Les Emblèmes de la Raison, de 1973. Jaime tout particulièrement cette sorte dessais où un connaisseur aussi averti de luvre peinte que de la littérature pour ne rien dire de son rapport intime avec la musique, à laquelle il a beaucoup accordé découte historique autant que de pratique instrumentale regarde autour de lui dans tout lespace dun siècle, pour y révéler des conflits qui en dialectisent les convictions: ainsi ce qui se joue chez Goya entre la philosophie des Lumières et la fascination du mal, limite de lesprit reconnue irréductible. Cest dans de tels ouvrages que, sans le moindre étalage dérudition, lapproche philologique dont Jean Starobinski se réclame se prouve le mieux le seuil absolument nécessaire de la connaissance des uvres dune autre époque. Et cest en ces occasions aussi quon peut le mieux vérifier une pensée qui mest chère, à savoir que lhistorien ou le critique-historien qui savent percevoir que leur objet transcende les représentations quon en a données, et celles mêmes dailleurs quils en ébauchent eux-mêmes, eh bien, ce sont eux, parmi tous les chercheurs de la vérité, qui sont les plus proches du poète.
Ce dernier, en effet, le poète, que veut-il sinon retrouver un être, un objet dans lintensité de leur pleine présence, dégagée par le rajeunissement des mots des stéréotypes qui en dérobaient la figure? Or, que fait lhistorien, le vrai historien, celui qui est passionnément philologue, sinon se porter à la rencontre dune autre époque par dissipation obstinée des brumes et des mirages qui environnent et troublent les événements du passé? Autant que les grands poètes lhistorien acquis à lidée de la «dignité intrinsèque» des faits récusera limage toujours insuffisante, souvent même très déformée par linterprétation idéologique pour mieux se rapprocher de la réalité que limage cache, ce lieu où des hommes, des femmes avaient cherché à être présents à eux-mêmes. Et sapprochant de ceux-ci il tente déjà de leur parler, avec les mots de leur propre langue. Comme la poésie lhistoire peut se vouloir résurrection, elle somme les siècles, Lazare encore au tombeau, de se dégager du linceul dont les enveloppe le temps présent. Et de même que dans les poèmes la musique des vers délivre les vocables de la pesanteur de leurs emplois conceptuels, suscitant ainsi la présence, de même dans le travail dinvestigation de lhistorien la recherche des significations originelles précises peut, intensément portée dans lintrication des mots enténébrés et des situations mal comprises, se faire une voie daccès vers plus que le simple fait reformulé, reconstruit: mais vers des visages, des voix, des regards, vers la grande question que sont tous les êtres avant de sombrer dans loubli.
Les historiens, les critiques qui sont des historiens, peuvent être des poètes, leur activité ny contredit pas, je dirais plutôt quelle y appelle. Et cest évidemment dans cette finalité commune des deux visées, cest dans cette sensibilité à lontologique intimement partagée, que se trouve lexplication dun autre aspect encore de la personnalité critique de Jean Starobinski: aspect, apport dont notre époque a aussi quelque besoin, même sinon surtout quand elle sintéresse à la poésie et veut en comprendre les lois. Il nest pas de critique de ce temps qui ait mieux que Starobinski parlé des poètes, son sens inné de ce qua de spécifique et doriginel dans les êtres lexpérience de la présence lui permettant de remonter à travers les mots des poèmes vers cette source dont ils jaillissent, sous les intérêts et les soucis autres qui vont bientôt la troubler.
Des poèmes? Et dautres textes aussi, quon ne classe point habituellement parmi eux mais qui en sont proches, et peuvent contribuer de façon parfois décisive au renouvellement de la poésie: ainsi justement chez Rousseau à la veille du romantisme, Rousseau qui ne fut peut-être si important pour lauteur de La Transparence et lobstacle quen raison de lorigine essentiellement poétique de sa parole. Sil est un passage de luvre de Jean Starobinski que jaimerais désigner comme un des plus clairement au centre de son intelligence de la chose humaine et du monde, cest bien celui où est rappelée lexpérience fondamentale de Rousseau écoutant, cest dans la «Cinquième rêverie» du Promeneur solitaire, le léger bruit de leau sur la grève du lac de Bienne, le soir. «Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles» touchaient si bien, on le sait, loreille et les yeux de Jean-Jacques quils suffirent pour lui donner le pur sentiment de son existence, le délivrant de tout «mouvement interne», idée ou passion, le menant au-delà de toute pensée. On est alors, dans cet instant absolu, au point dans lesprit où, réflexion ou rêverie séteignant, qui sont lune autant que lautre conceptuelles, la conscience du monde se défait des figures qui délimitent, et peut donc accueillir le tout, en son essentielle unité. Mais voilà aussi un point que Jean Starobinski sait rejoindre. Et cest parce quil peut revivre ainsi lintuition éminemment transverbale qui est au secret des grandes uvres quil en parle si bien, participant de leur regard qui cherche à se porter au-delà des paroles mêmes quelles prononcent.
Éditions Champ Vallon
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