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Collection L'OR D'ATALANTE

Murielle GAGNEBIN
et Christine SAVINEL
(sous la direction de)
Starobinski en mouvement
suivi de
La perfection, le chemin, l’origine
par Jean Starobinski

OUVERTURE
Responsabilité et liberté
par
Yves Bonnefoy

I

Je me sens très honoré de la tâche que m’ont confiée les organisatrices de ce colloque, introduire à la réflexion qui va se porter aujourd’hui et demain sur l’œuvre et la pensée de Jean Starobinski. Mais ce que surtout j’éprouve en cet instant, c’est le plaisir d’être au seuil de ces heures où nous parlerons de lui avec affection et avec aussi chez chacun de vous, je n’en doute pas, ce même plaisir. Car voici le premier point que je voudrais souligner, c’est aller déjà au cœur de ce qui importe: il est certain que Jean Starobinski et sa grande œuvre infiniment sérieuse communiquent à leurs amis et lecteurs un sentiment que je dirai d’allégresse.
Pourquoi cette allégresse, qui n’est pas la simple satisfaction que nous pouvons éprouver à voir un chercheur aussi pénétrant qu’érudit défaire les nœuds qui gardaient fermée une part d’un texte, ou rapprocher d’une manière imprévue mais soudain étonnamment éclairante certains aspects d’une œuvre de telle ou telle particularité de son moment historique? Je risquerai que ce sentiment résulte de la présence simultanée chez Jean Starobinski de deux façons d’être: l’une, un sens inné de la responsabilité, intellectuelle et morale, autrement dit le besoin de rapporter ce que l’on commence à comprendre à la vérité, à rien que la vérité, celle-ci étant recherchée dans le rapport à soi de la personne autant que dans le devenir de la société. Et l’autre un besoin de liberté, un désir de ne se soumettre qu’à la vérité, précisément, une impatience à l’égard de tout principe, de tout mot d’ordre, qui n’ont pas été vérifiés avec suffisamment de rigueur.
Et il y a bien là, en effet, de quoi susciter en nous l’allégresse, car cette double postulation, de responsabilité et de liberté, cette dyade au cœur de l’esprit, ce n’est pas seulement l’exigence qui permet à Starobinski de se porter loin dans l’intelligence des textes ou des événements de culture, c’est pour son lecteur un souffle d’air frais dans la serre chaude de notre époque, où il arrive souvent qu’on respire mal. Voici ce que je veux dire. Depuis les années cinquante la recherche critique a produit en France un nombre exceptionnel de travaux qui sont sans aucun doute de qualité remarquable, par l’ampleur du projet, par l’audace des propositions, par la profondeur philosophique qui souvent s’associe aux analyses. Cette recherche a même réussi à éliminer, en tout cas à intimider, le discours impressionniste (comme on dit) qui parasitait pour rien les œuvres.
Mais il faut bien constater aussi que beaucoup des auteurs de ces travaux d’investigation du fait littéraire ne retiennent des concepts, catégories de pensée et autres représentations ou instruments suggérés par notre intellect que seulement quelques-uns dont ils font, sans trop hésiter, un système, décidé par eux suffisant. Décision qui entraîne aussitôt des adhésions passionnées, même militantes. Et cela ne va pas sans des conséquences graves, car, quelle que soit la pertinence des hypothèses, la vérité sera en péril.
D’une part, en effet, il n’est pas douteux que les œuvres de la littérature et de la poésie ont tant d’aspects, et si différents, qu’aucune méthode fondée sur un nombre à la fois limité et absolutisé de notions et de règles ne peut suffire à en rendre compte. À ces œuvres, qui ont en elles de l’infini, de tels choix théoriques ne peuvent que substituer des figurations schématiques, avec de vastes lacunes inaperçues dans leur trame. Qu’on fasse sienne l’une quelconque de ces méthodes, et vite les analyses ne seront plus que des sortes de fiction, et y gagneront peut-être du charme, mais un charme qui est celui de la fiction.
Autrement dit, ces avancées ont des pieds d’argile, et de surcroît elles ne pourront relever les yeux de l’objet de leur attention que pour se découvrir sur la défensive, environnées d’ennemis. Car si une approche des œuvres se constitue en système, prétendant tout prendre dans ses filets de ce qui est l’essentiel, elle devra constater que d’autres voies que la sienne se portent dans les mêmes textes qu’elle vers des régions qu’il lui faudra donc décider n’être qu’illusoires, ces autres façons de penser ne pouvant être que de l’erreur, ou même le dispositif d’un mensonge, la manœuvre d’une imposture. La critique est devenue idéologie, et les idéologies ne peuvent survivre qu’en combattant d’autres idéologies, d’où suit, dans une atmosphère de guerre, que l’analyse des œuvres va avoir à se déplacer de leur réalité d’ensemble, niveau de leur vérité essentielle, vers quelques points de détails qui peuvent servir de champ clos à l’affrontement d’adversaires. Que d’exégèses ingénieuses furent ainsi inutilement consacrées à ce poème, Les Chats, qui est un des moins importants de Baudelaire! Après avoir mis en question le dire propre des écrivains, dont la prétention à la vérité, qu’elle soit du monde ou d’eux-mêmes, est assurément naïve, le soupçon de l’herméneutique contemporaine se porte sur les travaux critiques eux-mêmes. Elle qui se propose parfois de démystifier la création littéraire, elle se met en situation de voir la mystification dans ses propres rangs, de la voir partout, comme c’est le cas dans les partis révolutionnaires, même sinon surtout quand ils ont accédé au pouvoir.
Et d’autre part – et voici l’autre aspect dangereux de l’esprit de système appliqué aux créations littéraires – un effet secondaire de toute théorie ne peut guère manquer, dans ces cas, de se produire, entraînant l’oubli de ce qui est dans l’écriture la source vive, celle à laquelle les œuvres doivent le meilleur de leur sens. On peut dire, en effet, que tout système de concepts qui se referme sur soi se retire de ce temps vécu au sein duquel l’être parlant se cherche dans les hasards de la vie, éprouve ses joies et ses souffrances, advient ainsi à soi-même. Alors que la littérature, la poésie, c’est justement ce qui reconquiert sur ce mauvais intemporel de la pensée pure le sens de la finitude, cette clef de ce que nous sommes. La critique qui absolutise des abstractions ne peut que perdre contact avec ce qui se joue dans une œuvre. Il lui est arrivé, aussi bien, de prétendre, il y a quelques années, que les poèmes n’ont pas d’auteur.
Mais au début de l’interprétation d’un texte, ou d’un moment de la civilisation, il peut tout de même y avoir une autre façon de considérer les instruments qui s’offrent à la recherche. Les systèmes conceptuels ne savent pas ce que c’est que le temps vécu, disais-je, ils ne peuvent donc pénétrer de l’intérieur d’elle-même l’expérience qu’a l’être humain de soi, en sa condition mortelle, oui, c’est exact. Mais si cet aveuglement s’accentue quand la pensée se fait dogmatique, il s’atténue au contraire, sinon presque s’efface, dans une autre sorte de réflexion, celle qui, intuitivement perceptive d’un surcroît de la personne ou du texte sur la formule qu’on en propose, attentive dès lors aux événements de l’existence incarnée, n’emploie les concepts que pour s’approcher de cette dernière: délimitant dans le jeu des signes, qui sont des mixtes de généralité et d’emplois restés personnels, les lieux où cette existence a laissé sa trace, tel un dehors du champ notionnel que l’on pressent la seule réalité authentiquement humaine. Cette critique-là cherchera donc sans clefs décidées d’avance toutes prêtes, elle n’aura pas de boussole. Mais remarquons déjà qu’elle est mieux qu’aucune autre à même de parler des œuvres comme elles sont: puisque le poète se débat lui aussi parmi des concepts et emprunte donc au travers de leur abstraction la même voie – ardue, abrupte, souvent effacée sous ses pas, toujours pourtant réaffirmée et reprise – que le critique dont je parle. Ce qui va permettre à ce dernier d’observer de façon comme fraternelle, sur ce chemin partagé, le mouvement le plus intérieur de la création poétique.

II

J’en suis revenu, vous le voyez, à Jean Starobinski, dont je disais tout à l’heure que ce qui le caractérisait, c’était le sens de la responsabilité et le besoin de la liberté. La responsabilité? Maintenant nous voyons mieux ce qu’elle peut-être ou, pour mieux dire, ce qu’il faut absolument qu’elle soit. Je la définirai, au cœur même de l’espace littéraire, comme la tâche de rester auprès de l’auteur dans son rapport à soi autant qu’en sa présence devant les autres en son moment de l’histoire. L’auteur est là, dans des mots, des figures, des rythmes qu’il a retenus parce qu’ils intensifiaient en lui, sans que souvent il sache pourquoi, ce sentiment de présence, il s’agit de percevoir cette expérience, cette existence, il s’agit de ne pas perdre le contact avec leurs moments successifs, même quand ceux-ci deviennent difficilement perceptibles, dans les foisonnements et les ambiguïtés de l’écrit.
Et il faudra donc qu’il y ait chez le critique un intérêt tout particulier pour la façon dont la parole de l’écrivain peut être obscurcie, non seulement par ses propres contradictions, mais aussi par la langue même qu’il emploie, mais dans un état qui très souvent n’a bientôt plus cours. Le signe de vie peut s’enliser dans des mots qui avec le passage des années perdent le sens qu’ils avaient au moment où l’œuvre a été écrite: allusions qui se sont faites obscures, désignations ou idées qui furent courantes et ne le sont plus, sans que parfois on s’en rende compte. Qui a vraiment souci de l’auteur ne peut qu’être sensible à cet enténèbrement de sa parole, à cette oblitération de son témoignage du fait du devenir linguistique et historique. Et désireux de garder contact avec le poète, de le retenir par la main en ces instants où il sombre dans les remous du passé, cet ami de la poésie voudra ajouter à sa lecture directe d’une expérience les connaissances philologiques qui l’aideront à cette lecture: sa responsabilité étant aussi à ce plan.
Mais écoutons Jean Starobinski, dont bien sûr je n’ai pas cessé de parler, écoutons-le dans tel ou tel des passages de ses écrits où il réfléchit sur la tâche critique qu’il définit, de façon significative, comme une relation entre deux esprits. C’est par exemple dans L’Œil vivant, p. 27: «Je sentirai dans l’œuvre», annonce-t-il, «naître un regard qui se dirige vers moi; ce regard n’est pas un reflet de mon interrogation» – entendons: il n’est pas le produit de la forme que ma pensée aurait déjà prise – «c’est une conscience étrangère, qui me cherche, qui me fixe, et qui me somme de répondre. Je me sens exposé à cette question qui vient ainsi à ma rencontre. L’œuvre m’interroge». Admirable retournement, par lequel tout critique qui se retrancherait dans une pensée systématique, à vocation d’impersonnalité, tout critique oublieux ainsi du drame de l’œuvre mais aussi bien du sien propre, est appelé à retrouver ce dernier, à se risquer dans son propre abîme, et non pour se vouer parmi des fantasmes aux mirages du narcissisme mais pour, observant sur soi et en soi le travail du leurre, mieux rencontrer à ce fond, s’il en est un, le poète en son lieu à lui d’origine. La responsabilité critique, celle qui assume le fait de l’autre, là où il est, c’est aussi, sinon peut-être d’abord, la responsabilité que le chercheur doit comprendre qu’il a de soi.
Et quant à la liberté? Eh bien, il faut qu’on en ait le besoin chevillé dans l’âme pour s’arracher à toutes les propositions qui sont postées, évidemment séduisantes, sur ce chemin qui va vers l’Autre là où se tient celui-ci, parlant sa langue souvent obscure, mais doit aussi rester sur les terres de l’interprète et en pénétrer les énigmes. Il est à remarquer en ce point qu’il se pourrait bien que les théories critiques prennent appui, chacune, sur une des formes fondamentales de la vie psychique, formes qui sont pourtant parfois de la nature d’un trouble. Elles séduisent parce qu’elles flattent et confortent des tendances qu’on n’a pas su s’avouer. D’où suit que si on les questionnait de ce point de vue, qui met en rapport le non-dit de la théorie et l’inconscient du théoricien, on verrait plus clair dans les causes profondes de débat entre les diverses écoles critiques, et aussi dans la façon évidemment passionnée dont leurs exposants les soutiennent, les revendiquent, en font sans le reconnaître un fait d’existence autant qu’un problème de l’intellect.
Mais je ne me risquerai pas dans cette recherche, parce que ce serait cette fois vraiment trop m’éloigner de Jean Starobinski, lequel, dans son refus des systèmes a priori, n’éprouve aucun besoin de les mettre en cause, et fait même montre envers eux d’autant de bienveillance courtoise que de réserve, interprétant généreusement ce que peut avoir d’ambigu et de dangereux la façon dont certains esprits se risquent sur le rebord extérieur de la démarche rigoureusement scientifique. Ainsi a-t-il écrit des «systèmes descriptifs de la linguistique, de la sémiotique ou de la pragmatique» – c’est une phrase que j’emprunte à un entretien de 1985 – que «ce sont là des grammaires et des rhétoriques plus formalisées. On a pu croire que c’était des méthodes nouvelles et elles ont pu séduire à ce titre. J’y vois plutôt des affinements de la philologie, ce dont elles n’ont pas à rougir. Je leur suis redevable en bien des circonstances». Et il a moins cherché à combattre explicitement la déraison ou la démesure qu’il n’a prêché par l’exemple, écrivant, avec ce sens de la responsabilité et de la liberté qui est donc son bel apanage, quelques-uns des grands livres de la critique de notre époque.
Ces livres, ce n’est pas le moment de les commenter, mais dans le prolongement de ce que je viens de dire de l’irénisme foncier de son attitude critique, et du bonheur que l’on en éprouve, je rappellerai leur effet, certainement bénéfique, sur la recherche et la réflexion d’aujourd’hui. Jean Starobinski n’est pourtant guère présent sur l’écran de notre télévision, où place est faite d’abord à ceux qui exposent ou discutent de la pensée, et, soit dit en passant, j’estime d’ailleurs qu’il est bien dommage pour la France et Paris qu’ils n’aient pas su le vouloir parmi nous et tenter de le retenir. Tout de même nous l’avons eu au Collège de France il y a quelques années pour deux mois d’un enseignement mémorable, devenu le livre La Mélancolie au miroir, une série de huit leçons à la fois exigeantes et détendues qui est un de mes beaux souvenirs. Quelle affluence y avait-il ces jours-là, dans la salle 8 et à ses portes! Qu’il était évident que chacun éprouvait d’avance l’allégresse dont je parlais tout à l’heure!
Jean parlait sans hausser la voix, ne cherchant rien que cerner la vérité. Et il n’avait certes pas besoin d’en faire plus, car aussi peu le voit-on dans les media, autant, en réalité, son influence est profonde. Proposant une tâche qu’il nomme d’interprétation, indiquant que le discours interprétatif présuppose assurément des méthodes et en fait usage, mais en se gardant de chercher pour soi aucune garantie méthodologique, il écrit des livres, des articles qui, si j’ose dire, se glissent entre les pensées en place, décoagulent les figements de l’esprit, opèrent le solve qui prépare à la grande et cette fois véridique coagulation qu’on peut espérer à venir.

III

Que devons-nous, plus précisément, à cet exemple?
Des œuvres où le texte des écrivains et les problématiques du rapport de ces derniers à eux-mêmes, deux objets de pensée qu’on ne sait guère aujourd’hui embrasser d’un même regard, sont abordés simultanément, soumis ensemble aux mêmes questions, confirmant qu’ils ne sont qu’une seule réalité au terme de belles analyses qui comptent parmi leurs moyens multiples toute une science que beaucoup de chercheurs n’ont pas, celle, patiemment et longtemps apprise, qui permet l’exploration du champ sémantique des mots dans leurs situations historiques. De cette sorte d’approche à la fois intuitive et érudite est exemple le grand Rousseau, commencé au début des années cinquante, publié en 1957 sous le titre Jean-Jacques Rousseau: la transparence et l’obstacle, prolongé dans les années qui suivirent par une grand nombre d’études, dont sept augmentent en 1971 la seconde édition du livre, cependant que d’autres – ainsi l’extraordinaire «Dîner de Turin» – figurent dans La Relation critique, de 1970, ou des publications plus tardives, livres, revues, éditions critiques. Ce maître-livre, ce maître-chantier, dirais-je, sont des témoignages irremplaçables, au sommet de la critique écrite en français. Mais on pourrait en dire autant du Montaigne en mouvement de 1982, fruit lui aussi d’une longue recherche, en fait parallèle à la première, avec cette fois encore nombre d’étapes, et un même dessein, exposé clairement dans la préface du second livre. «Il ne s’agira pas, écrit Jean Starobinski, il ne s’agira pas de recommencer ici ce que d’autres ont fait, et souvent fort bien: exposer les idées de Montaigne sur le mouvement et le passage universels, organiser en une philosophie les affirmations éparses dans le livre des Essais ou tenter de repérer les concepts et les attitudes intellectuelles qui, dans l’ordre chronologique des éditions, se voient accorder tour à tour un rôle dominant». Il ne s’agira pas davantage, dit-il, d’«un livre d’ensemble conçu en vue d’une description globale de la vie»: comment une telle réorganisation, par nature abstraite, pourrait-elle, en effet, être fidèle à l’acte originel qui «à la fois de pensée et d’existence» – ce sont les mots de l’auteur – assure la présence à soi de Montaigne, sous le signe de son destin?
Et à côté du Rousseau et du Montaigne – auxquels pourraient s’ajouter aisément un Diderot et un Baudelaire si Jean Starobinski décidait, en ces cas aussi, de rassembler ses études déjà écrites – il y a nombre d’autres ouvrages également exemplaires, ainsi L’Œil vivant, ou Trois Fureurs, ou La Relation critique, ou Action et réaction cette année même, dont les journées qui commencent analyseront vraisemblablement les apports, parmi lesquels, et dès les premiers travaux, une réflexion constante sur les dialectiques du paraître et de l’être, d’une part, et sur la mélancolie, d’autre part, la maladie spirituelle de l’Occident dont Jean Starobinski, médecin d’ailleurs, pourrait, s’il le veut, écrire l’histoire. Mais ce n’est pas le moment d’en dire plus de ces livres. Je me contenterai d’en évoquer deux, ces beaux essais jumeaux que sont L’Invention de la liberté, de 1964, et 1789: Les Emblèmes de la Raison, de 1973. J’aime tout particulièrement cette sorte d’essais où un connaisseur aussi averti de l’œuvre peinte que de la littérature – pour ne rien dire de son rapport intime avec la musique, à laquelle il a beaucoup accordé d’écoute historique autant que de pratique instrumentale – regarde autour de lui dans tout l’espace d’un siècle, pour y révéler des conflits qui en dialectisent les convictions: ainsi ce qui se joue chez Goya entre la philosophie des Lumières et la fascination du mal, limite de l’esprit reconnue irréductible. C’est dans de tels ouvrages que, sans le moindre étalage d’érudition, l’approche philologique dont Jean Starobinski se réclame se prouve le mieux le seuil absolument nécessaire de la connaissance des œuvres d’une autre époque. Et c’est en ces occasions aussi qu’on peut le mieux vérifier une pensée qui m’est chère, à savoir que l’historien ou le critique-historien qui savent percevoir que leur objet transcende les représentations qu’on en a données, et celles mêmes d’ailleurs qu’ils en ébauchent eux-mêmes, eh bien, ce sont eux, parmi tous les chercheurs de la vérité, qui sont les plus proches du poète.
Ce dernier, en effet, le poète, que veut-il sinon retrouver un être, un objet dans l’intensité de leur pleine présence, dégagée par le rajeunissement des mots des stéréotypes qui en dérobaient la figure? Or, que fait l’historien, le vrai historien, celui qui est passionnément philologue, sinon se porter à la rencontre d’une autre époque par dissipation obstinée des brumes et des mirages qui environnent et troublent les événements du passé? Autant que les grands poètes l’historien acquis à l’idée de la «dignité intrinsèque» des faits récusera l’image – toujours insuffisante, souvent même très déformée par l’interprétation idéologique – pour mieux se rapprocher de la réalité que l’image cache, ce lieu où des hommes, des femmes avaient cherché à être présents à eux-mêmes. Et s’approchant de ceux-ci il tente déjà de leur parler, avec les mots de leur propre langue. Comme la poésie l’histoire peut se vouloir résurrection, elle somme les siècles, Lazare encore au tombeau, de se dégager du linceul dont les enveloppe le temps présent. Et de même que dans les poèmes la musique des vers délivre les vocables de la pesanteur de leurs emplois conceptuels, suscitant ainsi la présence, de même dans le travail d’investigation de l’historien la recherche des significations originelles précises peut, intensément portée dans l’intrication des mots enténébrés et des situations mal comprises, se faire une voie d’accès vers plus que le simple fait reformulé, reconstruit: mais vers des visages, des voix, des regards, vers la grande question que sont tous les êtres avant de sombrer dans l’oubli.
Les historiens, les critiques qui sont des historiens, peuvent être des poètes, leur activité n’y contredit pas, je dirais plutôt qu’elle y appelle. Et c’est évidemment dans cette finalité commune des deux visées, c’est dans cette sensibilité à l’ontologique intimement partagée, que se trouve l’explication d’un autre aspect encore de la personnalité critique de Jean Starobinski: aspect, apport dont notre époque a aussi quelque besoin, même sinon surtout quand elle s’intéresse à la poésie et veut en comprendre les lois. Il n’est pas de critique de ce temps qui ait mieux que Starobinski parlé des poètes, son sens inné de ce qu’a de spécifique et d’originel dans les êtres l’expérience de la présence lui permettant de remonter à travers les mots des poèmes vers cette source dont ils jaillissent, sous les intérêts et les soucis autres qui vont bientôt la troubler.
Des poèmes? Et d’autres textes aussi, qu’on ne classe point habituellement parmi eux mais qui en sont proches, et peuvent contribuer de façon parfois décisive au renouvellement de la poésie: ainsi justement chez Rousseau à la veille du romantisme, Rousseau qui ne fut peut-être si important pour l’auteur de La Transparence et l’obstacle qu’en raison de l’origine essentiellement poétique de sa parole. S’il est un passage de l’œuvre de Jean Starobinski que j’aimerais désigner comme un des plus clairement au centre de son intelligence de la chose humaine et du monde, c’est bien celui où est rappelée l’expérience fondamentale de Rousseau écoutant, c’est dans la «Cinquième rêverie» du Promeneur solitaire, le léger bruit de l’eau sur la grève du lac de Bienne, le soir. «Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles» touchaient si bien, on le sait, l’oreille et les yeux de Jean-Jacques qu’ils suffirent pour lui donner le pur sentiment de son existence, le délivrant de tout «mouvement interne», idée ou passion, le menant au-delà de toute pensée. On est alors, dans cet instant absolu, au point dans l’esprit où, réflexion ou rêverie s’éteignant, qui sont l’une autant que l’autre conceptuelles, la conscience du monde se défait des figures qui délimitent, et peut donc accueillir le tout, en son essentielle unité. – Mais voilà aussi un point que Jean Starobinski sait rejoindre. Et c’est parce qu’il peut revivre ainsi l’intuition éminemment transverbale qui est au secret des grandes œuvres qu’il en parle si bien, participant de leur regard qui cherche à se porter au-delà des paroles mêmes qu’elles prononcent.

Yves Bonnefoy

Éditions Champ Vallon
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