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LA TOTALITÉ

Christian GODIN Volume 6:
L'Histoire

Lucien Degoy dans l'Humanité

Le vendredi 2 avril 2004

LA MONDIALISATION DE L'HISTOIRE

ENTRETIEN. Poursuivant son exploration du concept de totalité, le philosophe Chritian Godin évoque les conséquences scientifiques, éthiques et politiques du passage à une vision planétaire du monde.


Maitre de conférences de philosophie à l'université de Clermont-Ferrand, Christian Godin a consacré la plus grande partie de son œuvre publiée à l'idée de totalité, dont il s'est efforcé au long d'ouvrages rassemblant des milliers de pages (*) d'interpréter récits et discours depuis l'apparition de l'écriture jusqu'à nos jours. À rebours Jes modes, des postures et des anathèmes post modernes proclamant l'incoercible "éclatement" du monde, l'auteur porte son regard encyclopédique sur l'art, la philosophie, la littérature, la religion, la politique, les sciences. Il recueille les indices de l'unité du savoir et de l'existence individuelle, dans une sorte de grand récit fondateur de l'humanité moderne. Le détour scientifique qu'il s'est imposé, sans doute comme peu de penseurs de notre époque, par apprentissage, des années durant, de ce " savoir du tout ", montre sa grande fécondité dans le traitement de l'histoire.
Vous nous invitez dans votre dernier livre, la Totalité, l'Histoire, à découvrir la réalité historique à travers, à partir de l'idée de "totalité". Pourquoi ce rapprochement?
Christian Godin. Mon travail d'ensemble, qui se termine avec ce dernier volume consacré à l'histoire, portait sur l'idée de totalité dans chacun de ses domaines d'application et d'effectuation. Or l'histoire est la vie concrète et collective des hommes, leur vie totale. Elle porte l'idée de totalité de manière implicite, inconsciente, aussi bien que de façon consciente, explicite. Depuis les empires universels de l'Antiquité jusqu'à l'actuelle mondialisation, en passant par l'idéal cosmopolitique et la catastrophe totalitaire, l'histoire a littéralement mis en scène cette idée, que l'on range un peu étourdiment du côté de la métaphysique. Si l'histoire comme science est la discipline totalisante par excellence, c'est parce que l'histoire comme réalité est une matière englobante. Enfin, l'histoire est un domaine de réalisation, d'achèvement, mouvement que nous pouvons appeler philosophiquement totalisation.
Vous consacrez une bonne part de votre réflexion à la notion de "mondialisation", qui est devenue un phénomène contemporain sous divers aspects: économiques, techniques, culturels, politiques. Votre livre aurait-il pu s'appeler Philosophie de la mondialisation par exemple? Quel rapport entre mondialisation et totalité?
Christian Godin. Même si elle est préparée par une histoire lointaine (Rome, les grandes découverte), la mondialisation est en effet un événement contemporain. Toutes les terres ont été désormais explorées, les satellites peuvent photographier chaque arbre et chaque maison, les Bourses du monde travaillent en temps réel sans interruption, rien ne semble devoir échapper à la globalisation. Mais la mondialisation doit pouvoir elle-même être mise en perspective historique: elle représente, selon moi, la forme réussie (au sens pragmatique de la durée et de l'efficacité) de la totalisation en histoire; ce que l'empire et le totalitarisme avaient tenté — disons, pour être rapide, l'unification de l'ensemble des forces humaines dans le cadre d'un projet idéologique — , la mondialisation l'achève. Avec elle, la notion d'humanité, au sens physique, n'est plus une abstraction statistique mais une réalité objective. Nous savons désormais combien d'enfants naissent, combien meurent de faim chaque jour. Jusqu'à une date récente, cela n'avait aucun sens d'additionner des enfants d'Argentine avec ceux de Malaisie. La mondialisation totalise la Terre et l'humanité en unifiant l'espace et le temps.
La mondialisation est prioritairement un processus économique. Est-ce aussi évident dans les rapports entre les Etats, les peuples, les cultures, les langues, les civilisations? En tant qu'instance, institution politique commune, les Nations unies ne sont pas un empire…
Christian Godin. La mondialisation est aussi bien culturelle que financière. N'oublions pas que la science fut, par la médiation de la technique, son premier vecteur. La mondialisation commence avec l'idée d'universel: sous ce rapport, on peut la faire remonter jusqu'à la Grèce archaïque, au théorème de Thalès. En ce qui concerne la dimension politique, elle reste la grande absente et la grande inconnue: il n'y a pour l'instant rien qui puisse faire contrepoids à l'hégémonie américaine. Tel est à mon sens le grand défi du siècle qui vient: instituer un pouvoir mondial qui puisse réguler la puissance mondiale de l'Etat hégémonique et des globalisées.
L'autre notion importante dans votre recherche est celle de "totalitarisme", devenue une sorte d'archétype du pouvoir politique absolu, négateur des droits de la personne. En quoi cette catégorie permet-elle de penser le rapport de l'individu à la chose publique?
Christian Godin. À la différence de nombre de penseurs et spécialistes, je pense effectivement que le concept de totalitarisme est pertinent pour rendre compte d'une dimension centrale de notre modernité. Le passé historique nous donne de nombreux cas de régimes oppressifs et violents — et nous disposons en français de plusieurs mots pour les désigner: tyrannie, dictature, despotisme, absolutisme. Le totalitarisme est encore autre chose. Avec lui, l'achèvement prend véritablement un sens mortel — le totalitarisme achève l'histoire au sens où il la tue. C'est pourquoi les rapports du totalitarisme au politique sont contradictoires: je ne suis pas certain que le totalitarisme, comme il est dit souvent, corresponde au triomphe du "politique" sous prétexte qu'avec lui tout serait politisé (la naissance et la mort, la sexualité, les loisirs, etc.). Il ne faut pas confondre le politique avec l'idéologique. L'une des tendances fondamentales du totalitarisme est, en réalité, l'anéantissement du politique comme conscience de soi du pouvoir, donc comme séparation de la société civile et de l'État — et aussi comme lieu d'affrontement des forces et des projets. Il est vrai que le totalitarisme politise l'ensemble de l'espace public, mais il dépolitise aussi l'ensemble des hommes. Il confond toutes les forces sous l'unité de sa terreur. Il n'y a pas réellement de politique sans contradictions internes. Cela étant, je pense que, même si des actions ou des tendances totalitaires sont encore possibles (que l'on songe aux formes les plus barbares de l'islamisme), le totalitarisme comme régime politique est révolu. La mondialisation a au moins cela de bon qu'elle tend à rendre le totalitarisme impossible. Une forme de totalité chasse l'autre.
Le paradoxe du libéralisme et du néolibéralisme économique n'est-il pas de se développer lui aussi comme un "impérialisme", ce que Hannah Arendt a avait analysé, à sa manière, en caractérisant les sources de l'impérialisme et du colonialisme occidentaux? Le monde capitaliste n'aspire-t-il pas aussi à la fin de l'histoire et de tout changement?
Christian Godin. Il faudrait d'abord s'entendre sur le sens de l'expression "libéralisme économique". Braudel différenciait jusqu'à les opposer capitalisme et économie de marché, que nous avons tendance à identifier. Déjà Marx voyait dans cette contradiction à la fois le moteur et le poison du capitalisme: le système de la libre concurrence tue la libre concurrence en instituant des monopoles, le système de la liberté de posséder tue la propriété par l'expropriation de masse, etc. Est-ce que le système actuel se pense comme fin de l'histoire? Oui et non. D'un côté, en effet, le néocapitalisme semble rendre impossible sa suppression, mais de l'autre la dynamique inhérente au capitalisme lui fait trouver en lui-même sa propre survie, et donc en un sens son propre dépassement. Certes, la Terre s'épuise, dans tous les sens que l'on voudra, mais il reste deux mondes immenses à exploiter: la vie (d'où les biotechnologies) et l'espace extraterrestre (d'où les missions sur Mars et au-delà). Il y a là largement de quoi relancer le mouvement de 1’histoire.
Le projet altermondialiste comme possibilité proclamée d'un monde autrement organisé n'ouvre-t-il pas déjà une capacité d'action collective dans l'histoire?
Christian Godin. Le mot et la notion d'altermondialisme sont une réelle trouvaille. Le terme d'antimondialisation, d'abord utilisé pour désigner l'ensemble des forces hostiles à l'ordre capitaliste mondial, était un contresens — tant il est clair que la contestation de la mondialisation économique et financière (ce que les Américains appellent globalization) est mondialisée dans ses modes de communication aussi bien que dans ses objectifs et son impact. Cela dit, l'altermondialisme se trouve confronté à une contradiction qui semble insurmontable: comme il conteste un système universel, il ne peut le faire, depuis l'effondrement du marxisme en tant que force planétaire, que du point de vue du particulier. Or les particuliers sont incompatibles, ainsi qu'on le voit clairement dans le domaine agricole: alors que le paysan japonais a intérêt au maintien des subventions de son Etat, le paysan africain qui en pâtit directement a intérêt à leur suppression.
Précisément, ces contradictions d'intérêts sont directement l'effet de la globalisation capitaliste du marché agricole dans lequel le "droit" de la marchandise l'emporte sur le droit de la personne. Or, si les institutions internationales reconnaissaient par exemple le droit de chaque Etat et de chaque citoyen à organiser son autosubsistance alimentaire, ces contradictions seraient surmontées?
Christian Godin. Vous avez raison de dire que les contradictions d'intérêts particuliers son l’effet de la globalisation capitaliste, mais cela signifie aussi que les paysans pauvres des pays pauvres ont objectivement intérêt au libre-échange mondial, alors que les paysans (pas forcément riches) des pays riches onq intérêt à ce que le système des subventions subsistent. Sur le plan de la pensée, c'est le plus formidable des défis actuels, il nous manque une théorie de la justice à l'échelle mondiale. Il fau- drait reprendre le travail de Rawls, mais l'élargir à l'ensemble de l'humanité.
Ne faut-il pas en déduire que la solutioni des contradictions d'intérêts appelle l'institution et le respect de nouveaux droits, plus riches et universellement répandus? La tota1isation que vous décrivez ne nous rapproche-t-elle pas, paradoxalement, de l'idéal d'émancipation de l'individu que nous ont transmis les philosophes révolutionnaires?
Christian Godin. Au sein d'une population de plusieurs milliards d'hommes, dont l'objectif principal reste de survivre le moins mal possible, je crains que cette émancipation-là, ne concerne jamais qu'une petite minorité. Mais il faut, bien entendu, continuer à croire en cette utopie comme en toutes celles qui ne fixent pas de programme déterminé.

Entretien réalisé par Lucien Degoy
LaTotalité,en six tomes, Éditions Champ Vallon.

A LIRE

Le tragique et 1’espérance politique

La Totatîté, l’Histoire par Christian Godin, Éditions Champ Vallon, novembre 2003, 764 pages, 38 euros.

Il n'est pas de grande philosophie qui ne porte à un moment ou à un autre son regard sur l'histoire. Althusser disait que l'apport premier de Marx est d'avoir introduit le "continent Histoire" dans le champ de la connaissance scientifique. Manière d'arracher cette discipline aux romanciers, idéologues et aux… Philosophes. Godin n'entend pas revenir sur cette rupture conceptuelle qui a largement démontré sa fécondité. 11 explore à son tour, dans la partie de son encyclopédie consacrée aux sciences, la scientificité de l'histoire comme matériau positif, il éprouve, apprécie la véracité, le réalisme de ses catégories fondamentales. Mais Godin ne remise pas Pour autant la philosophie, domaine qu'il conçoit comme Celui qui permet d'instruire, d'éprouver une question à son avis incontournable, centrale et peut-être unique: la signification du mouvement en cours, celle du sens du présent.
L'histoire est moins regard sur le passé que projection de l'avenir. Penser notre temps, penser le présent, nous dit Godin, C'est prendre le risque d'anticiper, de donner aux choses et au monde une signification globale. Jamais, en effet, la connaissance du détail, aussi précise et articulée qu'elle soit ne nous fera accéder à l'universel, si la réflexion n'affronte pas, n'interroge pas aussi la totalité comme telle. D'où ce travail monumental par lequel le philosophe revient, comme une nécessité, à l'histoire, au terme de son parcours dans la totalité des productions humaines. Épreuve d'autant plus nécessaire, pourrait-on dire, que la totalité frappe aujourd'hui à la porte, que pour la première fois sans doute la perspective d'une histoire mondialisée s'arrache aux romans d'anticipation, entre dans la vie quotidienne de chaque individu.
Qu'est-ce que cela change ou pourrait changer à notre appréhension de l'existence? À celle de nos Pouvoirs, au rapport de l'individu à la collectivité dans cette société des sociétés qu'est devenue la planète humaine? Quelle dimension, quelles capacités pour l'action collective dans une humanité défigurée par la misère, accablée par les inégalités et dont on peut penser qu'elle a majoritairement renoncé aux plus belles espérances de la raison? Godin analyse magistralement le surgissement et les effets du totalitarisme — sous ses figures de l'impérialisme, du racisme, du nazisme ou du stalinisme — en montrant qu'il n'est pas d'abord soumission forcée de l'individu au collectif, discrimination, mais bien renoncement au politique comme tel, c'est-à-dire à la détermination collective de choix collectifs.
Tragique moderne, tragédie Post moderne. Fidèle à la grande promesse profane des Lumières dont il est un incontestable descendant, Christian Godin propose un formidable pari philosophique sur la capacité de renouvellementpolitique de l'humanité.

L. D.

L'HUMANITÉ - VENDREDI 2 AVRIL 2004

Éditions Champ Vallon
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