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LA TOTALITÉ

Christian GODIN Volume 5:
Les sciences

Article de Christian Descamps dans la Quinzaine littéraire
(16-28 février 2003)

Pour la philosophie contemporaine, la totalité a mauvaise presse. Pis, pour Deleuze, Foucault, Lyotard, elle n'est pas loin d'incarner la quintessence de l'abstraction mystifiante. On connaît les charges contre "l'intellectuel universel", contre le "molaire", contre l'écrasement du "différend". Et pourtant, un philosophe – informé de tous ces sarcasmes – a l'ambition de repenser la totalité à nouveaux frais.


Des pré-socratiques à Husserl, il s'agit – pour l'auteur – de "concevoir, de manière contemporaine, la philosophie comme une activité qui se donne pour tâche infinie de connaître le tout du monde, c'est-à-dire le monde". Dans une entreprise à la mégalomanie réjouissante et informée, Christian Godin (1) tente d'édifier (en six volumes de plus de mille pages chacun) une encyclopédie philosophique qui analyse l'ensemble des domaines appelé totalité par les diverses philosophies… Il y a là une tâche immense, un peu effrayante, d'une audace telle qu'elle n'a vraiment pas été reçue avec l'intérêt qu'elle mérite.
Le tome V – consacré aux sciences – sait bien, avec Kant et Comte, que la connaissance totale (physique et métaphysique) est une illusion , toutefois, il n'en affirme pas moins que la science (les sciences ?) continue de se poser la question de la totalité, comme idéal à atteindre ; plus, il avance que cette démarche "n'est ni un ensemble vide ni une masse totalitaire". De fait, choisir une politique c'est, d'une certaine façon, faire référence au tout de la société. Au reste, cette dimension existe dans bien des domaines ; pensons, par exemple, à la médecine. D'un côté, nous savons bien que nous ne possédons pas de théorie consistante de l'organisme dans son ensemble et, encore moins, de concept bien déterminé de la santé. Néanmoins, dès que le plus humble soignant pratique son art, il est devant cette forme de "totalité" qu'est un malade ! A cet égard, la notion de totalité est à la fois une certitude tout autant qu'un problème, car l'individu est une totalité pour les parties qu'il intègre autant qu'une partie pour la totalité qui l'intègre…
En parcourant ce fort volume, plaisant à lire – comment ne pas se prendre au jeu encyclopédique ? – on ne cesse de se demander, et c'est très stimulant, où s'arrête la totalité qui fait et donne sens. L’Etre est une totalité pour bien des philosophes ; mais qu'en est-il de "la" mathématique, de "la" physique, de l'économie globale… Certes les mystiques savantes (ou sauvages) ont eu trop souvent tendance à construire des "Tout" de pacotille (les fameux rapports du microcosme et du macrocosme) ; par contre, le séquençage de l'A.D.N. n'a-t-il pas aujourd'hui le projet de comparer les gènes de toute la population humaine ? En se rendant indépendante de la religion et de la magie, la science a, dès ses origines, pratiqué la détotalisation. En séparant, en triant, en éliminant, en hiérarchisant, le scientifique construit ses champs. Et René Thom souligne avec force que "ce qui limite le vrai, n'est pas tant le faux que l'insignifiant".
Ici, Godin (2) prend deux cents pages pour dissiper les équivoques attachées au terme de tout, pour combattre les paresses qui, de la pierre philosophale à la panacée, construisent volontiers des "tout dont on ne peut rien dire ni faire" (Popper). Avec panache, l'ouvrage affirme, avec Bachelard qu'il n'y a pas d'histoire de la science, mais histoire de sciences particulières. Au fond, croire en une unité de la science au plan des résultats est sans doute une chimère ; mais, malgré tout, Godin affirme que la notion de totalité subsiste, en un sens, à l'horizon des recherches les plus contemporaines.
Dès qu'il y a science, il y a découpage, organisation. En d'autres termes, l'énoncé: "le lion est le roi des animaux", n'a évidemment pas de sens en zoologie ; en revanche, il a un sens dans l'univers du discours de la mythologie ; et cet énoncé peut également être analysé du point de vue des sciences linguistiques. Exemple futile ? Voire. Valéry nous soufflait : "la moitié de la logique est une spéculation sur le mot Même , l'autre moitié sur le mot Tout". Godin reconnaît, très honnêtement, que les mathématiques sont la seule science qui peut se dire aussi bien au singulier qu'au pluriel. Et dans ce champ, les paradoxes sont – bien entendu – légions ; l'on sait – par exemple – que la connaissance des limites est une "vraie connaissance". De fait, très concrètement, les mathématiques croisent, bougrement, nos descriptions de la "totalité de l'univers"…
La physique, elle, nous apprend que la lumière n'est pas seulement un phénomène à étudier, qu'elle permet aussi de décrire les phénomènes. Le ou les big bangs, le ou les big crunches, la prise en compte de la masse de matière invisible (certains physiciens la décrivent comme cent fois supérieure à la matière connue) amènent les cosmologies contemporaines à emprunter des concepts à la philosophie la plus pointue.
Au demeurant, les scientifiques contemporains savent que la notion de matière est tout autant métaphysique que physique. D'Héraclite à la physique quantique la plus sophistiquée se relancent les questions décisives de la description du monde. Au Einstein qui proclamait : "Dieu ne joue pas aux dés" Niels Bohr répliquait : "Cesse de dire à Dieu ce qu'il doit faire"…
Contre toutes les boues noires de l'occultisme, du parascientifique (leurs totalités clinquantes relient tout et n'importe quoi) cet ouvrage fascinant parcourt aussi bien les sciences des réalités physiques que les sciences des réalités humaines. Il est évidemment impossible, dans un article, d'en décrire toutes les richesses. Soulignons pourtant qu'il montre bien – dans le champ de l'économie – qu'il n'existe jamais de pure économie domestique, que l'économie sérieuse ne peut être que politique.
Sous ce rapport, il est toujours bon de rappeler qu'Adam Smith prend le point de vue du chef d'entreprise alors que Marx ou Keynes se placent, eux, du point de vue d'un chef d'État désireux d'assurer un ordre de l'ensemble. Au reste, la ruse de la "science" économique consiste souvent à nous faire croire qu'elle est dénuée d'idéologie. En effet, selon la pertinence que l'on donnera au marché (micro-économie) ou au circuit (macro-économie), on décrira des réalités "économiques ultimes" totalement différentes. Sous ce rapport, pouvons-nous accepter les coups de force qui consistent à réduire l'ensemble des richesses à ce qui peut être vendu ? L’homo-oeconomicus – cette abstraction qui n'est d'aucun temps ni d'aucun pays – est une escroquerie épistémologique, une fausse totalité qui fait bigrement retour de nos jours… Dans sa visée de totalité – comme objectif et non comme donnée – l'auteur ne cesse de ferrailler contre les paillettes des pseudo-hégéliens, contre les bavards qui totalisent, trop vite, les résultats de l'histoire universelle.
En terminant son ouvrage par l'histoire, notre encyclopédiste moderne constate la tendance des historiens actuels à embarquer le réel dans des coques de noix. Pensons aux récentes histoires des odeurs, des cloches, des larmes, de la nuit, des plages, du froid ! A cet égard, l'histoire a – souvent – le projet avoué de totalisation. Elle prétend réaliser, comprendre, comparer le champ des réalités humaines qui sont toutes, en un sens, historiques. Bientôt, Godin intitulera son prochain volume – ses mille dernières pages – : La Totalité réalisée : l'histoire. Attendons d'y lire les tensions entre le régional, le global et les singularités. Francis Bacon, lui, savait bien que "la puissance de toute science tient, comme la solidité du fagot du vieil homme, dans son lien".
Christian DESCAMPS

1. Il avait publié un cours de philosophie – très clair – aux Éditions du Temps.
2. L’auteur s'inspire, avec subtilité, d'un beau texte de Vincent Descombes consacré aux individus collectifs (ces cercles carrés), un texte que le philosophe consacre aux travaux de Louis Dumont, le penseur de cette forme de tout qu'est le holisme.

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