Préface de François Mauriac
Jean de LA VILLE DE MIRMONT
Oeuvres complètes
Quand revient le temps de Noël
*
Quand revient le temps de Noël, un vieil homme remonte le cours du fleuve quil descend depuis plus de quatre-vingts années. Il marche sans se confier à personne, tout à lamer plaisir de se replonger seul dans ce magique Bordeaux de quand il était petit, dans lodeur des trottoirs mouillés et de lacétylène des boutiques en plein vent. Ce Bordeaux avait la voix grondante du bourdon de la tour Pey-Berland les soirs de Noël et sa plainte était celle des sirènes de bateaux dans la brume.
Cette année, je naurai pas fait seul cette remontée: Jean de La Ville de Mirmont maccompagne, grâce à Michel Suffran qui le fait revivre, pour ma joie et pour ma douleur, et qui va republier chez Seghers LHorizon chimérique, mais aussi des poèmes oubliés, dispersés dans des revues. Etrange épreuve que dapprendre sur un ami quon a aimé, quon a cru aimer, cinquante ans après quun obus la enterré vivant, des choses de sa vie quil ne nous avait pas confiées ou, ce qui est pis, que nous avons peu à peu oubliées, comme sil ne sétait jamais interrompu de mourir en nous durant ce demi-siècle. Je ne savais pas, ou je ne savais plus, quenfant Jean de La Ville avait perdu plusieurs frères et surs, quil avait tenté de se suicider en buvant de lencre.
Jai dû lire, il y a bien des années, ce que sa mère quil adorait a écrit de lui après sa mort
Mais tout cela a disparu, roulé par limmense fleuve dont parle Renan, qui nous entraîne dans un gouffre sans nom. Michel Suffran, son frère daujourdhui, plus fidèle que je nai su lêtre, prend Jean de La Ville entre ses bras avant que labîme lait aspiré, le ramène sur la rive et létend à mes pieds, ce grand garçon sombre qui trouva pour moi le nom de mon premier recueil: Les Mains jointes. Le 3 mars 1909, il écrivait à notre ami Louis Piéchaud: « Jai refait connaissance ces temps derniers avec Mauriac. Tâchez de le rencontrer pendant les quelques jours quil passera à Bordeaux. Il vous racontera nos promenades nocturnes dans Paris, jusque vers trois heures du matin, nos causeries auprès de son feu, nos projets insensés et nos enthousiasmes ridicules.»
Ces mots perçus à travers un gouffre de cinquante-huit années, ce quils éveillent dans le vieil homme daujourdhui, je ne chercherai pas à lexprimer. La vieillesse est le contraire du dessèchement, cest le désespoir dominé et vaincu mais qui renaît dun seul coup, dune phrase comme celle-là ou comme celle quun an plus tard Jean mécrivit après avoir lu dans LEcho de Paris larticle de Barrès sur Les Mains jointes: «Lhomme dédaigneux ta compris, mais, sans vanterie, je crois te comprendre encore mieux que lui parce que je ne me demande pas: Quadviendra-t-il de la charmante source? Je sais où conduit le pli de terrain, bien que la source me suffise. Barrès compte sur ton bon sens, ta raison, pour moi je compte encore sur autre chose. Dailleurs, quoi quil espère de tes quatre saisons, quoi que nous espérions tous, il me semble que je naimerai jamais rien de toi davantage que ces Mains jointes que jai vues sunir dans notre obscure amitié et que ces vers que tu mas lus pour la première fois dans une chambre dhôtel
»
A quoi je ne puis rien ajouter aujourdhui que deux vers du Grand Testament de Villon:
En escrivant ceste parolle
A peu que le cuer ne me fend.
Mais quoi! De La Ville de Mirmont et de Jacques Rivière et dAndré Lafon à Jean Cayrol et à Michel Suffran, et à ce poète bordelais Louis Emié qui vient de mourir et auquel nous navons pas su rendre une suffisante justice, il reste que notre ville continue de sécréter une certaine race qui a survécu aux deux séismes des grandes guerres et que lère atomique, lère du yé-yé, na pas mordu sur elle. Michel Suffran ne paraît pas avoir conscience de ce qua danachronique ce vers de Jean de La Ville en qui tient toute linspiration de LHorizon chimérique:
Et jai de grands départs inassouvis en moi.
De grands départs inassouvis
Cela ferait sourire aujourdhui nos enfants qui atteignent New York en moins dheures quil ne leur en faut pour aller à Bordeaux. Si Jean de La Ville avait vécu, jimagine que sa nostalgie se serait transposée et que ce «départ inassouvi» lui eût été inspiré non par le port déserté où nous avons rêvé tous les deux, mais par lépoque dont latmosphère est devenue irrespirable et où on dirait que Michel Suffran circule grâce à un scaphandre. Il habite au fond dun océan où la terrasse du Jardin Public de Bordeaux, sa primatiale merveilleuse, qui na pas rang parmi les cathédrales de France, et cette façade illustre sur le fleuve courbe, déshonorée par la crasse des siècles, où toute la ville bien-aimée nest plus telle quelle subsiste encore aujourdhui, mais telle quelle se reflète dans ce que jai écrit, dans les poèmes et dans les romans de Jean Cayrol, dans le cur de Michel Suffran. Les villes ne survivent que grâce aux poètes quelles ont enfantés et dont elles demeurent le secret refuge.
Un refuge
Bordeaux le fût-il resté pour Jean de La Ville? Le livre de Michel Suffran moblige à prendre conscience de cette vérité amère quen fait notre amitié, à Jean et à moi, na duré que deux années: 1909-1910. Puis il fut reçu aux examens de la préfecture de la Seine et il réalisa son rêve: il quitta ce logis bas où il vivait rue du Bac, en face des magasins du Petit Saint-Thomas, et alla habiter lîle Saint-Louis, un rez-de-chaussée (heureusement un rez-de-chaussée! sil est vrai, comme je crois men souvenir, mais peut-être lai-je rêvé? que ce doux jeta un jour sa maîtresse par la fenêtre). Dès que nous ne fûmes plus voisins, je ne le vis guère. Le rond-de-cuir dont il avait horreur était entré dans sa vie. Il séloigna de moi, qui étais au moment de me marier. A la veille de la guerre, il vint pourtant déjeuner chez nous. On jura de se revoir. Quen eût-il été? Moi jétais déjà à mon affaire, comme on dit. Lui, il neût jamais été à la sienne. Un léger vent gonflait déjà ma voile. Nous attendions un premier enfant, nous espérions un premier succès. Lui, dans son bureau à la préfecture de la Seine, il soccupait de lassistance aux vieillards, espèce à laquelle il nappartiendrait jamais et dont il parle sans sattendrir.
Sil avait vécu, que serions-nous lun pour lautre aujourdhui? Aurait-il eu un destin littéraire? Pour lui qui avait vingt-cinq ans, comme pour Charles Péguy qui en avait quarante, cest un fait que la guerre fut une délivrance. Oui, ce quil y a de plus horrible au monde, des millions de jeunes hommes qui sentretuent, il dut y voir le point final mis par le destin à une vie besogneuse et sans issue et qui lui donnait tout à coup une signification héroïque. Les vers retrouvés par sa mère sur sa table de travail sont tout frémissants dune immense et vague espérance:
Cette fois, mon cur, cest le grand voyage,
Nous ne savons pas quand nous reviendrons.
Serons-nous plus fiers, plus fous ou plus sages?
Quimporte, mon cur, puisque nous partons!
La mort quil ne nomme pas, il se doute bien quelle est déjà là; et moi, après tant dannées, je songe que cest elle, la mort, qui me la rendu, lui et tant dautres que, sils étaient devenus des vieillards aujourdhui, je ne connaîtrais peut-être plus ou dont je redouterais la visite. Tous ces morts qui auront à jamais vingt ans au-dedans de moi, ce Philippe, ce Raymond à qui jai dédié Les Mains jointes, ce Robert qui était loncle de François Mitterrand, et tous ceux de la guerre (tous les saints du calendrier y passeraient si je les nommais). Ils sont demeurés pris au-dedans de moi comme ces cadavres dalpinistes quon découvre intacts dans la glace après des années. Michel Suffran les a retrouvés et me les rend, et il me ressuscite du même coup, tel que ces amis mont connu.
Notre chance, à nous les vieux survivants et les jeunes morts dautrefois, cest dêtre encore aimés comme Michel Suffran nous aime. Il avance entouré de ces ombres peut-être suppliantes: Jacques Rivière, Jean de La Ville, André Lafon, il réveille une à une leurs voix étouffées. LHorizon chimérique, la musique de Fauré laurait empêché de disparaître tout à fait; mais cet admirable poème La Maison pauvre, dAndré Lafon, que Michel Suffran va rééditer aussi, a besoin de silence pour être entendu de ce silence intérieur contre lequel tout se ligue aujourdhui. Ces poètes que Suffran nous ramène, puissent-ils nous rendre le goût de ce silence qui fut leur état habituel, et dans lequel ils ont vécu, souffert, rêvé leur vie avant de la donner.
François Mauriac
de lAcadémie française.
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