Extrait de la préface de Roger Parisot
Alphonse de LAMARTINE
Histoire de Charlotte Corday
Un livre de l'Histoire des Girondins
Lange de lassassinat
ou Lamartine et Charlotte Crday
I
De lHistoire des Girondins, dont Lamartine entendait tirer «une haute leçon de morale révolutionnaire» pour le peuple, et, pour lui-même, les enseignements de cette «politique expérimentale» quest lhistoire, se détache un livre qui a son unité et forme à lui seul un tout. Cest le Livre 44e, qui raconte la vie de Charlotte Corday, récit dune destinée tout entière soumise à une logique de sacrifice et de mort, qui tient à lhistoire de la Révolution, dont elle concentre, en un pathétique épisode toute la terrible grandeur, et qui tranche sur elle à la fois par sa vertu exemplaire et sa singulière beauté, comme le ferait la pure fiction dun poète. Lamartine en a fait une uvre parfaite en son genre, vivante comme un roman, émouvante comme un drame, fatale comme une tragédie, comparable chez lui, à divers titres, à ce quest la Vie de Rancé chez Chateaubriand. Il est vrai que lhistoire de Charlotte de Corday avait de quoi retenir lattention de lhistorien, frapper limagination du poète, et toucher le cur de lhomme. Dabord parce que, dans cette période tumultueuse et bruyante, où des partis, des factions et des comités saffrontent dans des débats houleux et des conflits virulents, Charlotte Corday se distingue en agissant dans la solitude, le silence et le secret. Son geste est celui dune inconnue qui na aucun complice, ne représente aucun groupe, nest lagent daucune conjuration. Ensuite parce quelle est jeune, belle, courageuse, et quelle va faire preuve dautant de détermination dans laction que de sérénité en face de ses juges et dhéroïsme devant la mort. Lamartine sera sensible à tant de mérite; il étudiera lhistoire de Charlotte Corday avec une attention émue, et restera longtemps attaché à son image. Sans doute lavait-il encore dans lesprit quand il écrivait, dans Graziella: «Nous nous plaisions à combiner ces grandes circonstances, ces merveilleux hasards des temps de révolution, où les hommes les plus obscurs sont révélés à la foule par le génie, et appelés comme par leurs noms à combattre la tyrannie et à sauver les nations; puis, victimes de linstabilité et de lingratitude des peuples, condamnés à mourir sur léchafaud, en face du temps qui les méconnaît et de la postérité qui les venge.» Charlotte Corday était bien à limage de ces héros quil rêvait dêtre.
Mais lintérêt de Lamartine avait encore dautres motifs. Le geste fatal de la jeune meurtrière soulevait des problèmes religieux, moraux et politiques, qui l«interpellaient», comme on dit aujourdhui. Pour le croyant quil était, la Providence était à luvre dans lHistoire. Or, à ses yeux les signes dune intervention divine étaient encore plus visibles dans lhistoire de Charlotte Corday que dans tout le cours des événements de la Révolution. Il les évoque dans le prélude au récit quil va faire: «Pendant que Paris, la France, les chefs, et les armées des factions se préparaient ainsi à déchirer la République, lombre dune grande pensée traversait lâme dune jeune fille, et allait déconcerter les événements et les hommes, en jetant le bras et la vie dune femme à travers les destinées de la Révolution. On eut dit que la Providence voulait se jouer de la grandeur de luvre par la faiblesse de la main.»l Tant de force donnée à la fragilité, tant daudace à la timidité, tant de portée historique à un acte isolé, laissent deviner un accord venu den haut.
Il nest jusquà la puissance du coup de couteau qui frappa Marat en plein cur, évitant les côtes, tranchant laorte et provoquant la mort instantanée, qui ne manifeste une occurrence «surnaturelle». La pauvre Cécile Renault, qui manqua tuer Robespierre, neut pas pour elle toutes ces circonstances complices, car elle navait pas reçu le «mandat du Ciel». Aussi échoua-t-elle, et lHistoire la oubliée. Au contraire, Charlotte Corday, par le succès de son acte, qui évoque lombre de Judith et les mânes de Brutus, rejoint les grandes figures prédestinées, dont le temps garde le souvenir. Lamartine verra même en elle, dans son sacrifice patriotique et dans sa mort héroïque, limage à la fois dune «Jeanne dArc de la liberté», et celle de l«antique Némésis», qui frappe inexorablement en retour, ceux que l«hybris» a emportés. Reste que le geste de Charlotte est criminel, et quil pose de douloureux problèmes. Le Ciel put-il permettre un tel homicide, et faut-il admettre que le crime entre dans les plans de la Providence? Certes, les Révolutions, qui sont nécessaires au Progrès, à létablissement des Républiques et à lémancipation des Peuples, sont tout entières entre les mains de Dieu. Lamartine les a chantées, en 1831, après les «Trois Glorieuses», dans une fameuse Ode sur les Révolutions. Il y célébrait comme providentielle cette loi du devenir humain, qui veut que lavenir se bâtisse sur les ruines du passé, qui sont «la poussière du chemin» sur les «pas des générations». Et lOde concluait, lyrique:
Quimportent bruit et vent, poussière et décadence,
Pourvu quau-dessus deux la haute Providence
Déroule léternelle loi!
De même, dans Jocelyn (1836), il montrait, dans la marche de la «Caravane humaine», et dans les grands mouvements socio-historiques qui révolutionnent le monde, laction de Dieu, qui fait dun peuple:
Loutil mystérieux de quelque grand mystère1
et des nations guidées par Lui «les instruments didées». De même encore, dans La Chute dun Ange (1838), il célébrera les révoltes et les révolutions qui, affranchissant les peuples du joug de la tyrannie, sont un devoir pour eux, et servent la cause de Dieu. Ainsi lange Cédar, au nom de lesprit divin, exhorte-t-il les esclaves à se soulever contre les géants qui les oppriment:
Venger lhomme avili, cest venger Dieu lui-même!
Abandonner ses dons, cest le déshonorer;
Reconquérir ses droits, cest encor ladorer!2
Mais cela entraîne-t-il que dans les Révolutions, tout soit voulu par la Providence et conforme à ses décrets? Et quil faille tout lui attribuer, jusquaux crimes et aux assassinats? Jocelyn et lange Cédar ont rencontré ces questions, que Lamartine na pas véritablement tranchées.
A côté de ce problème de morale religieuse, et presque dherméneutique sacrée, le geste de Charlotte Corday pose un problème de morale politique, que Lamartine a personnellement affronté. Celui de la violence dans lhistoire, de sa fatalité et de sa légitimité, qui se pose ainsi: est-il inévitable dy avoir recours, et en a-t-on le droit? Assurément, le passé donne dinnombrables exemples de massacres, de tueries et de crimes politiques, et lHistoire montre que les révolutions, les insurrections populaires et les bouleversement sociaux saccompagnent toujours de débordements déplorables. Ces faits peuvent-ils avoir leur justification? Faut-il admettre cette formule de Saint-Just, que «Ce qui produit le bien général est toujours terrible»? Et que les sociétés sont, comme les femmes, condamnées à naccoucher que dans la douleur les mondes nouveaux quelles portent dans leurs flancs?
Cur sensible et âme chrétienne, homme de devoir, idéaliste et mystique, mais aussi acteur politique et conscience engagée, Lamartine est tourmenté par ces interrogations. Il sait quels douloureux dilemmes et quelles déroutantes apories soulève léternel débat de la fin et des moyens. Car cest bien de cela quil sagit. Or, la sagesse des nations a beau dire que «Qui veut la fin veut les moyens»; et que «la fin justifie les moyens», en politique surtout où, paraît-il, il ne faut pas hésiter à se salir les mains, le cur sent, et la raison sait, que cela nest pas vrai. Saint Augustin la dit une fois pour toutes: «Ferons-nous le mal pour quun plus grand bien en vienne? Nullement!» Ni en politique, ni ailleurs. Et Lamartine, qui aura la fierté de faire proclamer la République1, «sans victimes, proscriptions, ni vengeance», le sait mieux que tout autre. Une juste fin, loin de justifier dinjustes moyens, se corrompt, au contraire, si elle y a recours. En politique pas moins quailleurs. La faute morale, estime-t-il, fait léchec politique2. Il le dit en toutes lettres: «La vertu la plus pure» se trompe, «si elle emprunte larme du crime». Il avait bien dit, en 1827, dans une lettre à Aymon de Virieu, qu«ainsi est fait le monde politique: la crise est un mal affreux, mais ce mal enfante un bien»; cela nentraînait nullement, dans sa pensée, quon eût le droit de faire le mal délibérément, en vue dun bien futur. Une chose est de tirer un bien du mal, une autre de commettre le mal, fût-ce dans une louable intention. Et le «Tu ne tueras point!» reste un commandement absolu. Voilà pourquoi lhistoire de Charlotte Corday occupe tant sa pensée, parce quelle pose de la manière la plus saisissante qui soit le douloureux cas de conscience quengendre tout combat contre le mal qui emploie les armes du mal.
Le dilemme est de «méconnaître la vertu» en ne «glorifiant pas lhéroïsme», ou de «louer lassassinat» en ne «flétrissant pas le crime», à quoi la conscience, dans le déchirement, se refuse également. La fin du récit dit toute lhésitation de Lamartine, et combien il balance entre ladmiration quil éprouve pour lhéroïne, et la répulsion que lui inspire le crime. Le mieux, alors, est de ne pas juger, comme le demande lEvangile (Luc VI; 37). Et comme fait Lamartine, qui renonce à trancher, et sen remet à Dieu. Toutefois, avant de la quitter, et pour la célébrer dans sa grâce, son charme et sa vertu, sans pour autant effacer la part dombre de son être et son ambiguïté, il fera delle, dans une parlante alliance de mot, «lange de lassassinat».
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