L'extrait
WILLY
[Jean de TINAN] Maîtresse d'esthètes
Chapitre premier
qui est un chapitre dexposition
Il laisse retomber la portière, seffondre dans mon rocking avec un sourire fat, me tend la main, lair encore plus «Christ vanné» que de coutume. Ses yeux bistrés de cernures significatives quêtent linterrogation.
Jinterroge donc:
Eh bien, mon vieux Franz?
Ah, mon cher!
Fatigué? Trop travaillé? Non?
Ah! mon cher! Epatante!
Comme toutes les femmes.
Fichtre non! Pour banale elle ne lest pas!
Mais si, mais si
Franz Brotteaux leva les bras, au ciel naturellement, mais un peu mollement tout de même.
Et puis, Jimmy, et puis, cest tout à fait le modèle dont javais besoin pour ma «Volupté».
Aïe!
Extraordinaire! prodigieux!
Aïe! Aïe!
Franz semballe:
Autour des yeux, aux pommettes, dans la façon dont elle avançait le menton, tout à lheure, quelque chose de crispé, danimalement et de sereinement féroce, vois-tu, que je naurais même pas rêvé trouver jamais. La volupté considérée comme un sport, tout à fait, avec cette volonté de battre le record qui souvent, à larrivée, met aux regards des coureurs une expression dacharnement sombre, admirable
Aïe! Aïe! Aïe! Aïe!
Ah! vrai, tout à lheure, renversé dans ses cheveux, les yeux grand ouverts, fixes, les lèvres presque retroussées sur les dents, le menton tendu, les épaules, les bras, les poignets, tout cela crispé, oui, crispé, il ny a pas dautre mot. Ah! mon vieux! ce que ça y était!
Je
Si on avait de pareils modèles, vois-tu, avec cette vie-là, avec tous les muscles vivants sous la peau toute vivante, on ferait des machines rudement chouettes.
Je
Non, mais, Jimmy, tu vois cela dici: assise, accroupie, presque morte jusquà la taille, presque pétrifiée, presque socle delle-même
Heautonsocloumenos?1
et puis, là-dessous, une gorge, des épaules, des bras, un cou, une tête, des cheveux de femme plus que vivants, comprends-tu, plus que vivants, jouissant, jouissant depuis les doigts tordus jusquau bout des boucles, et dans les yeux, et aux lèvres, ce quelle avait tout à lheure dadmirable, un hurlement que lon nentend pas, un hurlement que lon voit, chaque place frissonnante et muette de la peau criant quelle jouit, quelle veut jouir, et dans tout cela une férocité, une intensité
Et cætera
Ah! ne blague pas! Tu ne peux pas comprendre parce que je texplique mal, mais tu verras, tu verras!
Je ne demandais quà voir. Jai toujours aimé voir. Mais que Franz avait donc lair béatement avachi! Pendant quil soufflait un peu, je menquis:
Je crois pouvoir conclure, jeune passionné, des «tout à lheure» dont tu parsèmes ton enthousiasme, que tu viens de faire le plus mauvais usage de cette inestimable personne.
Oui, oui, je suis un peu fatigué. Est-ce que ça se voit beaucoup? La première fois
tu sais
Tout nouveau, tout chaud, oui.
Je ne tavais pas parlé delle avant, de peur que tu ne me la
Compris.
Il ny a que huit jours que je la connais. Figure-toi
..
Je sais ce que lon doit à ses amis. Je maccoude au bras de mon fauteuil et jécoute. Je ressemble à la statue de la Résignation.
Pendant quil discourt, permettez-moi de vous présenter mon ami Franz Brotteaux2. Il est sculpteur; vous avez certainement admiré les groupes dexpression quil a exposés, la Douleur, LEmprise, le Sourire, et qui, à vingt-cinq ans, lont classé un des plus habiles et des plus fiévreux parmi ceux qui se passionnent pour la figure et la ligne de la femme. Des critiques ont chicané: «Il fait de la sculpture littéraire.» Si cest un compliment, je veux bien, il le mérite. Ninsinuez pas que je ladmire parce quil est mon ami, je vous répondrais quil est mon ami parce que je ladmire; ça nen finirait pas.
Donc Franz Brotteaux sculpte, non dans un chic atelier central, mais entre le cimetière Montparnasse, quil admire avec modération, et le lion de Belfort, quil nadmire pas du tout. Il est fin, maigre, pâle, et ressemble aux portraits du Christ dune façon frappante sainte Véronique sy tromperait, surtout aux Christs byzantins crucifiés (à cela près quil na pas de croix: ce sera pour le 14 Juillet prochain). Il les rappelait encore davantage lorsquil relevait ses cheveux courts à la Bressant3; maintenant ses longues boucles, en soulignant la ressemblance, la diminuent; il a trop lair de le faire exprès. Ses vestons de velours ont des coutures, il ne marcherait pas sur le lac du Bois de Boulogne sans enfoncer, et son côté na jamais reçu le moindre coup de lance; mais il changerait volontiers leau en vin, et pardonnerait même au mauvais larron.
Il est plutôt sceptique, pour un Messie.
Cest un des êtres les plus amoureux du toucher que jaie connus. Ses mains blanches et longues ont dexquises tendresses adroites, quil effleure des chevelures, des fruits, des chats ou des ivoires. Il touche aux claviers comme il touche au velours, et les ébauches quil modèle sont surs des musiques énervées quil interprète.
Voulez-vous que je me présente aussi, pendant que jy suis?
Jim Smiley4 (Jimmy, pour les amis qui durent et les maîtresses qui passent). Vingt-neuf ans, cheveux à létat de souvenir. Un peu de mal à boutonner mes bottines. Jécris des romans pleins de talent: le prochain surtout, un pur chef-duvre. Vous pouvez le répéter, cela ne me fâchera pas.
Donc, jécoute lidylle de Franz. Je suis là pour ça.
Figure-toi quil y a huit jours, un lundi, je vais à la Revue Mauve5 chercher le nouveau drame de Jef van den Kerkove, Adlaguigne et Cerisette6. Tu las lu?
Oui, mais la traduction ne vaut rien.
Ce nest pas une traduction, mon Jim! Il écrit en français, Kerkove.
Ah fichtre! tu crois? Alors, cest très curieux comme style.
Je vais donc à la Revue Mauve, je cause un instant avec lami Spéret7, qui me conte que
sa revue marche très bien
Oui, puis je passe au salon-fumoir8 pour y distribuer quelques utiles hommages; cétait plein à sasseoir par terre. Je reconnais là Charlie Campbell, Alonzo Pérez, Sixte Mouront tu as raison pour Mouront9, il ny a vraiment pas moyen de trouver le moindre talent à un être aussi répugnant.
Parbleu!
Otto Bodensée10 et sa femme, tu sais, une petite blonde qui a assommé autrefois Jean Nancy11 à coups de lorgnette parce quil lavait trouvée «inodore». Japerçois encore, estompés emmi les vapeurs du pétun, comme ils disent encore à la Critique, Christian Jossetennoode12, Isaac Mayerth13
Enfin, toute la jeune littérature française
Tu las dit, Jimmy! Je serre quelques mains; Spéret me présente à deux crânes et me présente trois tignasses; ensuite il me conduit vers quelque chose de bleu et jaune écroulé dans un fauteuil et mâchouille: «Mademoiselle
ol
ou
ar
Monsieur Franz Brotteaux.»
Je mincline. Une voix de psalmodie sort du tas jaune et bleu: «Oh, maître! Je remercierai le hasard. Jai passionnément aimé la Douleur diadumène
Ouf!
que vous érigeâtes lan dernier au Salon du Graal dOr14, comme un Défi à la Foule infâme!» Je me re-incline! très peu de lumière dans la chambre, et une fumée dense à se croire dans un tableau de Carrière15, si bien que je ne puis deviner même lâge de lincantatrice. Elle redéclame: «Je veux que vous me permettiez daller chez vous, une fois, adorer la genèse des uvres que vous enfantez.» Je plonge une fois de plus. «Mais comment donc, je
» Décidément, trop de fumée. Et puis Clarisse mattendait.
Tiens, au fait, il va falloir que tu la lâches, la ptite Clarisse?
Dame, oui, lautre nen laisserait pas pour deux
Dis donc, Franz, veux-tu que je la reprenne, Clarisse? Elle mallait, à moi; et mon Odette chante trop, et trop faux.
Si tu veux. Cest cela. Mais laisse-moi te raconter, sans minterrompre.
Va.
Donc je quitte la Revue Mauve; je cherche «diadumène» dans le Larousse.
Ça veut dire?
Statue-qui-a-le-front-ceint-dun-diadème.
Elle sexprime bien, la dame jaune et bleue.
Tu parles! Et puis, et puis, je pense à autre chose quà la dame jaune et bleue dont je ne me rappelais même pas le nom à peine entendu
tu sais si Spéret parle vite
quand, il y a trois jours, vendredi
Ah! ah! laction se noue!
en arrivant à latelier, la mère Granger (200 livres), ma digne femme de ménage
qui maime.
qui taime, et qui a servi dix ans en Russie, me remet un papier. «Cest une dame qui était venue pour voir monsieur.» Une écriture étonnante, avec des lettres si personnelles que chacune ressemblait à une autre, les A à des Z, les B à des S
Ne tétale pas, mon vieux.
Je déchiffre, péniblement:
Ysolde Vouillard, et ses regrets davoir manqué Franz Brotteaux.
Ysolde ne sait jamais lheure.
Ysolde oublie toujours ses cartes de visite.
Javais probablement lair ahuri; on aurait dit lécriture de Sotaukrack17!!! La mère Granger eut pitié de moi: «Cest une dame blonde, qua une robe rouge et verte. En Russie, y en a souvent dhabillées comme ça.» Je ne trouvais pas. Je ne connaissais pas dYsolde
Bref?
Bref, vendredi soir, je vais médifier au Théâtre de lAme18. Y étais-tu, toi? Je ne tai pas vu.
Non, jopérais à côté, au Casino de Paris.
Je voulais parler à Suzanne Gazon19, lui fixer un jour pour terminer son buste. Je flâne aux coulisses après le Un, et, pendant le Deux, je reste à fumer dans le couloir avec Maugis20, aussi incapable que moi de subir autant de vers de Mouront à la queue leu leu
Cest vrai
on na même pas le temps de les trouver ridicules; alors, quest-ce quil leur reste?
Mais marche donc. Pas de critique littéraire!
Au milieu de lacte, Maugis, toujours distingué, me chuchote: «Pige donc cte gueule qui samène.» Je pige. Cétait mon incantatrice de la Revue Mauve. Toilette impressionnante, mon cher! Gaînée dans un fourreau de velours orange broché dimmenses iris, des gants de peau mauve jusquau coude, et une coquine de toque Henri II empanachée comme un corbillard de première classe
Cétait dun goût discret.
Je ne dis pas; mais une démarche, mon vieux, une ligne et puis des cheveux
Oh! oh!
Je salue. Elle sapproche. «Maître, jai été désolée de ne pas vous trouver hier.» Ysolde Vouillard! cétait elle!
Tu sais, moi, je men doutais.
Je pense bien. Mais moi, je ne men doutais pas. Elle était charmante; une bouche pourpre, des yeux pailletés dor
Eau-de-vie de Dantzig; connu22.
Je bafouille: «Tous les regrets sont pour moi et jespère quune autre fois
» (Sourire.) «Vous venez entendre le poème de Mouront?
(Sourire.) Ce sont des vers qui
» (Sourire.) Et ce regard, mon cher! et puis elle sétait accoudée à la balustrade des baignoires: une ligne de hanches
ah!
Et Maugis, quest-ce quil faisait pendant ce temps-là?
Maugis? Il nous considérait allègrement à travers son monocle; il ma prétendu depuis que jétais tout à fait grotesque. Je continuais à dire nimporte quoi: «Et
vous avez vos places?» Elle tendit le menton, avec un geste! «Sixte Mouront est inesthétique; je me fous pas mal de ses drames; il a lâme sale.»
Le fait est que sil ne se lave pas lâme plus souvent que les mains
Ensuite, elle me propose: «Allons parler de votre Art au foyer.» Je laccompagne; Maugis veut nous emboîter le pas: «Enjoignez à votre ami de rester, il me déplaît.» Maugis lève son bords-plats avec une gravité désopilante. Je commençais à la trouver très drôle. Et puis une façon de poser le pied, une ondulation de la nuque! Je salue Maugis en me mordant les lèvres et je monte au foyer avec elle
Cest vrai toute cette histoire-là?
Bé dame!
Et elle sappelle Ysolde Vouillard?
Oui.
Hé ben, mon cochon!
Cest ce que Maugis ma dit le soir même.
Continue, tu mintéresses.
Tu connais le foyer de lAme, rocaille en délire. Elle sassit en plaquant tout son velours orange à droite. Elle avait lair de la caricature dun Helleu de 190624, mais, pour la courbe du genou, jaurais vendu mon âme.
Tu naurais pas trouvé acheteur. La mévente des âmes, depuis quelque temps, est
Tais-toi donc, fumiste, je ne sais plus où jen étais.
Tu étais emballé.
Oh! pour ça, à fond! Jimaginais déjà, daprès elle, plus de figurines quil nexiste de poètes ayant inventé le vers libre25. Elle me regarda; jattendais; elle se leva, étendit les bras en lair et prononça: «Je suis belle.»
Mon petit Franz, je ne suis pas curieux, mais ce que jaurais voulu voir ta tête!
Je la voyais, moi, dans une glace, ce qui me donnait une envie de rire! Dun autre côté, Ysolde nétait pas aussi ridicule que tu pourrais le croire; un peu anachronique, voilà tout.
Enfin, elle est vraiment belle?
Empoignante, plutôt! Je blague ici, mais là-bas, jétais pincé en plein, comme je létais il y a une heure
Ça se voit, autour des yeux.
Et comme je le serai encore demain. Elle parlait lentement, avec la visible préoccupation dêtre imposante, hiératique.
Descends dton trépied, hé, feignante!
Elle disait: «Je suis belle. Je tai choisi pour que tu offres ma beauté à Dieu. Je veux que tu crées daprès Moi des uvres où se reconnaîtront les Archanges.»
Enfin, elle se proposait comme modèle.
Oui, cétait lyrique, mais clair. «Veux-tu être le prêtre de ma Beauté? Je suis libre de neuf heures du matin à huit heures du soir, sauf les jours où je suis saoule.»
Oh la, la, la, la!
Les couloirs semplirent de hurlements. «Cest idiot! Cest génial! Cest surhumain! Cest du gâtisme! Vive lanarchi-i-i-e!» Les écrivains du prochain siècle26 auréolaient de questions insidieuses les «Trois critiques» impassibles27.
Tableau bien parisien.
Lors, je fus séparé de ma prêtresse. Maugis me rejoignit, hilare. Un chuchotement ricocha: «Le Grand Maître, le Grand Maître» et, près de nous, suivi de quelques-uns dentre les meilleurs archontes, Sotaukrack passa majestueusement, tout en velours noir, très décoratif, ma foi. Maugis me poussa le bras; le «Grand Maître» sappuyait sur lépaule dYsolde.
Ça devait faire un attelage réussi.
Je saluai Sotaukrack. Elle me regarda: «Demain matin à neuf heures, pour Votre Art.» Ils descendirent. Nous retournâmes aux coulisses encenser Suzanne Gazon et recueillir un peu de poussière le long des portants. Puis Maugis voulut absolument quitter ce lieu de délices, soutenant que les vers de Sixte Mouront faisaient craquer les boutons de son caleçon, quil valait beaucoup mieux ne pas avoir lair de courir après ma femme orange, et que, dailleurs, il crevait de soif
A propos, veux-tu boire quelque chose?
Oui, donne-moi du curaçao et de leau.
Des seimigen Methes süssen Trank mögst du mir nicht verschmæhn
28
Tu vas faire pleuvoir, Sieglinde; un peu plus de curaçao: cest de la lavasse, ça.
Reprends ton fil, ami, ton petit fil, pendant que je prépare ta drogue.
Jarrive à latelier le lendemain, ponctuel comme un billet échu, à huit heures. Cet animal de Maugis, la veille au soir, mavait fait boire inconsidérément. Jétais encore très excité.
Trinkerst, Held, aus meinem Horn!29
Franz avala un breuvage moins compliqué que celui de Hagen et poursuivit:
A latelier, je ménerve, je touche à tout. Je range des moules à pièces. Neuf heures: jessaie de lharmonium. Neuf heures et demie: je ratisse un peu les boucles de Suzanne Gazon. Dix heures. On sonne
Péripétie!
Cétait un petit bleu adressé à Phranz Brotteaux (P-h-r-a
). Le voici. Toujours lécriture compliquée et pas de fautes dorthographe. Cest une femme qui ne fait rien comme les autres. Lis-moi ça.
Voyons:
«Je ne viendrai pas ce matin.
Je suis trop éreintée davoir toute la nuit rêvé de célestes amours pour me lever avant midi et demi.
Et ce matin mon corps nest pas beau.
Je viendrai demain pour être admirée.
Ysolde.»
Chouette!
Non. Pas chouette! Jétais furieux. Est-ce quelle croyait, par hasard, quelle allait samuser à me faire perdre mon temps, et à ne me poser que des lapins? Elle membêtait avec son velours orange, et ses palabres de Dame du Graal dOr, et
Et le reste. Continue.
Quand ce matin
Oh! oh!
je travaillais à latelier daprès une orchidée dont je veux faire un chandelier pour Decauville31. La mère Granger mexpliquait dans tous les détails que son fils Prosper venait de passer sergent au 104e de ligne et que, si elle était restée en Russie, il commanderait une sotnia32 de cosaques à lheure quil est
On sonne
Cétait un petit bleu
Non. Cétait Ysolde Vouillard, dans la robe bleue et jaune, toujours fourreau, où je lavais vue à la Revue Mauve, tenant son ombrelle verte comme un lys. «Maître je suis venue
» Je le voyais bien, parbleu! Je déblaye un coin du divan. As-tu remarqué que, sur un divan, il y a toujours des livres à lendroit où lon veut sasseoir?
Jai remarqué.
Je fais signe à la mère Granger de calter.
Asbarre
Et je reprends la conversation. «Vous êtes venue
Je nai pas pu venir hier
Je regrettais que vous ne vinssiez pas
»
Deuxième conjugaison. Exercice sur les verbes irréguliers.
Et elle explique: «Aujourdhui, je tenais particulièrement à venir, car, hier, jai prostitué mes yeux et mes pas à limmonde vernissage des Champs-Elysées, et jai grand besoin dêtre purifiée.»
Mon vieux, Purificateur de grues esthétiques, cest une jolie profession à graver sur tes cartes de visite.
Blague toujours! Si tu avais vu son geste pour sasseoir les deux pieds en avant, croisés. Décidément, elle nétait pas jolie, même elle aurait été assez ordinaire sans sa petite mise en scène de hiératisme, de je ne sais quoi
De battage
Si tu veux. Mais cétaient les yeux, les cheveux, le teint, la moue de la lèvre, les gestes surtout! Un coude dans un coussin, tout le corps appuyé, lépaule remontée un peu, la tête alanguie.
Nen jette plus, tu mincendies.
Jessaie quelques phrases diverses sur lArt, la Beauté, lIdéal, la Vie
Elle ne mécoute pas. Elle se lève: «Que ferez-vous de moi?»
Je nai pas le temps de rien lui dire. Sans attendre ma réponse, la robe jaune et bleue glisse, puis des dentelles, et la voilà devant moi, nue, en bas noirs, gants noirs avec un immense chapeau rose sur la tête.
Un chromo obscène, quoi!
Non, Jimmy, non. Je tassure que je navais pas envie de rire devant la splendeur de cette gorge, de ces reins, de ce bassin! Tu sais comme elles ont ordinairement le bassin déformé, même à seize ans, les femmes.
Oui on ma parlé de ça.
Jétais ébaubi. Je ne savais que dire
Et tas rougi dabord. Gretchen, va!
Je me mis genou, tant pis! Elle enleva le chapeau et les gants: «Tu me trouves belle?» Jy allai du lyrisme: «Ysolde! Ysolde!»
Avec épithètes choisies dans les meilleurs auteurs, jespère?
Elle parut satisfaite et dénoua ses cheveux: «Je suis encore plus belle lorsque lon maime!»
Mince!
Jétendis les bras vers ses épaules. Elle prononça: «Ote dabord les livres du divan.» Ils sont encore au milieu de latelier, les livres!
Le narrateur vida son second verre de curaçao à leau et souffla un peu. Mais je tâchai dobtenir de lui les dernières précisions:
Maintenant, Franz, prodigue-moi les détails.
Cest ça! Et la pudeur, alors? Non, je ne veux pas, mon vieux. Les détails, cela pourrait sembler malpropre, parce que je ne te ferais pas comprendre ma conviction. Jai eu des femmes amoureuses, toi aussi (cétaient les mêmes, souvent). Mais ça, comment veux-tu que je te dise? La conviction, vois-tu, il ny a que ça. Si lon va au fond des choses
Intus et in cute
34
Des étreintes comme celles-là! Non, tiens, nen parlons plus, ça ménerve trop.
Franz se leva, marcha dans la chambre, les jambes mollettes, et conclut:
Voilà comment jai depuis ce matin pour maîtresse une esthète qui sera un modèle admirable, mais qui shabille en jaune, vert, bleu, rouge, orange et rose, fréquente Sotaukrack et parle comme un néo-mystique belge35. Quest-ce que tu penses de ça?
Mon Dieu, je pense
1° quil ne faut pas trop téreinter; 2° que ta «Volupté» sera une belle chose; 3° que cela va bien mamuser de vous regarder.
Voyeur, va!
Cest ainsi que mon ami Franz «trouva belle» Ysolde Vouillard.
Informons-nous dYsolde Vouillard.
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64