Extrait (pp. 7-23) À la fin de son dernier cours du mardi après-midi, Madame Bertrand m’a indiqué qu’elle souhaitait me parler. J’ai laissé mes compagnes s’en aller, et je suis restée dans la salle de classe. Cette fois, Madame Bertrand a été très nette: «Il faudra bien, Geneviève, que vous renonciez à écrire. Et le plus tôt sera le mieux. Oui, je sais, je vous l’ai déjà dit, et vous m’avez promis d’arrêter. Mais je vous connais bien, et je sais que vous continuez. C’est bien vrai, n’est-ce pas, que vous continuez à écrire?» J’ai été obligée d’acquiescer: je n’ai jamais réussi à mentir à Madame Bertrand. Sauf, peut-être, pour de tout petits détails. Oui, c’est vrai, je continue à écrire. Peut-être un peu moins qu’avant: je fais des efforts, et il m’arrive de passer deux ou trois jours sans ajouter un seul mot, une seule lettre sur le dernier cahier entamé. C’est ce que j’ai essayé de lui expliquer. Mais elle ne m’a pas laissée continuer. Et elle a poursuivi avec gravité et sévérité: «Ralentir, c’est déjà un début. Mais cela ne suffit pas. Non, maintenant, il faut vraiment m’obéir, et arrêter, complètement: sinon, vos souhaits, légitimes, bien sûr, de très grande longévité risquent de ne pas être satisfaits.» Je suis sortie du cours très contrariée. J’ai une confiance absolue dans les consignes de Madame Bertrand. Son autorité s’appuie sur une compétence «reconnue internationalement», comme elle dit elle-même: «En Allemagne, aux États-Unis, je serais Professeur des Universités: on y enseigne la graphologie depuis longtemps, et l’astrologie est en train d’apparaître dans les programmes. D’ailleurs, en Italie, au xvie siècle, il y avait déjà des chaires d’astrologie». En dépit de sa modestie, elle nous répète cela souvent. Bien sûr, je ne comprends pas encore très bien en quoi mes écritures m’empêchent de viser une très longue vie. Mais je suis sûre qu’elle a raison de m’interdire d’écrire. Le problème, c’est que cela va bouleverser toutes mes habitudes. Depuis l’âge de quatorze ans, je continue à suivre les instructions de mon père. Pendant soixante-seize ans, il ne s’est presque pas passé de jour où je n’aie écrit au moins une page. Il fallait des événements vraiment inhabituels, un voyage, une maladie, la naissance de ma fille non, bien sûr, je voulais dire: de mes enfants pour que je n’observe pas cette règle. Mais généralement je compensais le manque dès le lendemain ou les jours suivants en écrivant un peu plus qu’à l’ordinaire. Et je n’ai ralenti mon rythme qu’après les premières observations de Madame Bertrand, il y a, ma foi, je ne sais plus, mais je pourrais vérifier dans mes cahiers: sans doute pas plus d’un an.
Michel ARRIVÉ
Une très vieille petite fille
(roman)
(Freud, «L’inquiétante étrangeté»,
Œuvres complètes, t. XV, p. 176).
«Le mot, c’est la mort sans en avoir l’R».
(Adolphe Ripotois).
Madame Bertrand m’appelle toujours par mon prénom, comme elle fait pour toutes ses élèves. Elle est pourtant nettement plus jeune que moi. Elle ne s’en doute peut-être pas, mais je connais à peu près son âge, par le Bulletin des anciennes élèves de l’École Normale des Batignolles: elle est d’une promotion plus récente que moi de cinq ans. Elle n’a donc que quatre-vingt-cinq ans, peut-être tout au plus quatre-vingt-six, si elle a été un peu moins précoce que moi. Mais elle s’autorise tout de même à nous appeler toutes par notre prénom, quels que soient notre âge et notre situation. C’est qu’elle a sur nous toutes, évidemment, la supériorité incontestée de la compétence et de la notoriété. Personne n’a jamais pensé à l’appeler par son prénom. Pourtant, moi, je le connais, toujours par le Bulletin: elle s’appelle Germaine. Mais même son mari, je l’ai remarqué une ou deux fois, ne lui donne pas son prénom: il l’appelle Madame Bertrand, comme nous.
Je n’ai pas eu besoin de demander à Madame Bertrand pourquoi elle me donne l’ordre de cesser d’écrire. Je le sais depuis déjà pas mal de temps. C’est la conclusion «pragmatique», comme elle dit, de l’analyse «synthétique et globalisante» de mon thème astral, des données fondamentales de mes caractères graphologiques et de mon analyse psychologique en profondeur. Elle a commenté son dernier mot: «Elle n’est pas freudienne, mon analyse: vous savez bien, Geneviève, que j’ai horreur de Freud. Mon analyse à moi, c’est vraiment celle des profondeurs de l’âme». Pour la première fois, j’ai osé lui demander des explications un peu plus détaillées. Je me demande même si je ne suis pas allée jusqu’à avoir l’air de contester sa conclusion. C’est que, depuis que je suis ses cours, j’ai fini moi aussi, je crois, par acquérir une petite compétence. Bien éloignée de la sienne, bien sûr. Mais je commence à comprendre un peu les mystères dont elle nous parle et à pouvoir tenir tant bien que mal ma place dans une conversation avec elle.
Elle a été très gentille et très compréhensive. Elle m’a expliqué d’abord, avec tous les détails nécessaires, que mon thème astral coïncidait de façon «hallucinante» à celui de nombreux écrivains morts jeunes. Elle m’a cité des noms, de nombreux noms, mais je n’en connaissais que quelques-uns, les Français: Rimbaud, Jarry, Laforgue. Et encore, sauf Rimbaud dont certains poèmes sont cités dans les livres de lecture que j’utilisais avec mes élèves du Cours Moyen deuxième année, je ne les ai jamais lus. Les étrangers, les Anglais, les Allemands, les Russes, notamment, et ils étaient nombreux, selon elle, à être morts jeunes, je ne les connaissais pas. C’est qu’elle a une très vaste culture, Madame Bertrand. Après l’École Normale des Batignolles, elle a préparé le Concours d’Entrée à l’École Normale Supérieure de l’Enseignement Primaire des Jeunes Filles. Je ne sais pas si elle a été reçue. Mais elle a longtemps exercé les fonctions d’Inspectrice Départementale de l’Enseignement Primaire. À l’époque, pour une femme, c’était très rare. Sauf, bien sûr, pour les Écoles Maternelles. Mais ces inspectrices-là n’avaient pas le même prestige que les autres, les vraies, celles des Écoles Primaires et des Cours Complémentaires. Au moment de sa retraite, elle a été élevée au grade d’Officier des Palmes Académiques. Moi, je n’ai même pas été nommée Chevalier. Je n’ai obtenu que la Médaille de Bronze des Instituteurs de l’Instruction Publique, avec un brevet signé par M. l’Inspecteur Primaire, M. l’Inspecteur d’Académie et même M. le Recteur de l’Académie de Paris.
«En somme, selon votre thème astral, il est déjà stupéfiant, ma chère Geneviève, que vous ayez atteint votre âge. D’autant que votre écriture manifeste à l’évidence la souffrance secrète que vous éprouvez en grattant le papier avec votre plume. Car c’est bien à la plume, n’est-ce pas, Geneviève, que vous écrivez? C’est pour mieux sentir le papier griffé par le métal, n’est-ce pas? En somme, vous retournez sur la page blanche la souffrance que vous éprouvez vous-même. Souffrance trop lourde à porter, surtout à votre âge. Vous n’y survivrez plus longtemps: non, Geneviève, je connais vos préoccupations de longévité, et je les approuve. C’est pour cela que, vraiment, je vous enjoins d’arrêter». J’ai essayé de protester. Non, je n’éprouve aucune souffrance en écrivant. Et je n’ai pas du tout l’impression de faire souffrir le papier. Et puis j’utilise pour écrire tout ce qui me tombe sous la main: crayons, stylos à bille, peut-être même de temps en temps une vieille plume sergent-major retrouvée dans les tiroirs du secrétaire de mon père.
Madame Bertrand n’a pas été convaincue par mes protestations. Et, d’une certaine façon, elle avait raison. C’est vrai que, pour le quotidien, j’utilise toutes sortes d’objets pour écrire. Je me suis même acheté, au moment où on a commencé à les vendre, il y a bien douze ans, un ordinateur et une imprimante. Je n’ai jamais réussi qu’à écrire une lettre, je me souviens très bien, je demandais un crédit à ma banque: j’ai tapé ma lettre sur le clavier, qui ressemblait à celui de la vieille machine Remington de mon père. Elle s’est affichée sur l’écran. Et puis, sans que j’aie rien fait, elle a été immédiatement avalée, définitivement, par la machine. J’ai été obligée de la réécrire à la main. Depuis, l’ordinateur est rangé avec l’imprimante qui n’a jamais rien imprimé dans le placard spécial des objets vraiment inutiles, à côté du métier à tisser, de la centrale de repassage et des œuvres complètes du général De Gaulle, dix-sept volumes reliés en pleine peau.
Comment peut-elle donc le savoir, Madame Bertrand? Pour mes cahiers et pour les récits de mes rêves, c’est bien mon stylo à plume que j’utilise. Quand je ne le retrouve pas tout de suite, j’écris au crayon ou au stylo à bille, mais je repasse au stylo à plume tout ce que j’ai écrit.
L’interdiction formelle et définitive de Madame Bertrand m’a bouleversée. J’ai pris l’initiative de l’appeler au téléphone. Je ne le fais jamais, elle a même été étonnée que je connaisse son numéro, qui est sur la liste rouge, comme ceux des personnes vraiment importantes. C’est elle qui m’appelle, de temps en temps, par exemple pour me demander de lui acheter un livre ou pour me charger d’organiser «matériellement» sa participation à un colloque de graphologie ou d’astrologie. Elle m’a pourtant répondu de façon plutôt aimable. Je lui ai expliqué aussi brièvement que possible car je sais qu’elle est très occupée les difficultés dans lesquelles me mettait sa consigne. Elle a été très indulgente: «Eh bien, ma chère Geneviève, je vais reprendre la totalité de votre dossier, sous tous les points de vue. Je vais peut-être même y ajouter un besant (c’est un mot archaïque qu’elle aime bien, elle l’utilise pour parler d’une petite quantité) d’astrologie chinoise: vous verrez, cela sera sans doute utile, pour les problèmes d’écriture. Les Chinois, de tout temps, se sont intéressés aux caractères, oui, je dis bien, aux caractères, au pluriel: ce qui correspond à nos lettres. Cela me donnera sans doute l’occasion de vous expliquer en détail mon interdiction. Et nous verrons aussi, ensemble, s’il est possible d’atténuer, d’amodier, si vous me comprenez bien mais sûrement pas d’annuler ma consigne. Nous nous verrons mardi prochain, à la fin du cours. Ah! N’oubliez pas de m’apporter 150 euros, en liquide, n’est-ce pas? C’est que c’est une étude très approfondie et très délicate, qui demande beaucoup de temps et de documentation, surtout pour l’astrologie chinoise. Je ne suis pas omnisciente, vous savez! Il va falloir que je consulte moi-même, et sans doute même que je fasse faire des traductions. Au fait, pensez donc au colloque de Colmar, en juin: il me faut une chambre dans le trois-étoiles où j’ai mes habitudes, vous voyez bien, non, à deux pas de la gare?» Au moment où j’allais raccrocher, Madame Bertrand m’a demandé comment j’avais eu connaissance de son numéro de téléphone: elle ne le donnait à personne, pour éviter des dérangements intempestifs. «Pensez donc, avec ma notoriété, ce serait une avalanche continuelle!» Je lui ai alors rappelé qu’un jour, à la fin du cours, elle avait reçu devant moi un appel, sur son portable, de son assureur. Sans penser à ma présence, elle lui avait donné le numéro de son poste fixe: «Il s’est tout de suite fixé définitivement, dans ma mémoire, ce numéro. Je n’ai même pas eu besoin de le noter. Et ce n’est pas le seul: je suis mon propre annuaire téléphonique». Elle m’a félicitée: «Vous avez une mémoire de jeune fille, ma chère Geneviève, que dis-je? une mémoire digne d’Einaudi. Vous ne vieillissez pas, mieux: vous rajeunissez, de jour en jour».
J’ai attendu avec impatience le mardi suivant. La nécessité d’apporter 150 euros en liquide à Madame Bertrand ne m’ennuyait pas trop. On serait déjà le 28 du mois, ma pension mensuelle serait versée, ou en voie de l’être: je pourrais sûrement, en deux fois, tirer 150 euros avec ma carte de retrait, la seule qui me reste depuis que ma vraie carte de crédit a été avalée par l’appareil du Royal Monceau. La banque n’a pas voulu me la rendre, en alléguant les «découverts trop importants et trop précoces par rapport à l’approvisionnement de mon compte». Mais cela ne me gêne pas trop: à la fin du mois, je ne dépense presque plus rien. Et puis, on me donne ou on me prête parfois un peu d’argent.
J’ai pris l’autobus à deux heures. Il y avait peu de circulation, et je suis arrivée à trois heures moins le quart. J’ai prélevé sans problème 80 euros dans chacun des deux distributeurs où j’ai mes habitudes, et je me suis offert un chocolat et un croissant au café du Départ. J’avais encore un quart d’heure d’avance quand je suis arrivée, la première, selon mon habitude, dans la classe vide. Mes compagnes étaient toutes déjà là quand Madame Bertrand, comme toujours très affairée, est enfin entrée dans la classe, à quatre heures un quart. «Excusez mon retard, nous a-t-elle dit tout essoufflée: je viens du tribunal de Grande Instance. Les magistrats, ils m’épuisent, ils n’arrêtent pas de me confier des analyses graphologiques! Je ne suis pas la seule, pourtant, sur la place de Paris!» Mais en dépit de sa fatigue, elle a tout de même fait son cours très brillamment. J’ai eu un peu de mal à le suivre. Madame Bertrand traitait le problème théorique, «à ses yeux fondamental», de la complémentarité entre la graphologie et l’astrologie, et les concepts qu’elle utilisait ne m’étaient pas tous vraiment familiers. Et elle les manie avec une telle habileté qu’aucune de nous, je crois, ne peut la suivre complètement. En outre j’étais impatiente de connaître le résultat de son nouvel examen de mon dossier.
Le cours s’est enfin terminé. Madame Bertrand a commencé par bavarder avec deux collègues, qui lui faisaient part de leur admiration. Je commençais à m’énerver, j’étais tentée de me lever, j’ai même eu l’impression d’avoir envie d’aller aux toilettes, mais j’ai résisté, car elle aurait pu croire que je m’en allais, et elle s’en serait certainement irritée. Dieu merci, elle a congédié assez vite mes deux compagnes, et elle s’est occupée de moi. Nous sommes entrées pour moi, c’était la première fois dans le petit bureau «réservé aux Professeurs», qui donne, par une porte très discrète on pourrait la prendre pour celle d’un placard dans la salle de classe. Et elle m’a priée de l’excuser si elle était obligée d’aller un peu vite: «N’enviez pas mon sort, ma chère Geneviève: je suis surchargée, je ne sais plus où donner de la tête».
Quoique très pressée, elle a été à la fois très claire et très gentille. L’astrologie chinoise éclairait totalement mon cas. Oui, bien sûr, l’écriture, pour moi, était néfaste. Mais l’écriture passée autant que l’écriture présente. «C’est le poids des caractères non, excusez-moi, le poids des lettres qui compte: la tradition chinoise est d’une grande clarté sur ce point. Il est néfaste, profondément, pour les personnes de votre signe. Vous voyez l’étonnante convergence avec notre astrologie à nous? Mais vous avez supporté ce poids pendant de longues années. Pourquoi? J’avoue que je ne le sais pas: les deux astrologies impliquent, excusez-moi, votre mort précoce. Les faits sont là, il faut s’incliner devant eux, c’est ce que font les astrologues lucides: vous avez survécu. Ce que vous avez écrit n’est donc plus activement dangereux contre vous. Vous voulez absolument continuer à écrire? Eh bien, vous le pouvez, sans grave danger. Mais à une condition: il faut éliminer chaque jour plus de lettres, beaucoup plus que vous n’en écrivez. Le poids néfaste des lettres en sera globalement diminué. En somme, ce que je vous permets, c’est d’écrire, mais avec modération. Ce que je vous ordonne, c’est de désécrire, oui, je dis bien: désécrire. Mais attention, Geneviève, ne lésinez pas sur la DÉ-SÉ-CRI-TURE! De cette façon vos prétentions à la grande longévité ne seront plus menacées. À vous de voir, maintenant, comment faire entrer cette nouvelle consigne dans votre pratique. Excusez-moi, les consultations commencent à mon cabinet, les premières patientes sont sûrement déjà là».
Nous sommes sorties ensemble du bureau des Professeurs. J’ai bien essayé de lui faire préciser la quantité de texte que je devais supprimer. Mais elle m’a répondu qu’il était vraiment impossible de chiffrer une proportion: «C’est une question de bon sens, voyez-vous: les lettres déjà écrites ne sont plus que virtuelles, latentes, symboliques, en somme. Celles que vous prenez le risque de tracer sont actuelles, patentes, réelles, vous voyez? infiniment plus dangereuses pour votre survie. Il faudra donc désécrire beaucoup, et écrire très peu.»
C’est à ce moment qu’elle m’a reparlé du colloque de Colmar: il fallait vraiment que je réserve la chambre, et que je propose de verser un acompte. C’est ce qui m’a rappelé les 150 euros, que j’avais oubliés. Elle les a empochés, en disant qu’elle avait complètement perdu de vue, «vous pensez bien, ma chère Geneviève, ce sordide petit détail financier». Et elle m’a quittée.
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