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Collection DÉTOURS

Michel ARRIVÉ La Walkyrie et le professeur
(roman)

Extrait

(pp. 5-15)

«Il n’y a que la lettre qui soit littérature.»
(Alfred Jarry)


«The letter! the litter!»
(James Joyce)

C’est ma grand-mère qui m’a appris à écrire. Elle était pensionnée depuis trois ans – oui, je sais, en français on dit «retraitée», mais pensionnée est l’un des rares mots allemands qui me viennent encore sous la plume, vingt ans, oui, je n’exagère pas, vingt ans et même un peu plus, après que j’ai quitté définitivement mon pays: je ne le censure pas, en souvenir de ma grand-mère. Elle aurait sûrement aimé lire ce que je suis en train d’écrire.
Elle avait toujours le regret de ses petites élèves, et elle essayait, avec Sieglinde, ma sœur aînée, et moi, de retrouver le plaisir d’enseigner. Dès l’âge de trois ans, je passais beaucoup de temps à dessiner. Mais point de bonshommes ou d’animaux, comme ma sœur en faisait à foison. Je ne les aimais pas, ils me faisaient peur, presque autant que les gens et les animaux de la réalité. Non, moi, je ne dessinais que des lignes, aussi droites que possible, qui se croisaient selon des angles variés. Ma grand-mère admirait beaucoup ces dessins que je traçais sur les grandes feuilles de papier blanc dont elle me fournissait généreusement: «C’est très bien, ma petite Kriemhild, ces belles grandes lignes qui se croisent: bientôt tu pourras dessiner les lettres pointues.» Un an plus tard, elle entreprenait de m’apprendre à tracer les fameuses «lettres pointues». Elle avait gardé le grand cahier de modèles de lettres qu’elle avait, au début de sa carrière, confectionné pour ses élèves. Les lettres y étaient classées selon leur difficulté: le i était la plus facile, suivi par le n, puis le m. Ensuite, il y avait le e, qui, dans la Spitzschrift, est si difficile à distinguer du n. Cela étonne beaucoup les Français, enfin, ceux qui savent ce que c’est que la Spitzschrift, «l’écriture en pointe», qui est l’équivalent manuscrit de l’écriture gothique. Car ils ne sont pas très nombreux à la connaître, et même ceux-là ne savent pas forcément que le e de la Spitzschrift nous vient directement de l’alphabet grec, c’est pour cela qu’il a deux jambages, comme le n: c’est ma grand-mère qui me l’a dit. Le grand cahier de modèles de ma grand-mère expliquait clairement, par une note calligraphiée, que ce qui distingue le e du n, c’est que «les deux jambages du e se lient par le haut». C’est vrai: j’ai tout de suite aimé tracer les traits obliques des lettres. J’ai vite appris à ne jamais me tromper dans le nombre des jambages, même quand plusieurs lettres à jambages s’enchaînent, comme dans les deux exercices les plus difficiles que le cahier imposait aux jeunes apprentis de l’écriture: le mot immer et surtout le mot meinem, avec leurs enchaînements de n, de m et de e. Je ne m’embrouillais pas dans le nombre des jambages, je ne confondais le n ni avec le m ni avec le e, et ma grand-mère poussait de grands cris d’enthousiasme. Elle n’avait qu’un seul regret: que je fusse si lente dans le tracé des lettres. Mais elle se consolait en disant que la lenteur était la condition de la qualité. La vitesse, qui, de toute façon, ne doit jamais être excessive, viendrait par la suite.
Naturellement, je ne comprenais rien aux choses que j’écrivais. Des mots, comme on disait? Je ne voyais que des dessins. Mon père s’en étonnait un peu, et interrogeait sa belle-mère sur l’intérêt d’apprendre à écrire avant de savoir lire. Mais ma grand-mère répondait, avec l’autorité que lui conférait sa qualité d’institutrice, même pensionnée, que «le tout, dans l’écriture, c’est le dessin. La lecture, la compréhension des mots, ça viendra après, tout seul, vous verrez, Manfred» –car elle n’avait jamais consenti à le tutoyer.

Pourquoi ne l’ai-je pas étranglée? Elle était vraiment en bonne position, la tête bien calée par le rocher au pied duquel elle s’était installée à côté de moi pour pique-niquer. Je commençais à manger mon sandwich à la rosette de Lyon. Et brusquement j’ai eu envie de l’étrangler. J’ai posé par terre mon sandwich, qui m’embarrassait. Je l’ai plaquée contre le rocher. Je serrais son cou, je sentais les hoquets qui montaient dans sa gorge. Je voyais ses deux mains, drôles de petites marionnettes, s’agiter ridiculement, exactement comme quand nous faisions l’amour. Ses yeux roulaient en tous sens dans les orbites, et semblaient tout prêts à en jaillir. Des bruits bizarres sortaient de sa gorge. Quelques secondes de plus, sans doute, et il serait trop tard. Enfin, à ce qu’il me semblait: c’était la première fois que j’étranglais une femme, et je ne savais pas que ça prend plus de temps qu’on ne pense. C’est peut-être pour cela que j’ai desserré mes mains: je croyais que c’était à peu près fini, et puis je commençais à me fatiguer. Elle a vomi ce qu’elle avait déjà mangé de son sandwich au jambon, et elle a aspiré une grosse bouffée d’air. Je n’ai pas eu le réflexe de resserrer mes mains. À moins, je n’ai jamais vraiment su, que j’en aie été empêché, par la fatigue ou par la crampe qui venait. Elle a repris son souffle, plus facilement que je ne pensais. Elle a reboutonné son corsage et elle a terminé son sandwich au jambon. Moi j’ai ramassé mon sandwich à la rosette de Lyon. Il était un peu mouillé, car l’herbe sur laquelle je l’avais posé était humide. Je n’avais plus faim. Mais je n’avais rien d’autre à faire: je l’ai terminé. Il était encore bon.

Ma grand-mère nous racontait des histoires. Longtemps à ma sœur et moi, puis à moi toute seule, quand ma sœur s’est trouvée trop grande pour écouter ces «contes de mère-grand pour les petits enfants». Ma grand-mère les appelait les «Contes de Grimm». Je l’entends encore s’extasier devant les exploits du petit tailleur tueur de mouches, et rire de la confusion stupide des géants, qui croient que ce sont des hommes que le tailleur a massacrés, «sept d’un coup». Lorsque nous écoutions le conte d’Hansel et Gretel, nous commencions par frissonner de terreur en entendant les menaces de l’horrible sorcière. Puis nous nous disputions âprement le rôle du garçon et de la fille. Lequel des deux était le plus prestigieux? Hansel, l’aîné, qui avait eu l’idée de semer de petits cailloux pour retrouver le chemin de sa maison? Ou Gretel, la petite Gretel, qui réussissait à enfourner la sorcière aux dents rouges et à la faire rôtir toute vivante? Ma sœur avait commencé à utiliser son droit d’aînesse pour exiger le rôle du garçon. Mais elle s’était aperçue après coup que la petite Gretel était la véritable héroïne de l’histoire. Elle avait alors essayé de réutiliser son statut d’aînée pour prendre le rôle de la cadette! Dieu merci, ma grand-mère ne l’avait pas laissé faire: je suis donc bien restée Gretel, et je me demande si ce n’est pas pour cela que Sieglinde, bientôt après, a décidé, par dépit plutôt que par ennui, de ne plus écouter les contes.
Plus encore que Hansel et Gretel et que le petit tailleur, le conte qui me frappait le plus violemment était l’histoire du garçon qui partit en quête de la peur. Moi, j’avais peur de tout. Et j’admirais que le jeune homme n’ait peur ni des deux moitiés de corps qui tombent successivement dans la cheminée, ni du mort avec lequel il accepte si volontiers de se coucher en lui disant gentiment qu’il le réchauffera. Je m’étonnais encore plus qu’il rencontre enfin la peur en recevant sur les épaules un grand seau d’eau froide plein de goujons frétillants. Je pensais que c’était du froid, et point de la peur… J’ai compris plus tard que c’était bien le froid qui faisait frissonner le jeune homme: la peur, il ne la connaîtrait jamais.

Sur le moment, j’ai été déçu de la voir reprendre vie. Mais ça n’a pas duré longtemps. Tout de suite après j’ai mesuré l’ampleur du désastre qu’aurait entraîné la réussite de mon acte. Elle méritait, bien sûr, d’être étranglée. C’était même, en somme, un châtiment plutôt indulgent de toutes les ignominies qu’elle m’avait fait subir, avant même la rupture qu’elle venait de me signifier. Mais les conséquences pour moi auraient été calamiteuses: j’aurais été révoqué, sans pension, de mon poste de Professeur à la Faculté de Pharmacie. Toute la ville de Nancy aurait clabaudé ignoblement sur cet honorable universitaire, vice-doyen de sa Faculté, Conseiller municipal d’opposition, Président de la Société Lorraine de Mycologie, et, à ses moments perdus, époux infidèle, et assassin – méprisable? crapuleux? sadique? les adjectifs n’auraient pas manqué – de sa maîtresse. Mon épouse m’aurait quitté, dans le désespoir, et aurait vécu, petitement, de son seul traitement. Il n’y avait guère que pour mes romans que j’aurais tiré quelque bénéfice de mon crime: la déplorable notoriété qu’il m’aurait conférée leur aurait permis de dépasser le «succès d’estime» qu’à chaque fois ils obtenaient laborieusement. Rien ne m’aurait d’ailleurs empêché d’extraire de mon crime le sujet de mon cinquième roman, jusqu’alors en panne par la faute de Kriemhild: les éditeurs se seraient formés en longues queues à la porte de la prison pour en exiger à prix d’or la publication immédiate. Mais cela aurait-il vraiment compensé tout le reste? Je le reconnais volontiers: sur le moment je n’ai pas clairement pensé à ce bénéfice secondaire. Non, tout compte fait, l’échec de l’étranglement était préférable. C’est que je n’avais aucun talent pour la feinte: j’aurais été absolument inapte à dénoncer avec la vraisemblance nécessaire un vagabond amateur de femmes dans la quarantaine. Était-il d’ailleurs certain qu’il y en eût un suffisamment crédible dans les environs? J’étais tout aussi inapte à échapper aux recherches de la police: je n’ai jamais réussi à acquérir l’assurance désinvolte qui s’impose pour passer d’un air dégagé, dans une gare, un aéroport ou à une frontière, devant un contrôle de police. Il aurait inévitablement fallu avouer mon crime, avec toutes les conséquences que cela aurait entraînées: emprisonnement préventif, procès, condamnation inévitable. Certes, j’aurais plaidé le crime passionnel. Là, j’étais sans doute un peu moins mal placé: j’aurais peut-être réussi à émouvoir peu ou prou le jury par le récit des diverses atrocités perpétrées par Kriemhild. Un bon avocat – il y en a parmi les collègues de la Faculté de Droit, j’en connais vaguement quelques-uns, et ils auraient sans doute été modérés dans leurs tarifs – aurait peut-être réussi à faire descendre la peine aux alentours de cinq ans. C’était tout de même beaucoup trop. Non, il valait mieux me résigner à la petite vexation d’avoir manqué son étranglement.

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