Extrait (pp. 5-22)
Michel ARRIVÉ
Un bel immeuble
(roman)
Joël Escrivant venait, dans les apparences de la joie, de fêter son soixante-quinzième anniversaire. Oh! ce n’était pas seulement le plaisir d’avoir ajouté une unité de plus au nombre des années gagnées sur la mort, ni celui d’avoir réussi l’exploit considérable de réunir autour de lui et de son épouse la plupart de ses nombreux descendants, jusqu’à deux arrière-petits-enfants: un nourrisson hurleur et un gamin de, déjà, trois ans, entre tous dévastateur. Ils étaient à peu près contemporains de deux de leurs nombreux «oncles» ou «tantes». «Oncles», «tantes»? Au fait, l’étaient-ils vraiment par rapport à ces bambins, les enfants des frères ou sœurs de leurs grands-parents? Imprudemment, Joël Escrivant posa la question. Une discussion générale s’éleva sur le problème. On s’embrouilla un peu entre les générations. Mais finalement on en vint à la conclusion que les mots précis manquaient, en français, pour ce type de relation: les enfants en question étaient tout au plus des «cousins», ou des «cousines». Et on se mit à «regretter» l’imprécision de ces mots, qui couvraient des relations bien différentes.
Le père du nourrisson hurleur poursuivait, aux approches de la trentaine, des études de linguistique. Il assura, assez pédantesquement, que dans certaines langues, il y avait des mots spéciaux pour le lien de parenté qui unissait son charmant bambin aux enfants de ses propres oncles et tantes. Joël Escrivant n’avait aucune sympathie pour la linguistique. Il avait en son jeune temps été plutôt rebelle à l’étude des langues, vivantes ou mortes. Il commença par s’étonner: ainsi, les choses et les gens ne seraient pas les mêmes selon les langues qui les désignent? Il demanda à son petit-fils dans quels idiomes s’observait cette précieuse distinction. Le linguiste resta dans un flou artistique et bavard. Mais il promit solennellement de faire dès que possible l’enquête nécessaire, «dans certains parlers amérindiens et paléosibériens: c’est là qu’on trouve les distinctions les plus fines dans les systèmes de parenté». La promesse resta lettre morte.
En dépit de sa nombreuse descendance, Joël Escrivant n’avait pas un amour immodéré des enfants. Et les grandes réunions de famille commençaient à le fatiguer. Ce qui le comblait d’allégresse, en ce jour d’anniversaire, c’est qu’il savait désormais avec certitude que son roman allait enfin s’achever. Il y travaillait depuis tant d’années qu’il en était devenu inapte à en compter le nombre. Une vingtaine, peut-être? Non, c’était sans doute excessif. Il lui manquait, pour en dater avec précision le début, nécessairement progressif et, de ce fait, peu spectaculaire, l’un de ces repères précis voyage lointain particulièrement réussi ou complètement manqué, maladie d’un proche ou décès d’un ami, belle mention ou échec au bac d’un de ses chers bambins, puis petits-bambins qui lui permettaient de jalonner tant bien que mal le cours de sa déjà bien longue vie. Il n’en retrouvait pas, faute sans doute d’avoir porté une attention suffisante au moment où le simple projet avait pris un début de forme. Quinze ans, bien tassés? Sans doute. Il croyait se rappeler qu’il avait déjà tapé quelques lignes, peut-être quelques pages mais étaient-elles vraiment en relation claire avec son roman? dans les derniers mois de son activité professionnelle, entre la vente d’une Jaguar d’occasion, «vous verrez, cher Monsieur, elle sera à la hauteur de sa réputation», et l’achat, en reprise, d’une Mercedes 600, «vous savez, hélas, cher Monsieur, on ne trouve plus de clients pour ces modèles-là, par les temps qui courent: ce sont de véritables gouffres à essence».
Ce qu’il gardait précisément en mémoire, c’est qu’il en était à son sixième essai et qu’aucun des cinq premiers livres ne s’était vraiment terminé. Pour toutes sortes de raisons. Avec Les Sourires de Bertrand, il avait mené tout près de son terme ce que, dans sa taxinomie personnelle, il appelait un «vrai roman». Mais il avait décidé de ne point tout à fait l’achever: il y trouvait trop d’allusions, et trop précises, à des événements de sa vie. De l’autobiographie, en somme, en dépit des modifications qu’avaient subies les événements et des déguisements qu’avaient pris, comme d’eux-mêmes, les personnages, à commencer par le sien. Joël Escrivant avait horreur de l’autobiographie et rejetait avec mépris tout ouvrage qui lui semblait exhaler ne fût-ce que de vagues relents autobiographiques. Surtout quand ils essayaient de se dissimuler sous des déodorants plus ou moins frelatés: il conservait à titre de repoussoir absolu l’abominablement antiphrastique Raconte pas ta vie de l’horrible Marcel Duhamel, qui ne faisait, systématiquement, qu’enfreindre le judicieux précepte qui donnait son titre à son livre. Conformément à ses principes, il avait soigneusement détruit le manuscrit des Sourires de Bertrand, veillant à ce qu’il n’en restât aucune trace dans aucun tiroir. Un roman, ça s’écrit en un rien de temps? Oui, ce texte-là avait bien trouvé son achèvement. Et l’autobiographie en était absente, du moins s’en flattait-il. Il avait en tout cas prodigué tous les efforts possibles pour en éliminer toute trace, fût-elle la plus difficilement perceptible. Mais le titre le laissait soupçonner: c’était tout de même beaucoup trop bref pour recevoir le nom de roman. Une nouvelle, alors? Mais c’était un peu trop long: Joël Escrivant était affecté d’un nominalisme très scrupuleux, qui lui faisait rejeter dans le néant tout ce à quoi il ne pouvait pas donner de nom. Le hasard avait placé le manuscrit d’Un roman, ça s’écrit en un rien de temps dans le no man’s land ou plutôt le no texte’s land qui s’étendait, pour Escrivant, entre roman et nouvelle: il l’avait détruit.
Les trois autres textes avaient avorté à des degrés divers de leur élaboration. Toutefois Joël Escrivant en avait conservé dans des dossiers de récupération certains manuscrits brouillonnesques: ensembles mal classés de fiches cartonnées, de factures griffonnées en palimpseste, de faire-part réutilisés; parfois une brève suite de pages dactylographiées ornées de ratures et d’ajouts manuscrits qui les rendaient à peu près illisibles. Il ne s’était pas totalement interdit d’exhumer de cette réserve quelques lambeaux épars pour écrire, sur l’ordinateur qui lui avait été offert pour son soixante-dixième anniversaire, certains éléments du livre qu’il composait ce serait en somme, à 75 ans, son «premier roman».
Que lui manquait-il encore, à ce tardif premier roman? En pourcentage, peu de choses, à peu près dix pour cent. Mais dans l’absolu ces dix pour cent ne seraient point négligeables: pas bien loin, sans doute, d’une cinquantaine de pages, au sens qu’Escrivant donnait à ce mot. 100000 signes, à peu près. Les personnages, évidemment, étaient en place depuis longtemps, et les événements à peu près entièrement et exactement programmés. Du moins à ce qu’il croyait; mais des bouleversements imprévus risquaient encore de survenir et de le contraindre à modifier, de proche en proche, tout ce qui s’était déjà produit. Restait de toute façon à écrire les pages manquantes. Ce serait l’affaire d’au moins trente jours de travail. Car tel était le rythme, plutôt lent, sur lequel Escrivant écrivait.
Un roman, pour mériter ce nom dans la classification de Joël Escrivant, ça devait comporter au moins 500000 signes. À peu près 300 pages, et bien serrées. Dans un bel élan, il rejetait ainsi dans le néant non seulement une très large part de tout ce qui s’était écrit avant lui sous le nom de roman, mais encore celui des deux textes qu’il avait lui-même à peu près achevé avant de le détruire. Il comptait en signes depuis qu’il avait commencé, plus de soixante ans auparavant, à essayer d’écrire. Il parlait alors de lettres, mais cela revenait au même. Ses comptes, au début, avaient été assez approximatifs. Dans son adolescence, il utilisait les pages restées vierges de ses vieux cahiers d’écolier: c’était la fin de la guerre, puis l’immédiat après-guerre, le papier était rare et cher, autant que l’encre, et il fallait économiser l’un et l’autre. Chaque page comportait, invariablement, vingt-trois lignes, et il avait calculé qu’il écrivait en moyenne 48 lettres par ligne, en tenant compte des intervalles: ils tiennent autant de place que les lettres, ce sont presque des lettres comme les autres, même s’ils sont en blanc. En soustrayant, à titre forfaitaire, un pourcentage de trois pour cent, qui tenait compte des alinéas comme des lignes non achevées, il arrivait pour chaque page à un total de 1104, qu’il s’était autorisé à arrondir à 1100.
Plus tard, Joël Escrivant était venu à la machine à écrire. D’abord un antique modèle, acheté, pour rien, chez un brocanteur: vaste édifice dégingandé et vacarmeux, qui exigeait une force herculéenne pour que s’en enfoncent sous des doigts nécessairement musculeux les petites touches rondes et plates. Puis une minuscule machine portative dont il n’avait pas réussi à venir à bout après une vingtaine d’années d’usage. Il la conservait dans un tiroir et s’amusait, une ou deux fois l’an, à insérer une page blanche sous le rouleau et à essayer d’y taper quelques lignes, non sans regretter que le ruban bicolore noir en bas, rouge en haut ne se desséchât irrémédiablement: «Mais non, voyons, Monsieur, vous ne trouverez plus cela nulle part: ça ne se fabrique plus depuis au moins cinq ans». C’était ce qu’il s’était fait dire quand il avait essayé de le remplacer. Peu obstiné, il n’avait pas cherché à vérifier les propos du commerçant. Démodée, l’inusable machine portative avait fait place à un magnifique engin électrique, dont il suffisait d’effleurer les touches du bout des doigts: une sollicitation un peu trop énergique ou prolongée provoquait la répétition de la lettre. Il fallait alors recourir à la touche d’effacement pour faire disparaître la lettre en surnombre, au risque d’en effacer une ou deux autres. L’engin comportait plusieurs «boules» qui permettaient à Escrivant, au prix d’une manipulation rapide qui le distrayait agréablement, de changer le type et le corps des caractères, de l’italique au romain, du didot au garamond.
Les trois machines rendaient le compte des signes plus aisé que l’écriture manuscrite: Escrivant avait été amené à passer de 23 à 32 lignes par page; quant au nombre des lettres par ligne, il ne variait autour de 60 que dans des limites étroitement fixées. L’approche du blocage complet était signalée à l’avance par une brève sonnerie, qui ne permettait plus de frapper que sept caractères. Sous ces contraintes, le concept fondamental de page s’était modifié: la page comportait désormais non plus 1100 signes, mais 1920.
Quand Joël Escrivant avait commencé à utiliser l’ordinateur de son anniversaire, il avait d’abord continué à compter de la même façon. Il était assez peu curieux pour n’avoir pas découvert de lui-même qu’on peut à tout instant prendre connaissance du compte, à l’unité près, des signes qui viennent de s’écrire. Il avait fallu qu’un de ses gendres, informaticien de son état, le lui indiquât. Sa vie en avait été changée. À tout instant il ouvrait le menu qui lui révélait où il en était dans son projet, en chiffrant la quantité précise de texte qu’il venait d’écrire depuis sa dernière consultation, rarement éloignée de plus d’une demi-heure. Il pouvait alors, de façon autorisée, supputer à la fois le nombre de signes qu’il faudrait encore écrire pour atteindre l’achèvement du texte ou du segment en cours, et le temps approximatif que cela lui prendrait.
Joël Escrivant se qualifiait lui-même de «gagne-petit de l’écriture». Il ne pensait pas au gain: il n’avait rien publié, sinon quelques très brèves nouvelles confiées à des revues confidentielles, et le marchand de voitures de sport qu’il était ignorait à peu près tout des droits que s’acquièrent les auteurs en publiant. Non, le «gagne-petit» de l’écriture, c’était l’écrivain qui, comme lui, écrit, laborieusement, mot par mot, lettre par lettre, et voit ainsi très lentement progresser le texte qu’il a mis en chantier.
C’est pour essayer d’échapper à son statut de gagne-petit qu’Escrivant, pour son sixième essai de roman, avait décidé de voir grand. Il ne s’était pas contenté d’une historiette unique. Non: c’était une multiplicité d’histoires qui se croisaient et s’entremêlaient. Comme se croisaient dans l’escalier de l’immeuble qu’elles habitaient les familles des locataires dont étaient relatés les faits et gestes, le plus souvent modestes, parfois spectaculaires, mais par accident. L’immeuble avait six étages. Le nombre des appartements variait selon les étages. Il fallait leur ajouter l’unique appartement du rez-de-chaussée, qui, quoique de façon asymétrique, faisait pendant, de l’autre côté du vaste vestibule, à la loge de la concierge. Tous les habitants étaient des locataires, à une exception près: l’appartement central du quatrième étage était occupé par le couple des propriétaires, puis par leurs descendants. Joël Escrivant, d’une façon qu’il revendiquait comme parfaitement arbitraire, avait décidé de les laisser à la porte de son roman, où ils n’apparaîtraient, très abstraitement, que comme les créanciers des loyers que, à l’échéance trimestrielle de chaque terme, les locataires venaient respectueusement déposer, en liquide, entre les mains de Madame la concierge. Mais la concierge elle-même ou plutôt les concierges successives, ainsi que leurs éventuelles familles avaient été autorisées à pénétrer dans le roman. En sorte que c’étaient bien quinze familles autour d’une petite quarantaine de personnages, selon les hasards de l’évolution, pendant une quinzaine d’années, de chacune d’elles qui peuplaient le désormais très gros «manuscrit» de Joël Escrivant.
La pluralité des récits avait vite déclenché une conséquence qu’Escrivant n’avait pas clairement prévue. C’est qu’il pouvait à tout moment augmenter son texte de l’intérieur. Il n’avait jusqu’alors jamais fait cette expérience: il commençait par le début et allait, d’un pas toujours hésitant, certes, mais inéluctablement progressif, jusqu’à la fin. En somme, il écrivait comme il parlait: les derniers mots de ses romans étaient les derniers qu’il écrivait. Mais pour Un bel immeuble, il s’aperçut tout de suite qu’il pouvait à tout instant faire proliférer au milieu du texte les mots qui rapportaient l’histoire du docteur Ménétrier, ou les conversations en «Noir Tartare» de Françoise Herbodeau et Jacques Helfer dans leur «appartement» en miniature du grenier. Ou même faire intervenir de nouveaux personnages, sous le prétexte facile d’un changement de locataire, d’un mariage ou d’une naissance. Son texte gonflait de l’intérieur. Ce constat le plongeait alternativement dans deux sentiments opposés. C’était parfois le plaisir de voir l’objet grossir et mûrir comme un fruit dont on surveille de jour en jour les progrès, en attendant le moment où, toujours un peu trop tôt, on le cueillera et le croquera, sans doute encore un peu trop vert. Mais plus souvent une sourde inquiétude se faisait jour: le texte souffrait de tumeurs qui, si elles se développaient de façon excessive, finiraient par le ronger. Les épisodes nouveaux? De petits nodules, peut-être bénins, mais, sait-on jamais? propres à évoluer dangereusement. Il se laissait aller à envisager les soins qu’il faudrait apporter à son texte désormais cancéreux: le plus efficace serait évidemment l’éradication chirurgicale, totale ou partielle, des organes les plus atteints, pour éviter les désastreuses métastases littérales. Le plus efficace? Non: le seul. Il n’existe pas d’autre moyen d’enrayer la prolifération incontrôlée des lettres.
LE 26 BIS RUE POUGENS
La rue Pougens à Montrouge est une des assez nombreuses voies qui traversent la ville, perpendiculairement à l’avenue de Paris, qui vient directement de la porte de Châtillon. Elle doit son nom à l’illustre Charles de Pougens (1755-1833). Fils naturel, selon la rumeur, du prince de Conti, il devient aveugle à l’âge de vingt-quatre ans, à la suite d’une attaque de petite vérole: souvent mortelle, la maladie, à l’époque, sévissait cruellement et déterminait des séquelles définitives. Malgré les soins attentifs que lui prodiguent, en Italie, différents «oculistes», puis, à Londres, le sulfureux comte de Cagliostro, il ne guérit pas. Mais sa cécité ne l’empêche pas de composer une grande quantité d’ouvrages de tout genre. Son entreprise la plus ambitieuse, hélas non menée à son terme, est un vaste Dictionnaire grammatical raisonné de la langue française, dans les éléments inédits duquel Littré puisera un très grand nombre de ses exemples.
Charles de Pougens possédait à Montrouge une petite «maison des champs», où il lui arrivait de se retirer pour travailler dans les dernières années de sa vie. Selon les érudits locaux, cette «campagne», aujourd’hui disparue, se situait en un lieu tout proche du chemin des Vignes. C’est cet ancien chemin qui porte actuellement son nom, à la suite de la délibération du Conseil municipal, dans sa séance du 28 septembre 1897.
Joël Escrivant s’intéressait à la noble figure du lexicographe aveugle. Il recherchait ses ouvrages chez tous les libraires spécialisés, et quand il les trouvait les acquérait quel qu’en fût le prix. Il se demandait comment Pougens avait réussi à surmonter les obstacles de son infirmité pour écrire une œuvre aussi considérable. Il avait même essayé, sans succès, de trouver quelques-uns de ses manuscrits. Les écrivait-il lui-même? De quelle façon? Ou les dictait-il à une escouade de secrétaires? Et comment faisait-il pour lire les innombrables textes d’où il extrayait les exemples de son dictionnaire? Escrivant avait une excellente vue, mais, depuis son enfance, était sourd d’une oreille et négligeait, coquetterie ou négligence? de se faire «appareiller». Il supportait bien cette infirmité, qui passait le plus souvent inaperçue à qui n’en était pas informé. Elle était pourtant, selon lui, à l’origine de sa sympathie pour Pougens. Il avait même un moment été tenté d’écrire sous le pseudonyme de Bernard de Pougens. C’était de ce nom qu’il avait signé, avant de le détruire, le manuscrit des Sourires de Bertrand. Il avait aussi rédigé un pastiche de Julie, ou la religieuse de Nîmes, drame en un acte en prose de l’illustre aveugle, déjà plagié par Marie-Joseph Chénier dans sa tragédie Fénelon ou les religieuses de Cambrai. Sur le moment, il s’était jugé assez satisfait de cette Justine, ou la nonne de Moissac. Mais il en avait, quelques mois après, détruit le manuscrit, jugeant trop «futiles» tant la pratique du pastiche que l’usage du pseudonyme.
LE 26 BIS RUE POUGENS (suite)
La rue Pougens est partagée en deux parties à peu près égales par l’église paroissiale Saint-Justin. Quelques modestes enclos de vignes produisaient autrefois un petit vin blanc sec appelé «ginglet de Montrouge»: ce sont eux qui donnaient son nom au ci-devant chemin des Vignes. Abandonnés dès le milieu du xixe siècle, ils ont laissé place à cette époque, de chaque côté de l’église qui venait d’être construite, à de modestes pavillons et de petits immeubles ouvriers. Un siècle plus tard ces constructions anciennes ont elles-mêmes à peu près complètement disparu. Elles ont été remplacées par des immeubles bourgeois. La rue est aujourd’hui habitée par des familles plutôt aisées: professeurs chevronnés du Cours complémentaire de la rue Margolin, jeunes cadres dynamiques et déjà bien payés, officiers en milieu de carrière, jusqu’à un général du cadre de réserve, un pharmacien et un notaire. Sans compter le docteur Ménétrier. Cependant, dans les petits appartements des étages élevés et les chambres de bonnes plus ou moins aménagées subsistent des ménages modestes, ouvriers ou petits fonctionnaires, et même quelques veuves que fait petitement survivre l’infime pension de réversion de leur défunt mari.
Bien rares avant la guerre, à peu près totalement absentes de 1940 à 1946, les voitures commencent à se multiplier: on en vient à craindre qu’il ne soit bientôt difficile de les ranger commodément le long des trottoirs.
Escrivant avait choisi de situer les événements racontés dans les quinze années qui ont suivi la seconde guerre. Né, à Montrouge, en 1932, il avait vécu cette période pendant son adolescence et les premières années de son âge adulte. Mais ailleurs qu’au 26 bis rue Pougens, ce qui réduisait le risque, à chaque instant menaçant, de tomber dans l’autobiographie: il était très sourcilleux sur ce point et comptait pour de l’autobiographie le récit d’un événement dont il avait été témoin, même sans y avoir participé.
Un semblant d’hypocrisie se glissait toutefois dans ces calculs: il avait passé l’époque concernée non au 26 bis, certes, mais au 26, et la rumeur publique l’avait informé des plus notables faits et gestes des occupants de l’immeuble voisin. Il ne poussa pas l’ascétisme jusqu’à les censurer tous.
Il comptait sur sa mémoire, encore excellente pour cette époque déjà très reculée, pour s’épargner une bonne part du travail de documentation historique qui aurait été indispensable à un auteur plus jeune. Escrivant avait le mépris facile: il jugeait avec une condescendance dédaigneuse les efforts prodigués par de nombreux romanciers pour se documenter. Il s’aperçut vite, en progressant dans son roman, qu’il serait tout de même contraint à quelques efforts d’information, parfois même d’érudition: imprévue au départ, l’évolution de plusieurs personnages exigeait, pour être racontée avec la vraisemblance nécessaire, des connaissances qui lui échappaient. Il se plia à cette nécessité et, à sa grande surprise, le fit sans déplaisir. Il alla même, en contradiction absolue avec ses habitudes antérieures, jusqu’à consulter le Journal officiel sur les réformes des études médicales dans l’immédiat après-guerre. Pis encore: il s’en fut exhumer, dans les sous-sols de la mairie, de poussiéreuses archives sur l’histoire de Montrouge. Et il passa beaucoup de temps à rechercher dans les magazines de l’époque les réclames illustrées il ne se souvenait pas qu’elles étaient si tristement pudiques des dessous féminins, gaines et guêpières, soutiens-gorge et combinaisons. Il pourchassa jusque dans les bulletins trimestriels de l’Association Amicale des Pompes funèbres les publicités de la maison de Borniol et de ses concurrentes sur les enterrements au temps de son roman. Son mépris à l’égard des romanciers qui se documentent se mua, au moment de se reporter sur lui-même, en une sorte d’indulgence compréhensive et amusée.
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