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Collection RECUEIL

Michel ARRIVÉ Une très vieille petite fille

LE MONDE
(8 septembre 2006)
par Anne-Marie Garat

Chronique de l'exécution du passé

Michel Arrivé et les souvenirs d'une centenaire indigne, vieille soeur dérisoire de tous les antihéros

Nous sommes avertis d’entrée : il y aura erreur sur le genre. Nous prendrons pour roman ce qui est en fait le journal intime d’une institutrice retraitée plus que centenaire, Mme Briand, trouvé chez elle à sa mort, en 2014. Archive bien singulière, substrat, ou plutôt soustraction, ou encore palimpseste des innombrables cahiers que celle-ci rédigea toute sa vie, sur le conseil de son papa, lui-même instituteur. En exécutant le programme paternel, la diariste zélée ignorait que chaque mot écrit diminuait ses chances de longévité, la précipitait vers la mort. Son mentor, Mme Bertrand, l’en instruit charitablement : son signe astral est funeste. Cette abusive nonagénaire, spécialiste occulte de graphologie astrologique, est le gourou d’une classe d’élèves aussi chenues qu’elle, dont la vieille Mme Briand, qui ambitionne de battre le record de Jeanne Calment. Celle-ci entreprend alors la désécriture de son journal, détricote résolument le récit de son long passé. Il était temps !

Désormais, elle chronique ses soucis quotidiens, aggravés d’une propension à succomber aux offres d’achats les plus loufoques. A mesure que sa maison s’emplit de machines inutiles, et qu’elle s’endette, absurde consommatrice, et qu’elle brade la précieuse bibliothèque paternelle, elle rature, expurge, abrège ; elle fait l’impasse, elle ratatine. Le passé ne passera pas, ou alors à toute vitesse, dans son résumé express. Exécution sommaire de l’écrit. Sommaire, il faut l’être, et négationniste, pour opérer dans le vif, caviarder l’épisode longuet. Peut-être celui où se décidait son destin. Mais quoi est essentiel et facultatif de ce qui constitue une histoire. Quoi mérite d’être nommé, ou tu ? Cette question de l’économie narrative, du statut de la digression, de la gestion du temps, donc, hante la littérature. Le désécrit est-il dilapidation sacrilège, vertu purificatrice, salubre renoncement ? Logorrhée romantique ou concision classique ? Nous ne saurons ce que la mémoire révisionniste de Mme Briand garde ou exclut, à quel titre, selon quel décret. Ni ce dont ce reste qu’est son journal intime sera le témoin, ou le document ; ou la fiction. On entr’aperçoit l’histoire du siècle, le dernier. Guerre, occupation et collaboration réduites par la liquidatrice à petites traîtrises, privations, envies banales, passions en bribes, objets perdus, les noms oubliés d’un apéritif, d’une voiture, les épreuves du Brevet supérieur, des titres, des abréviations périmés… Recensement à la Pérec, qui nécessite un glossaire final : de quoi se souvient-on, à l’échelle séculaire ? Michel Arrivé y joue certainement sa propre autobiographie. Linguiste et spécialiste de Jarry, il multiplie en connaisseur les obsessions vétilleuses et classificatrices ; il désintègre, avec une sombre jubilation, l’écriture de soi, le rêve d’immortalité qui tente tout diariste. Il a le trait féroce, iconoclaste jusque dans le détail qui tue. Car le moi est commun, ses aventures sont faibles, quand elles ne sont haussées par une écriture. Tant d’accidents menus, péripéties dérisoires sont le fonds de commerce du récit de vie, qui accède rarement à la valeur ; le plus souvent énurésie langagière, hémorragie narcissique vaine. D’autant qu’ici, c’est affaire d’Instituteurs, à tous les niveaux, on n’en sort pas. Que nous apprend l’école de l’écriture, sinon la rédaction, ce procédé insipide et conventionnel, grimace scolaire de la création littéraire ? Remembrances d’une vieillarde idiote, les pages de Mme Briand, pitoyables ou pathétiques, disent en creux le roman impossible. Le procès est cruel, roboratif et comique. Michel Arrivé y met une amertume sarcastique, une ironie telles que la fable du moralisateur discrédite son personnage, vieille sœur dérisoire des anti héros du roman moderne. Or Mme Briand nous concerne, de poser à l’écriture cette question du sens, du trop plein et du vide de mémoire, des impasses criminelles dont nos histoires, l’Histoire dépendent, terriblement.

Anne-Marie GARAT

LE FIGARO
(7 septembre 2006)
par Jean-Claude Lamy

Doyenne absolu de l'humanité, Jeanne Calment, disparue dans sa cent vingt-troisième année, avait frôlé l'immortalité. Son exceptionnelle longévité faisait rêver l'héroïne du roman de Michel Arrivé. Geneviève Briand-Lemercier est morte dans son appartement de Montrouge, le 1er septembre 2014, à la veille de son cent unième anniversaire. Comme l'indique le titre de son récit pétri d'étrangetés, c'était «Une très vieille petite fille». En témoignage d'un existence marquée par une mère qui ne voulait pas la voir grandir, elle laissait un manuscrit dévoilant une partie de ses secrets. Michel Arrivé, professeur de linguistique, auteur de romans et de nouvelles, spécialiste d'Alfred Jarry qu'il a commenté dans la biblitohèque de la Pléiade, a transformé son personnge en une marionnette pataphysicienne. A la fois sous influence ubuesque et freudienne! Graphologie et astrologie sont aussi au centre de ses préoccupations. Sa vie paroxystique va se dérouler à travers ses rêves et une ambition d'éternité consignés dans différents registres. Dans le «Grand Répertoire noir», elle note scrupuleusement les noms des célébrités «qui meurent à un âge déjà avancé, mais toutefois plus jeunes que moi». En dessous de 80 ans, elle les néglige. La grande question qui la préoccupe: Que se passera-t-il quand l'espérance de vie s'accroîtra d'un an par an? Un jour viendra l'immortalité pour tous. Pour en bénéficier, il suffira d'attendre le temps qu'il faudra.

Jean-Claude LAMY

LE BULLETIN CRITIQUE DU LIVRE FRANCAIS

Esprit agile et polymorphe, mais, heureusement non autrement pervers que par quelque malicieuse dévotion à l'endroit de la pataphysique, Michel Arrivé est tout autant connu par sa brillante contribution à la linguistique française et à ses rapports à la psychanalyse que par son vif talent de romancier et noveliste. L'ouvrage de fantaisie qu'il propose ici pourrait presque s'intituler les Remembrances de vies minuscules. En effet, sous le coup d'une sentence prononcée par une troublante "graphastrologue" transcendentale, Madame Bertrand, exerçant sur l'héroïne une emprise de rackett pseudo-intellectuel, Geneviève Briand-Lemercier, institutrice à la retraite d'un âge plus qu'avancé, s'astreint à "désécrire" ses souvenirs consignés dans de multiples cahiers relatant le détail de sa vie en ses plus infimes circonvolutions. Cette entreprise lui est imposée afin qu'elle se préserve quelques chances de survie au milieu de congénères plus ou moins connus dont elle note avec un léger plaisir sadique les dates de décès et dont elle jouit de recopier les nécrologies. Il s'ensuit une narration amoebée qui développe en alternance et imbrique les traces de la vie passée de cette institutrice très conformiste (pléonasme, truisme ou périssologie?) et les menus frémissements d'une vie au présent toute contrainte entre l'impécuniosité encore adolescente de la narratrice (d'où le titre), les soucis d'argent que lui cause le versement de sa chiche retraite, les rigueurs de ses banquiers, et les petits extras qu'elle s'offre dans les estaminets de son plaisir (la crépière bretonne, Léon de Bruxelles, etc.) sur la foi d'illusions procurées par de mirobolantes annonces de gains obtenus grâce à des loteries aussi magiques que mercantiles. Ce tressage donne alors l'occasion de revisiter l'Histoire des quatre-vingt premières années du XXe siècle et d'en souligner les pathétiques aspects d'insignifiance : les règles obtuses de l'école normale, le carcan des inspecteurs et des inspections, celui de la parentèle, l'errance naïve des amours mulières interdites et la découverte ingénue des devoirs conjugués au mal car le verbe s'est fait chair, puis la naissance de deux enfants vite oubliés, les petitesses de la collaboration avec l'ennemi, et enfin les hypocrites principes de promotion de l'université ainsi que les faiblesses des membres de son corps... Alors surgit la question fondamentale : n'est-il pas plus commode de tuer les êtres dans les traces mêmes de leur souvenir que les lettres qui en fixent les contours et la représentation? De qui a été un grand exégète et éditeur d'Alfred Jarry, et vient de publier une nouvelle édition de Langage et psychanalyse, linguistique et inconscient (1994), ayant aussi longtemps présidé la 7e section (Linguistique et phonologie, sciences du langage) du Conseil National des Universités, était il envisageable que cette interrogation ne surgît point et ne mette un point final  — teinté d'ironie —  à un roman dont l'écriture et la conception mettent d'évidence au premier plan les qualités de l'intelligence, de l'humour et de la distanciation. Pour ce charme difficile à cerner de la littérature en ses allusions et intertextes kaléidoscopiques ainsi que le plus grand plaisir des lecteurs. Ce qui est là l'essentiel.

Jacques-Philippe Saint-Gérand

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64