Les dessous du désir d’écrire vus au kaléidoscope d’une drôle de lune de miel. Décalé et humoristique, le cinquième roman de Michel Arrivé. Un roman à ne pas prendre au pied de la lettre, une manière de jouer et de se jouer de la force fantasmante de la fiction et des mystères insondables de la linguistique et de la psychanalyse, le tout sur fond de vieille Germanie et de contes de Grimm, tel apparaît le cinquième roman de Michel Arrivé linguiste de son état ayant beaucoup écrit sur la langue et l’inconscient - et ayant manifestement pris un malin plaisir à manigancer, et à mettre en mots, les récits alternés que nous font de leur passé et de leur histoire d’amour, le professeur et la Walkyrie. Récits croisés et inverses. L’un, celui du professeur, commençant par la fin « Pourquoi ne l’ai-je pas étranglée ? Elle était vraiment en bonne position, la tête bien calée par le rocher au pied duquel elle était installée à côté de moi, pour pique-niquer. » , l’autre débutant par l’apprentissage de l’écriture tel qu’il fut vécu par Kriemhild, sous la bienveillante tutelle de sa grand-mère, institutrice à la retraite. Nous sommes en Allemagne, le nazisme règne mais la petite fille trouve dans le plaisir pris à dessiner les lettres de l’alphabet gothique, puis dans l’écriture de petits contes, de quoi être heureuse, en dépit d’une mère qui lui aurait préféré un garçon dont le père avait déjà choisi le prénom, Siegfried - vœu que l’enfant, devenue femme, exaucera, en prénommant Siegfried, son propre fils, du nom de celui qui, dans la Chanson des Nibelungen, est l’époux de Kriemhild - grande figure de cette épopée, à côté de Brunhild, la fière et forte guerrière, seule digne des walkyries de la mythologie germanique. C’est que tout, dans ce roman, n’est qu’échos, symétries et jeux de miroir, prétexte à illustrer, non sans un souffle de fantaisie et un rien de bouffonnerie, les différentes étapes de la maturation libidinale et les sources plus ou moins secrètes qui travaillent l’écriture. Car elle et lui rêvaient de devenir écrivain. Lui pour faire plaisir à sa mère « Elle n’avait qu’une ambition pour moi : me voir devenir écrivain. C’était mon nom, disait-elle en souriant : Jacques Lécrivain sera nécessairement écrivain ». Elle, parce qu’elle voulait connaître la notoriété des frères Grimm, un rêve brutalement brisé par la volonté d’un père estimant que « les sujets traités n’étaient pas conformes aux directives du Führer en matière littéraires ». Admise à l’Ecole Nationale des Jeunes Filles allemandes d’élite, elle ne pourra que constater la disparition du don d’écrire qui était le sien, un blocage qui s’accompagne des premiers signes d’une constipation chronique. « Le peu d’habitude que j’avais de ce mal a fait que je l’ai très douloureusement supporté. […] Mon anus devenait le lieu de toutes mes pensées : il était à la fois l’objet et l’agent de toute ma réflexion. » C’est là que Michel Arrivé et son roman sont passionnants. Dans la façon qu’ils ont de poser la question de l’écriture et des rapports qu’elle entretient avec le corps et la sexualité, avec l’organisation pulsionnelle, l’inceste, le nom du père, l’image aimée ou haïe des parents, et, derrière la mère, tout le rapport à la langue maternelle. Pour ce faire, il nous installe en tiers, nous place dans la position de celui qui écoute, assiste à la remontée au jour d ‘événements susceptibles d’avoir déclenché tel type de comportement, de préférences ou de désirs. A travers ce que Kriemhild nous confie de son passé et à travers ce qui rend horriblement jaloux son amant se rejouent quelques scénarios fondamentaux, se renouent quelques fils, se donnent à voir quelques nœuds de l’inextricable écheveau des motivations. De la terrifiante découverte de la sexualité « J’ai pris, de façon définitive, la décision de ne jamais permettre à aucun « fait-pipi » de s’introduire dans mon ventre et d’y déverser son horrible liquide » - à ses rêves récurrents - comme celui où, punie, elle doit parcourir la ville sur une charrette où elle est exposée nue, bras et jambes écartés, et fouettée -, ce sont quelques-unes des permutations, des inversions ou des recompositions de la grammaire de l’inconscient, que revisite Michel Arrivé, tout en laissant deviner le rôle qu’elles peuvent jouer dans nos choix existentiels et esthétiques. C’est ainsi que la petite fille allemande épousera son premier professeur de français, un agrégé de grammaire, susceptible, pensait-elle, de l’aider dans ses travaux sur les mots-valises, ces « enfants de l’amour » dont, « nouvelle sage-femme », elle explore « les mystères de la procréation, de la gestation et de l’accouchement ». Ainsi aussi qu’elle fascinera cet autre professeur à la Faculté de Pharmacie, expert en mycologie et romancier, à qui elle prend plaisir à raconter, avec mille détails, ses fréquentes visites chez « ses gynécos », ou ses consultations d’entérologues, récits se terminant invariablement par de farouches étreintes, dans le premier cas, (seuls moments où « elle oubliait de faire des marionnettes avec ses mains » pendant l’amour…), et par la « cérémonie de la sodomisation », dans le second cas, sorte de « punition » qu’elle disait s’infligeait - « Je serai punie par où j’ai pêché » - mais qui « semblait lui être plus agréable que la pénétration habituelle ». Tout l’art de Michel Arrivé est de traiter ce qui pourrait paraître scabreux, avec l’ironie comique propre aux effets d’incongruité qui découle sans cesse de la confrontation entre savoirs savants et pure trivialité. Plaisir de fantasmer sur du fantasmatique, de pénétrer les arcanes de malheurs qui ne sont souvent que des bonheurs interdits, plaisir aussi du manipulateur de marionnettes, qui connaîtrait toutes les subtilités de la cruelle mécanique de l’inconscient, et en jouerait pour mettre à nu quelques-uns de ses secrets de Polichinelle. Richard Blin MICHEL ARRIVÉ, LE SALUT PAR LES MOTS Une intrigue étrange, Que la littérature soit d'abord faite de mots et de lettres, nous avons tendance à l'oublier. Les idées dominent, la pensée est hégémonique, parfois les émotions les plus balbutiantes, ou le moindre soupir sont ennoblis. Rares sont les «jeunes apprentis de l'écriture» qui reviennent aux unités de base, qui remarquent que, pour écrire, il faut distinguer clairement, et savoir dessiner, un «m» et un «n», puis un «e»... Michel Arrivé est de ceux-là. L'an dernier, il menait en scène une vieille institutrice qui, pour bien mourir, s'attelait à la tâche, non pas d'écrire sa vie, mais d'effacer les lettres, les mots, les phrases, et jusqu'aux plus intimes, qui avaient constitué cette vie (Une très vielle petite fille, Champ Vallon, 2006). Patrick Kéchichian
Michel ARRIVÉ
(Le MAtricule des anges, novembre 2007)
La Walkyrie et le professeur
FRICASSÉE DE FANTASMES
hantée par les questions du langage et de l'écriture
On pourrait penser que ce type de préoccupation éloigne du réel. Peut‑on prendre les choses à la lettre, comme le fait Michel Arrivé, linguiste de son état, pointu en psychanalyse et spécialiste d'Alfred Jarry, et s'intéresser aux tragédies de l'histoire, aux drames de la conscience, aux aléas heureux ou malheureux de notre psychologie?
Arrivé pense que oui et, pour le prouver, envoie sur la scène romanesque deux protagonistes pittoresques: «la walkyrie» elle est allemande, se prénomme Krimehild à la manière de Wagner, avait moins de 10 ans pendant la guerre, un père nazi et une grand-mère amoureuse de l'écriture gothique, constipée «opiniâtre», thésarde en linguistique, spécialiste des mots-valises et «le professeur» Jacques Lécrivain, de la faculté de pharmacie, expert en champignons, auteur de quatre romans « somme toute bien obscurs », amant jaloux de la susdite.
Michel Arrivé fait alterner les voix de ses narrateurs, sans établir de parallélisme artificiel, mais sous la lumière commune d'une question inépuisable, beaucoup plus pratique et concrète qu'on ne le pense généralement: celle du langage et de l'écriture. Cette question est le fil transparent d'une intrigue à rebondissements où l'on passe de l'enfance de la jeune femme et de sa vocation littéraire nourrie des frères Grimm et de Heine contrariée par son père au nom des directives du parti nazi à sa liaison peu harmonieuse avec le mycologue. Passablement névrosée et masochiste, occupant ses mains à jouer aux marionnettes tandis que son amant tente de l'intéresser aux jeux de l'amour, Krimehild peine à trouver le salut par les mots...
Michel Arrivé possède beaucoup de malice, un sens des situations créées par les singularités psychologiques, et un art d'accommoder le grave, le sérieux, avec l'aigu, le léger et le bizarre.
Éditions Champ Vallon
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