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Collection DÉTOURS

Xavier BAZOT Camps volants

Extrait

(pp. 5-11)

à Eugène Dabit









Jamais je n’habiterai une maison! jure Lamiel, déterminée, qui mord hardiment au cœur d’une des cinq pommes, sitôt relancée, avec lesquelles elle jongle, cueillies dans le verger.
À mon corps défendant entraîné dans son élan à escalader le mur de la propriété attenante au champ de foire, où nous avons dressé le chapiteau; par les trouées, au lit de lierre, d’un bois où les branches arrachées par les orages ne sont pas déblayées, dans ses pas mené à la prairie de hautes herbes où elle me fraye un chemin jusqu’aux arbres fruitiers, je suis à demi tranquille car seuls de vastes bosquets de buis nous masquent à la vue des portes-fenêtres, aux carreaux noirs comme des yeux, de la maison de maître, que j’approche, en me coulant sous l’un des pavillons de verdure, dotés d’une double issue, examine, aposté à la lisière d’une pelouse touffue, envahie de boutons-d’or, qui ondule et s’en va ensevelir, à cinquante mètres de là, les bords d’une terrasse aux dalles de ciment noircies par les intempéries.
Sa silhouette fragile de vieille personne, les lames ici ou là manquantes à ses persiennes prisonnières d’un exubérant chèvrefeuille qui retombe en bouquet, les ardoises détachées de sa toiture, chues dans les gouttières, une cheminée en passe de s’ébouler, défèrent un air d’abandon à la haute demeure familiale, délaissée le temps peut-être que finisse une vie, se règle un héritage.
Ne m’induit en tentation de la posséder nulle maison, sauf quand elle oscille entre l’expectative de se prêter à des hôtes neufs, qui la relèveront, et la perspective de basculer dans une irrémédiable ruine, où la précipitera la foudre, à défaut la poussera la pluie, qui putréfiera ses parquets, distillée à travers ses croisées, qu’auront brisées les vandales.
M’indiffère sa mort ou son salut. Me fascine, fils du dix-neuvième qui ai atterri en ce siècle, l’image cristallisée du passé, qu’elle projette dans le présent, la photographie d’un moment suspendu, qu’elle oppose au film des jours qui fuient.
J’ai perdu ma maison natale, le seul endroit à nous être naturel et légitime, et cherche une manière d’habiter en ce monde. La nuit, à la faveur de mes rêves, souvent je vole dans les airs de la même ville, non située géographiquement, du même quartier, dont les quelques rues, sur une colline, s’enroulent comme les spirales de la coquille du bernard-l’hermite, réservent aux maisons la vue sur le reste de la ville et la campagne environnante. C’est là que je pense acheter.
Grâce au Ciel tu es là, blonde Lamiel, enfant de la Verte tente, qui m’engages au respect des principes premiers.
«Enfant de la Verte tente?»
Membre de la troupe des bannis, au quinzième siècle, qui courent, libres et vagabonds, sans métier ni famille, les sept forêts d’Ardenne et la campagne du Liégeois, éclaircis-je; les lie le pacte de ne dormir oncques sous un toit. Dans la ville de Dinant, rebelle au duc de Bourgogne, ils se rassemblent, fomentent la résistance aux assauts du comte de Charolais, prennent la clef des champs quand bourgeois et dinandiers se résolvent à livrer la cité, que son vainqueur, futur Charles le Téméraire, trois jours après y être entré ordonne de mettre à sac, à feu et à sang.
Je ne saurais, renoue la déliée Lamiel, qui ne jongle plus qu’avec quatre pommes, de ses fines dents blanches, aiguisées, d’hermine, au vol écorche sa deuxième, à mes commentaires a accordé une oreille pour le moins distraite, endurer sous mes yeux un unique et sempiternel tableau, ni souffrir d’à perpétuité couvrir, depuis ce point fixe, un terne et immuable trajet, où défilent d’invariables figures, entre chez soi et le travail, ou le supermarché.
Clef de la contemplation que la monotonie! tempéré-je. La réitération de notre spectacle, je le présente pour la deux cent quatre-vingt et unième fois, me donne à lire comme en un livre, au-delà des répliques de leur numéro, je les réciterais par cœur, ce que se disent, en filigrane, notre Auguste myope, qui campe ses lunettes, à grosse monture noire, par-dessus son maquillage, et le clown blanc; à précisément appréhender, en transparence des gestes de mon ami Harlow, par deux fois, selon un protocole rodé, il échoue, au troisième essai réussit, le pommeau de la première dans la bouche, à ce que tienne en équilibre, pointe contre pointe, en ripant, l’œil elle lui frôle, une seconde épée, quelle est son humeur du jour.

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