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Collection DÉTOURS

Xavier Bazot Camps volants

Retour en notre siècle. On me conseille le dernier roman de Xavier Bazot. Bonne idée, j'ai déjà lu Bazot, j'ai même été frappé par Au bord (Serpent à plumes), qui nous emmène parmi les pensionnaires pas mal cabossés d'un foyer d'accueil proche du Périphérique. Il y avait là des qualités humaines et une force dans l'écriture assez rares.
Le nouveau, Camps volants (Champ Vallon), est placé sous le signe de l'errance : un narrateur sans attaches évoque ses rencontres avec divers nomades, artistes de cirque, gitans, marginaux, tous en dehors du jeu social, de la course aux honneurs et au profit. Je me demande comment Bazot parvient à m'emballer avec ce roman presque sans intrigue, qui décrit plus qu'il ne raconte, errant lui aussi d'une scène à l'autre, nous traînant dans les lieux les plus moches, les plus déshérités, parmi ces humbles fiers qui refusent de se fixer avant d'y être contraints ; avec ce texte qui fuit les séductions faciles d'un style bien lisse, et dont les phrases tordues vous prennent d'abord à rebrousse-poil au point qu'après quarante pages, découragé, j'ai failli laisser tomber. Mais la lecture est une aventure ! Le lendemain, miracle : soudain je suis entré dans le livre. L'ahurissante phrase bazotienne s'accorde soudain à son objet avec une telle justesse, une telle splendeur souvent, que je me sens obligé de l'analyser, voir le COUP DE LANGUE de ce mois. Subjugué peu à peu, je vais rester sous l'emprise de ce récit étonnant, qui parvient à nouer naturellement la description du réel le plus terre-à-terre avec une réflexion quasi philosophique. Un presque documentaire qui est aussi une méditation sur le thème de l'homme aux prises avec l'espace et le temps, une incitation à mieux sentir l'espace, à mieux habiter le monde — moins une simple lecture qu'un voyage, de ceux qu'on n'oublie plus.

PHRASES ERRANTES

Pour décrire ses marginaux, dont certains savent à peine écrire, voire parler, Bazot use d'une langue a priori surprenante avec ses longues phrases contournées qui peuvent laisser une impression d'artifice, de préciosité incongrue, déplacée.
«Telle une rivière dont contrarierait le cours un obstacle naturel, au pied d'un acacia en deux directions opposées bifurque la piste, l'empêche de tenir son cap une butte de terre, où se hérissent de touffus halliers qui investissent les pans de murs, écroulés, d'une maison émondée de son toit.»
Cette phrase n'est pourtant pas très longue — d'autres qui l'entourent s'étendent bien davantage —, mais ce qui l'allonge c'est la complexité syntaxique et en particulier ce recours fréquent aux inversions, qui en contrariant le cours de la phrase, en l'entraînant dans des mouvements contraires, comme cette piste tiraillée entre deux directions, la ralentissent. Bazot nous force à freiner notre lecture, il nous suggère du même coup d'apprendre à regarder moins hâtivement, à cesser de courir dans notre vie, à s'inspirer du cheminement traînant de ses personnages.
La phrase bazotienne prend son temps, à la fois nonchalante et tendue, suspendue dans l'attente de mots indéfiniment différés.
Suspendue, mais comme un vol un peu lourd, précaire — à l'image de ces vies qu'il décrit, flottantes, où l'on ne se pose pas mais où le danger de la chute est permanent. Fragile et pourtant forte, car ses torsions produisent de l'énergie : comme l'écrit l'auteur, «les inversions musclent la phrase.»
«Car au-dessus verdoie, que je grimpe apprécier pendant que mon cicérone s'adonne à l'inventaire des poupons à ondoyer, des gosses en âge de «communionner», c'est le mot de Marguerite, l'irréprochable pelouse d'un golf à dix-huit et quelques trous, qui majestueusement s'étend jusque vers l'horizon, paisiblement expire sur la rive d'un lac.»
Le monde est complexe, multiple. On tente ici de le saisir dans une phrase : se superposent en quelques lignes le monde d'en haut, de la population aisée, dominante, placé au-dessus et occupant le début et la fin de la phrase comme il se doit, avec une aisance dans le déroulement, un ordre des mots classique ; et en bas les petites gens où ça devient compliqué, grouillant, heurté, limite incorrect, et surtout vivant.
Des existences déglinguées, floues, et la grammaire à leur image.
Un chemineau «s'approche laver son large mouchoir blanc». Construction inédite, mais calquée sur «vient laver». Même chose avec «en m'approchant lui dire bonjour» (de nouveau un «pour» qui saute). Un homme «que je suspecte caresser l'idée de se débarrasser de moi» : cette fois c'est un petit «de» qu'on supprime, et l'on ne sait pas si ces menues élisions rendent la phrase plus compacte ou plus trouée, plus lourde ou plus légère.
Présents de narration assez brutaux : «La semaine passée des gendarmes les visitent.» Il s'agit là de montrer que le temps n'existe pas, ou du moins pas tant que ça. Les longues phrases suspendues et leurs torsions intérieures vont elles aussi dans le même sens — si l'on peut parler de sens, puisqu'elles servent plutôt à brouiller le sens de la marche, à estomper le temps, à diluer le temps dans l'espace.
Ce qui brouille les repères, c'est aussi cette langue mêlée, où des archaïsmes et des tours raffinés voisinent avec des tournures modernes ou violemment incorrectes, où des «icelui» percutent des «bien que» à l'indicatif.
«Bien que je suis un furieux zélateur du mariage arrangé». Une infraction un rien provocatrice, suivie aussitôt d'un mot qui fait plutôt vieille France. Des ombres insolitement classiques rôdant parmi les décombres. Langue tiraillée entre haut et bas, brassant les deux — ce qui est un des traits de notre époque, même si Bazot a sa façon d'écrire bien à lui. Langue à la fois tenue et rétive. Rebelle, errante, libertaire, comme les personnages là encore.
J'avais déjà lu Bazot, je connaissais, qu'on retrouve ici encore, l'évidente sincérité, l'extrême pureté de sa démarche. Je me doutais bien que cette apparente affèterie n'était pas de l'épate, que l'auteur ne fait pas le malin, qu'il cherche plutôt ici à mieux dire la confusion et la richesse du monde, et aussi à ennoblir ses personnages, à rehausser la réalité en même temps qu'il entre dans ses profondeurs.
«Mieux que quiconque, pour l'avoir depuis l'âge tendre, les chevaux bientôt délaissés, sillonnée en tous sens, suivant des itinéraires stables plusieurs années, puis qui se modifient au gré d'événements familiaux, ou de l'essai d'une nouvelle activité, même si constants les avatars qu'elle subit, Pieranglo possède sa banlieue.»
Ces phrases brinquebalantes et souveraines, étranges et finalement évidentes, mêlant le documentaire et l'opéra, étalent un désordre pour mieux parvenir à un ordre, elles amènent à une réconciliation avec le monde, que Bazot nous aide avec patience à un peu mieux habiter.

LE CANARD ENCHAINÉ
(20 février 2008)
par Jean-Luc Porquet

Equilibriste pas triste

HEUREUSEMENT qu'il existe, en frénétique Sarkoland, une poignée d'écrivains qui tracent leur sillon, dans la lenteur, et pas tout droit, mais à leur fantaisie, loin des projecteurs médiatiques, ainsi Xavier Bazot, dont le narrateur lâche cette drolatique observation: «Ce n'est pas moi, ai-je approuvé, qui prémédite mon arrivée sur le marché du travail alentour mes soixante-dix ans, qui vous démentirai. » Avec ce libre bref et libéré de l'intrigue, il nous emmène vagabonder dans la Seine-et-Marne d'aujourd'hui: ici un cirque, là un camp nomade, plus loin un étrange jardin où sommeillent d'antiques statues, une péniche, des zones frontalières, aux franges...
Loin de la France de propriétaires « dont rêve l'Agité premier », le narrateur s'attache à ceux qui souvent déménagent, forains, gens du voyage, clocharde gaie et l'autre triste, Argonaute sagace, aventuriers du bivouac, tous ceux qui cherchent à « déceler une brèche dans le dispositif de verrouillage des espaces », qu'on finit toujours par sommer de déguerpir. Et l'auteur en profite pour baguenauder dans son territoire préféré, celui de la langue, à son acrobatique façon. Plus encore que dans ses précédents ouvrages, Bazot prend un malin plaisir à y jouer au chat et à la souris verte avec le lecteur. «Nous décourage, convient-elle, la herse, haute de quatre mètres, aux barreaux gros comme le poignet, sortie tout droit d'un château fort, qui condamne cette aire bitumée, sans point d'eau, qui côtoie la voie ferrée, ne sert à personne, où nous avons demeuré longtemps.» Quel sujet commande ce verbe? A quoi se rapporte cette relative ? Cette construction grammaticale hardie ne va-t-elle pas se casser la figure ? On s'esbaudit, on cherche, on s'applaudit d'avoir trouvé, comme au cirque on n'en revient pas du numéro, de tout ce qu'on peut faire avec de simples mots: oh, le jeu de jambes des virgules ! L'audacieux équilibre des appositions, que seule l'exactitude de la mise en place sauve du gadin La facétieuse inventivité des incises Il y a une espèce de radicalité à écrire ainsi, qu'on pourrait presque prendre pour de la préciosité. Précieux ? Précieux.

Jean-Luc Porquet

LE MATRICULE DES ANGES
(mars 2008)
par Thierry Guichard

Sur la route

 S'attachant à suivre les gens du voyage, «Camps volants» dévoile au fil de longues phrases étourdissantes, une humanité éprise de liberté. Malgré tout.

Parce qu'ils refusent la sédentarité, comme le narrateur qui ayant perdu sa maison natale «cherche une manière d'habiter en ce monde», les premiers personnages de Camps volants ont choisi une vie de cirque itinérant. Certains sont même les descendants de «membres de la troupe des bannis, au quinzième siècle, qui courent, libres et vagabonds, sans métier ni famille, les sept forêts d'Ardenne et la campagne du Liégeois (...) ; les lie le pacte de ne dormir oncques sous un toit.» Ce n'est pas un bien grand cirque que nous présente Xavier Bazot (qui s'y connaît) mais ce sont, tels Harlow, Fortunio ou l'incroyable Marceau, des gens hauts en couleur. Confrontés à la perte de leur remise, ils doivent envisager d'aller donner des cours de cirque dans le Nord: «La société nous rétribue à condition que nous n'exercions pas notre art, s'insurge Harlow, mais qu'elle puisse user de nous comme d'une huile dont elle mouille ses rouages de plus en plus grippés. Pour sauver une apparence d'humanité dans un système carcéral que le monde entier nous envie, demain elle nous préposera à l'animation des prisons.» Vision dont le narrateur ne veut pas vérifier l'exactitude: il laisse la troupe monter vers le Nord et s'engage, quant à lui, dans une autre errance. La liberté avant tout.
Il rencontre d'autres nomades modernes, en dresse des portraits tout aussi saisissants. Ici, c'est un camp gitan où les gendarmes pensent trouver des preuves de recels. Deux circuits 24 découverts, c'est pour les pandores la preuve qu'ils ont vu juste, car « pourquoi deux?» Fanny s'enflamme: «Mais j'ai des jumeaux, tenez les voilà en face de vous, onze et onze ans, peut‑être eux aussi ils venon d'un stock, les circuits c'était leur surprise pour Noël!» Après rire, on reste étonné de ce français bricolé car jusqu'alors tous les personnages parlaient comme personne. Imparfait du subjonctif, longues séquences balancées au rythme d'étourdissantes virgules. Un glissement, ici, se produit et nous entrons dans une forme plus réaliste attachée à décrire ces gens du voyage. Les paysages traversés se mettent en harmonie: réseau autoroutier, no man's land, voie désaffectée. Sur tout cela, et sur les visages qu'on croise, Xavier Bazot déverse une langue d'une étonnante élasticité. Ses phrases se remontent comme les traces d'un crime par un detective. Il arrive parfois qu'un verbe précède de beaucoup le sujet auquel il se rattache, échappé solitaire orné d'une majuscule. Le lecteur file vite dans le méandre des virgules, trouve enfin qui fait quoi et le sens lui revient à la vitesse grand V comme si l'élastique de la phrase lui délivrait un message express. Ou, autre manière, l'action nous est décrite en des termes inusités, qu'on comprend cependant et qui ouvrent dans nos clichés une autre manière de voir le monde. Exemple: « A l'ombre d'un saule un médecin, désarmé malgré son auguste barbe rectangulaire, touche le front d'un enfant que la fièvre emporte, à son chevet le visage de sa mère s'abîme dans les pleurs, ses cheveux relevés en chignon découvrent une nuque longue et fragile; caressent mes doigts le mont que sous la peau diaphane dessine, entre les omoplates, la colonne vertébrale. »
C'est miracle alors, que de cette langue si peu naturelle, naît une humanité immédiatement proche. C'est comme si la lecture sinueuse et déstabilisante, nous dévêtait de nos habitudes, pour projeter à notre esprit un réel camouflé, mis à la marge, déplacé dans ces territoires sans identité où l'on aimerait maintenir, comme lépreux autrefois, ceux qui ne veulent ni maison ni toit.
C'est un nouveau tour de force que réussit Xavier Bazot, dont chaque livre, depuis Tableau de la passion (P.O.L, 1990), signale une voix aussi singulière, un talent rare qui, à l'image du narrateur, ne verse jamais dans le compromis.
Thierry Guichard

L'HUMANITÉ
(31 janvier 2008)
par Jean-Claude Lebrun

Ecriture et vagabondage

Le premier roman de Xavier Bazot, Tableau de la passion, remonte à 1990. L’écrivain, alors âgé de trente-cinq ans, y affichait sa marque d’écriture, une langue résolument non naturelle à la syntaxe chantournée. Cinq autres livres ont suivi, qui l’ont fermement installé du côté d’une littérature peu encline aux facilités ou aux concessions. Camps volants, le dernier en date, a été conçu à la suite d’une résidence d’écrivain dans le Val-de-Marne. La manière ne s’est pas affadie, mais elle conduit aujourd’hui à une singulière approche du réel. Non documentaire et cependant en prise forte sur des êtres et des choses de ce temps.
Xavier Bazot semble d’abord prendre un plaisir malin à dérouter et même décourager son lecteur. On distingue mal un lieu et une époque. On se trouve plongé dans une sorte d’intemporalité, en présence d’un narrateur et d’une femme en train de chaparder des pommes dans un verger près d’une maison fermée. Puis de curieusement jongler avec celles-ci avant de les rapporter. Mais le malaise provient davantage encore d’un style qu’on dirait apprêté, délibérément affecté. Bref, Bazot agace et l’on se voit déjà embarqué dans une fastidieuse équipée dont on ne sait si l’on pourra aller au terme. D’autres livres sous d’aussi difficultueux auspices, à coup sûr on les refermerait. D’où vient donc qu’on poursuit l’entreprise ? De ces cinq précédents ouvrages qui vous ont convaincu de l’existence d’un auteur ? Probablement. Mais certainement aussi de la sensation diffuse qu’il se passe là quelque chose qui mérite que l’on surmonte la réserve initiale. On continue donc d’avancer. On franchit le cap décisif des trente-cinq pages, à partir duquel on prend enfin pied. On va au bout. Et tout rétrospectivement se clarifie. On repense alors à Sartre, évoquant sa lecture de Faulkner dans Situations 1 : « Il semble qu’on puisse comparer la vision du monde de Faulkner à celle d’un homme assis dans une autodécouverte et qui regarde en arrière. » Il faut semblablement ici que les choses s’éloignent du regard pour que la perception en devienne nette et que la compréhension s’organise.
La scène du verger se révèle être un épisode ancien. Celui qui raconte avait alors vingt ans et suivait un cirque en tournée. Avec une jongleuse, il était allé voler des pommes. « Jamais je n’habiterai une maison ! » avait-elle affirmé ce jour-là, devant la demeure close. C’est à partir de cette phrase, placée en incipit, que le récit maintenant se développe. L’ancienne revendication de liberté trouve un ironique écho dans des friches urbaines – à proximité d’échangeurs autoroutiers, de voies ferrées ou fluviales –, où des êtres en précarité tentent de se fixer, où d’autres qui appartiennent au monde du voyage se trouvent contraints de séjourner. Le narrateur les côtoie, pénètre dans leur espace, entre dans leurs abris de fortune. Il se sent en familiarité avec eux, parce qu’« écrire porte au vagabondage », ainsi que le notait Xavier Bazot dans un texte superbe, annonçant à bien des égards l’actuel roman, qu’il rédigea à l’occasion d’une résidence dans le Jura, en 1999-2000. Il n’est en effet point besoin pour ce travail d’instruments encombrants, qui interdisent les déplacements. Le périmètre d’activité de l’écrivain, ce sont les pages de son manuscrit. Et la langue est son terreau nourricier. Tandis que d’autres en littérature, et non des moindres, s’enracinent dans un territoire, notre auteur peut ainsi choisir l’itinérance.
Et sa phrase, aux curiosités tellement prononcées, en porte la trace. Par exemple ces permanentes inversions de la structure, dont on s’aperçoit qu’elles transposent dans le corps du texte la suite des cheminements et contournements pour atteindre ceux dont il est question, en proximité de situation avec l’écrivain. Dans leurs camps volants. Près de leurs baraques pour les uns, de leurs caravanes et de leurs voitures pour les autres. Leur évocation montre un Xavier Bazot magistral dans l’art du portraitiste et du paysagiste. Reprenant patiemment son trait, le précisant sans relâche, jusqu’à tracer de ces bouts de Val-de-Marne et de leurs habitants de passage la fresque impressionnante de vérité. Une récompense inestimable pour le lecteur opiniâtre.

Jean-Claude Lebrun

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64