L'extrait
Christophe BEAUFILS
La mort subite du nourrisson
(p. 7-10)
Il aurait fallu quune troisième main sortît de nos brumes, saisissant les rênes et rétablissant léquilibre pour nous maintenir dans létat le plus écartelé qui soit au monde. Le sperme avançait toujours, bien que prodigieusement ralenti, ninondant que millimètre après millimètre le canal interne; le méat béait dans limminence; nos ahanements pointillaient le squelette rythmique autour de quoi sagrégeaient comme une limaille les mots quen fermant les yeux lon voyait surgir on ne savait de quel point cardinal. Par leur tremblement nos paupières aspiraient jusquau front, siège du génie, la semence que nous sentions contaminer la pulpe cérébrale puis redescendre dans nos doigts, convertie en jambages dencre et de sueur. Tout allait bien, ne restait quà se laisser conduire; mais la phrase entrée dans sa dernière trajectoire allait se refermer, brochée enfin sur son foyer réverbérant, lorsquune infime chute dattention accélérait la décharge au moment où lon entrevoyait la possibilité de mettre lensemble «au propre»! Inlassables on sessuyait; faisions disparaître les feuillets catastrophiques et recommencions depuis les prémices, comptant dun jour à lautre entamer le noyau résistant qui empêchait les deux substances de sélancer à la fois, pétrifiait lessor de lune ou de lautre au moment où leur mélange allait rétablir le scandaleux contact entre linspiration et nos couilles tressautantes. Toujours presque, toujours au bord de la victoire, toujours la «pulsion verbale» avait finalement le dessous; subissait un fléchissement que lon attribuait à quelque organe séparateur, une muqueuse en forme de glotte contre lourlet durci de laquelle on achoppait; mince languette rose à reflets blancs que pour se narguer, notre bouche muette ouverte en grand, lon regardait dans un miroir se figer à la perspective de la première syllabe articulée.
Peut-être, puisque la poésie devenait affaire de masses, une communion aurait-elle dû sétablir selon les mêmes principes; des ateliers décriture nous auraient fourni dautres mains pour saider. Beaucoup renoncèrent, dont on ne sait comment ils sy prirent pour ne pas mourir de chagrin; si séduisantes étaient les perspectives, le jour solitaire où je vissai sur son pied lappareil autodéclencheur et me plantai devant, reins en vedette et sourire sans expression à force den chercher une qui les résumât toutes. Aucun doute que je serais opérationnel; que mon tour venait délargir la syntaxe bourgeoise. Les jambes déjà sécartaient devant lobjectif avec la sensation de puissance que procurent les grandes certitudes. On attendait linventeur suffisamment expérimental pour improviser son uvre en coït public et temps réel, délivrant la littérature de ses dernières concessions. Léclair saisit mes contours en plein bonheur, la tête chaude et les oreilles rougies par le thé dont jabusais. Balbutiai dans la lumière qui me cousait au milieu de ma peau, inoubliable saisissement jamais bien éteint depuis malgré les inconvénients que nous rencontrâmes; demeuré suffisamment vif pour que jy revienne et scrute en pensée ce regard trop volontaire, un peu noir; dun désir trop énorme pour être un jour assouvi, lequel a bien dû shumilier à mesure que ralentissait le pouls jusquen ce lieu dennui où je temporise, me demandant si cest ainsi que je dois commencer mon histoire; chemine avec lenteur, gravissant les marches où ne me rassure quà moitié de rejoindre la compagnie la plus éperdue que jaie su minventer.
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64