L'extrait
John BERGER
L'oiseau blanc
Loiseau blanc
Des institutions, le plus souvent américaines, minvitent de temps en temps à venir leur parler desthétique. Une fois que je songeais à accepter une invitation mais cela ne sest pas fait , je me suis dit que jallais mettre dans mes bagages un oiseau de bois blanc. Le problème, cest quon ne peut pas parler desthétique sans parler du principe espérance et de lexistence du mal. Durant les longs hivers, les paysans de certaines régions de la Haute-Savoie avaient coutume de faire des oiseaux en bois pour les suspendre dans leurs cuisines, peut-être aussi dans leurs chapelles. Des amis qui voyagent mont dit avoir vu des oiseaux semblables, fabriqués selon le même principe, dans certaines régions de Tchécoslovaquie, de Russie et des Pays baltes. Il se peut que la tradition en soit encore plus répandue.
Le principe présidant au façonnage de ces oiseaux est très simple, même si faire un bel oiseau exige beaucoup dadresse. On prend deux morceaux de bois de pin, denviron douze centimètres de long et dun peu moins de deux centimètres et demi de haut et de large. On les trempe dans leau pour assouplir le bois au maximum, puis on les taille. Un des morceaux forme la tête et le corps terminé par une queue en éventail, lautre représente les ailes. Tout lart tient au façonnage de la queue et des ailes. On taille chaque extrémité du bloc des ailes de façon à lui donner la forme dune seule plume. Puis cette extrémité est découpée en treize minces lamelles qui sont alors délicatement ouvertes, lune après lautre, en éventail. On procède de même pour la seconde aile et pour les plumes de la queue. On assemble alors en croix les deux morceaux de bois et loiseau est terminé. Aucune colle nest utilisée, mais seulement un clou, là où les deux morceaux se croisent. Très légers leur poids oscille entre soixante et cent grammes , ces oiseaux sont dhabitude suspendus à un fil fixé à un surplomb de la cheminée, ou à une poutre, pour quils bougent sous leffet des courants dair.
Il nest pas question de comparer un de ces oiseaux à un autoportrait de Van Gogh ou à une crucifixion de Rembrandt. Il sagit dobjets simples, fabriqués de façon artisanale et selon un modèle traditionnel. Mais leur simplicité même permet de distinguer les qualités qui font leur agrément et leur mystère aux yeux de tous ceux qui les voient.
Premièrement, on a affaire à une représentation figurative on regarde un oiseau, plus précisément une colombe, qui est apparemment arrêté en plein vol. Lobjet renvoie donc au monde naturel environnant. Deuxièmement, le choix du sujet (un oiseau qui vole) et le contexte dans lequel il est placé (à lintérieur de la maison où il est peu probable de trouver de vrais oiseaux) rendent cet objet symbolique. Ce symbolisme primaire rejoint alors un symbolisme plus général dordre culturel. Un grand nombre de cultures attribuent des significations symboliques aux oiseaux, aux colombes en particulier.
Troisièmement, il y a le respect pour le matériau utilisé. Le bois est façonné selon ses qualités propres de légèreté, de flexibilité et de texture. En le regardant, on est surpris de voir avec quel bonheur le bois devient oiseau. Quatrièmement, il y a unité et économie formelles. En dépit de lapparente complexité de lobjet, la grammaire qui préside à sa fabrication est dune simplicité qui frise laustérité. Sa richesse est le résultat de répétitions qui sont aussi des variations. Cinquièmement, cet objet fabriqué par lhomme suscite une sorte détonnement: comment diable a-t-il été fait? Jai donné plus haut quelques indications grossières, mais celle ou celui qui ne connaît pas cette technique a envie de prendre la colombe dans la main et de lexaminer attentivement pour découvrir le secret de fabrication quil recèle.
Ces cinq qualités, quand elles sont perçues comme un tout avant que lanalyse ne les distingue, provoquent le sentiment, à tout le moins momentané, de se trouver devant un mystère. On regarde un morceau de bois qui est devenu oiseau. On regarde un oiseau qui est, dune certaine manière, plus quun oiseau. On regarde quelque chose qui a été façonné avec un savoir-faire mystérieux et une sorte damour.
Jusquici jai tenté disoler les qualités de loiseau blanc qui suscitent une émotion esthétique. (Bien quil désigne un mouvement du cur et de limagination, le terme «émotion» prête ici à confusion, car ce à quoi nous avons affaire na pas grand-chose à voir avec nos autres émotions, surtout parce que le moi est ici davantage en suspens.) Pourtant toutes mes définitions éludent la question essentielle. Elles réduisent lesthétique à lart. Elle ne disent rien des rapports entre lart et la nature, entre lart et le monde.
Devant une montagne, un désert juste après le coucher du soleil, ou devant un arbre fruitier, on peut aussi éprouver des émotions esthétiques. Il nous faut donc recommencer, mais cette fois non pas à partir dun objet façonné par lhomme, mais à partir de la nature dans laquelle nous naissons.
Le fait de vivre en ville a toujours eu tendance à engendrer une conception sentimentale de la nature. On pense à elle comme à un jardin, à une vue quencadre une fenêtre, ou encore à un cadre où exercer notre liberté. Les paysans, les marins et les nomades ne sy sont pas laissés prendre. La nature, cest de lénergie et de la lutte. Cest ce qui existe sans rien promettre. Si lhomme la considère comme un cadre ou un décor, il la lui faut concevoir comme un décor qui se prête indifféremment au mal et au bien. Son énergie est affreusement indifférente. La première nécessité de la vie, cest de sabriter, de sabriter de la nature. La première prière est demande de protection. Le premier signe de vie est la douleur. Si la Création a un but, il sagit dun but caché qui ne peut se découvrir quintangiblement au sein des signes, jamais par lévidence concrète de ce qui arrive.
Cest dans cet âpre contexte naturel que se fait la rencontre avec la beauté et, de par sa nature même, cette rencontre est soudaine et imprévisible. Le coup de vent sépuise et la mer change de couleur, dun gris merdeux elle éclate en bleu-vert. Sous le rocher tombé dune avalanche perce une fleur. Au-dessus du bidonville, la lune se lève. Par ces exemples spectaculaires jentends insister sur lâpreté du contexte, mais nous avons tous à lesprit dautres exemples quotidiens: de quelque manière quelle se fasse, cette rencontre avec la beauté constitue toujours une exception, quelque chose qui se produit toujours malgré. Et cest pour cela même quelle nous émeut.
On peut certes défendre lidée que cest la fonction qui est à lorigine de la manière dont la beauté nous émeut. Les fleurs sont promesse de fertilité, le coucher de soleil rappelle la chaleur du foyer, le clair de lune rend la nuit moins obscure, les brillantes couleurs des plumes dun oiseau constituent (même pour nous et de manière atavique) un stimulant sexuel. Pourtant, une telle conception me paraît bien trop réductrice: la neige ne sert à rien, un papillon na pas grand-chose à nous offrir.
Il va de soi que la gamme des choses quune communauté donnée trouve belles dans la nature dépend de ses moyens de survie, de son économie et de sa géographie. Il y a peu de chance pour que les Esquimaux trouvent belles les mêmes choses que les Ashanti. Au sein des sociétés de classes modernes, les déterminations idéologiques sont complexes: on sait, par exemple, que la classe dirigeante anglaise au xviiie siècle naimait pas voir la mer. De même, lusage social quon peut faire dune émotion esthétique change avec le moment historique: la silhouette dune montagne peut représenter la demeure des morts ou un défi à linitiative des vivants. Lanthropologie, létude comparative des religions, léconomie politique et le marxisme lont rendu évident.
Et pourtant, il semble y avoir certains éléments constants que toutes les cultures ont trouvés beaux: au nombre de ceux-ci figurent les fleurs, les arbres, des formes de rochers, les oiseaux, les animaux, la lune, leau qui coule
Il faut bien admettre quil y a comme une coïncidence ou, peut-être même, une harmonie des points de vue. Lévolution des formes naturelles et lévolution de la perception humaine ont coïncidé pour produire le phénomène de reconnaissance potentielle: ce qui est et ce que nous pouvons voir (et sentir aussi parce que nous le voyons) se rencontrent parfois en un point dattestation. Ce point, cette coïncidence, a deux aspects: ce qui a été vu se reconnaît et satteste et, en même temps, celui qui voit satteste par ce quil voit. On se trouve un bref instant et sans avoir les prétentions dun créateur dans la position de Dieu au premier chapitre de la Genèse
Et Il vit que tout cela était bon. Lémotion esthétique devant la nature provient, je pense, de cette double attestation.
Mais nous ne vivons pas au premier chapitre de la Genèse. Pour adopter la chronologie biblique, nous vivons après la Chute. En tout cas, dans un monde de souffrance où le mal est endémique, un monde où les événements ne confirment pas notre Être, un monde auquel il nous faut résister. Cest dans une telle situation que le moment esthétique offre lespérance. Que nous trouvions beaux un cristal ou un coquelicot signifie que nous sommes moins seuls, que nous sommes plus profondément insérés dans lexistence que le cours dune seule vie pourrait nous le faire penser. Jessaie de décrire aussi exactement que possible lexpérience en question; mon point de départ est phénoménologique, non pas déductif; sa forme, perçue en tant que telle, devient un message que lon reçoit, mais quon ne peut traduire parce que, en elle, tout est instantané. Lespace dun instant, lénergie de notre perception devient inséparable de lénergie de la création.
Lémotion esthétique que suscite en nous un objet fabriqué par lhomme comme loiseau blanc dont je suis parti est un dérivé de lémotion que nous éprouvons devant la nature. Loiseau blanc est une tentative pour traduire le message reçu dun oiseau réel. Cest leffort pour transformer linstantané en permanent qui a permis à tous les langages de lart de se développer. Lart suppose que la beauté nest pas une exception quelle nexiste pas malgré mais quelle est le fondement dun ordre.
Il y a plusieurs années, jai écrit, en considérant la face historique de lart, que je jugeais dune uvre en me demandant si elle aidait ou non les hommes du monde moderne à faire valoir leurs droits sociaux. Je nai pas changé davis. Mais lautre face de lart, sa face transcendantale, pose la question du droit ontologique de lhomme.
Lidée que lart est le miroir de la nature est de celles qui ne plaisent quaux périodes de scepticisme. Lart nimite pas la nature, il imite une création, parfois pour proposer un monde autre que le monde réel, parfois simplement pour amplifier, pour confirmer, pour faire pénétrer dans la société le bref espoir offert par la nature. Lart est une réponse organisée à ce que la nature nous permet parfois dentrevoir. Il entreprend de transformer la reconnaissance potentielle en reconnaissance qui ne cesse point. Il proclame lhomme dans lespoir de recevoir une réponse plus sûre
la face transcendantale de lart est toujours une forme de prière.
Loiseau de bois blanc se balance dans lair chaud qui séchappe du poêle dans la cuisine où les voisins sont en train de boire. Dehors, par moins 25° centigrades, les vrais oiseaux meurent de froid!
1985
Éditions Champ Vallon
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