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Collection DÉTOURS

Gabriel BERGOUNIOUX Il y a un

Extrait

Pages 3-19

1
Pas si invisible qu’ils le croient (quand je suis là, pourquoi ils ne baissent plus autant la voix p
our en parler?), la guerre a grandi avec moi. Le temps où elle n’existait pas, c’est l’imparfait. Elle n’est pas venue d’un coup à la taille qui est la sienne. Avant, c’est de longtemps (je confonds mes souvenirs avec ce qu’ils disent), j’ai fini par mélanger leurs récits avec les histoires que je sais, j’imagine les avoir connues alors qu’on me les a racontés; ils m’inventent une mémoire. Pareil pour eux. Ils n’arrêtent pas de changer. Ce qu’ils ont de plus convaincu, ils le tiennent du journal, d’une émission radio ou télé. Ils répètent. Plus personne n’évoque la paix sans mettre la phrase au passé.


2

L’agression, personne ne l’avait vue venir. Quand c’est pas les trains ou les avions, c’est les écoles qui font grève. Les lycées jetaient par les rues des paquets d’ados turbulents qui galopaient dans les rues en demandant on sait pas quoi, et ça dégénérait parce que des bandes en profitaient pour faire de la casse. Ça finissait par des charges de police, des voitures qui brûlaient avec l’image brouillée par les lacrymogènes du même type en tee-shirt, jeans et baskets, un foulard rouge sur le nez, qui balance sa bouteille enflammée en direction des flics, probablement. Plus dur quand les paysans déversaient du haut des ponts leurs rouleaux de paille en travers des autoroutes et menaçaient d’allumer des bûchers sous les pylônes à haute tension si on continuait à les étrangler. Ou les routiers encombraient les carrefours avec leur remorque détachée pendant qu’au volant du tracteur, ils formaient un convoi pare-chocs contre pare-chocs, les phares allumés dans le diesel, provoquant des bouchons interminables.

Et les répercussions sur les usines, le chômage technique quand beaucoup d’entreprises ne pouvaient plus verser les salaires. Les ateliers débrayaient l’un après l’autre, de nouveaux cortèges, des défilés où les manifestants arpentaient la chaussée, menaçant. Ils refusaient de céder tant qu’ils n’auraient pas obtenu gain de cause. Les prix augmentaient, et l’inflation. Il fallait d’urgence bloquer les salaires, imposer la désindexation, accroître temporairement la pression fiscale. Les infirmières, dont les calicots barraient l’entrée des urgences, et à l’entrée des banques et des grands magasins, les piquets de grève, agglutinés entre les barrières de sécurité, accrochaient les clients et les malades, vous expliquer, et siffler les intérimaires et l’encadrement qui assuraient la continuité du service. Est-ce qu’on devait reculer?

Des pénuries comme on ne croyait plus en voir. La société qui nous approvisionne est occupée; plus rien ne sort. Ou: Votre commande, elle attend quelque part sur un quai de triage. Le service expédition s’accrochait au téléphone avec des correspondants qui se repassaient la communication, on voyait pas de solution, à reprendre avec notre division suivi des colis, une musique d’attente qui s’éternisait et quelqu’un, il n’était pas au courant: Où vous dites? C’est plus de mon ressort. Mon secteur va pas jusque-là mais je passe la commission au collègue, il vous rappelle dès qu’il rentre et il ne rappelait pas, quand c’était pas un problème de règlement qui bloquait la transaction, le service informatique du fournisseur en rade depuis quinze jours. Ils vont le remettre en route sauf qu’avant de traiter ce qui s’est accumulé, c’est pas demain qu’on s’occupe de nous, ou bien les caristes coinçaient les plates-formes avec leurs chariots dont ils retiraient les batteries, des palettes attachées avec chaînes et cadenas. Les protestations enflaient, qu’il commence à y en avoir marre de ces types qu’en font qu’à leur tête, qui veulent imposer leur loi à coup d’arrêts de travail à répétition.

À la chambre, le gouvernement était interpellé sur les mesures qu’il comptait prendre et renversé quand il proposait de répondre aux attentes des électeurs. Il serait temps qu’on en revienne aux principes de la légalité républicaine, ça suffit des agitateurs professionnels (à la solde de qui?) avides de notoriété, qui s’épanchent sitôt qu’on leur fourre un micro sous le nez, les abonnés du mégaphone, les porteurs de pancarte. Ils exploitent le mécontentement dont ils sont la cause pour mettre à genoux l’économie. Des revendications insensées. Un corporatisme étroit. La ruine des entreprises. Assez de ces types qui tirent profit des lois sociales, les avantages acquis, du salaire garanti, des congés payés, les jours fériés, les ponts, la retraite, l’assurance-maladie et ils démolissent le pays. Ils scient la branche sur laquelle ils sont installés. Des signaux inquiétants de la bourse, la monnaie attaquée sur les marchés internationaux, l’aggravation du déséquilibre de la balance, la compétitivité des exportateurs menacée, irrémédiablement.

En commission des finances, le rapporteur déplorait l’hémorragie des capitaux, l’émigration des agents économiques les plus actifs sous des cieux plus accueillants, un marché de l’emploi des cadres de haut niveau si peu attractif que leurs compétences profitent à nos concurrents à cause d’un cadre législatif inadapté, d’un excès de réglementation. Pas un jour sans que la presse ne rapporte des témoignages de la dégradation de l’autorité publique, la dilapidation des richesses du pays, des affrontements qui consacrent le triomphe d’intérêts particuliers (des petits groupes ultra-minoritaires arc-boutés sur une rente de situation, des privilèges d’un autre âge). Des solutions fortes, écartées jusqu’alors au nom d’un égalitarisme qui génère toutes les inégalités, devenaient l’argument de partis qui ne cachaient plus leur volonté d’en découdre. Ils rencontraient un écho grandissant auprès des églises et des entrepreneurs, chez tous ceux dont on ne parle jamais, qui sont la majorité, pour qui l’insécurité est la première négation de leurs droits (il ne faudrait pas oublier qu’ils en ont, eux aussi), qui trouvaient l’idée d’un tour de vis pas si mauvaise, remettre les pendules à l’heure une bonne fois. Contre ceux qui poussent, à sans arrêt réclamer la bouche pleine. L’opposition a le beau rôle. Vous pensez aux imputations budgétaires? Une bombe à retardement qui creuse le déficit, une programmation qui va à l’encontre de tous les principes de gestion. Les cercles dirigeants et les conseillers tombaient d’accord avec les édiles et les élus locaux. Confrontés aux vrais problèmes, ils se désolidarisaient de leaders qui s’obstinaient dans des confrontations stériles, suivant des schémas dépassés… Les accusations de corruption se multipliaient. Ministres, personnalités du spectacle et dirigeants politiques faisaient rigoler les téléspectateurs quand leurs marionnettes à gros nez et lunettes d’écaille se chamaillaient des pourcentages et des commissions, les faveurs d’actrices, de collègues ou d’éphèbes. Les animateurs des radio jeunes se traitaient en prenant comme insultes les noms de syndicalistes ou d’intellectuels.

La presse, distancée par les magazines, comptait les points. Les débats télévisés battaient des records d’audience à l’envers. Des philosophes donnaient leur avis avec des citations d’auteurs classiques et des conseils de modération ou de fermeté. Un incident oublié quinze jours après acquérait grâce à eux une dimension symbolique qui témoignait d’un avilissement sans précédent. Il importait d’être raisonnable et de prendre de nouvelles dispositions dont tout le monde se foutait. Qui allait les écouter? Ils n’avaient qu’à baratiner leurs étudiants et inclure la question dans les partiels s’ils voulaient un public mais qu’ils s’occupent de leurs amphis au lieu d’encombrer les pages des journaux. Les hauts fonctionnaires, convertis aux managers et aux décisionnels, à des exposés techniques dans les séminaires de réflexion, prouvaient par des simulations la faisabilité d’objectifs démontrés sur un cas d’école, à condition de dépasser les blocages entre des partenaires condamnés à camper sur des positions figées, des conceptions devenues hétérogènes avec la réalité.

Il n’y a plus conflit d’intérêts. Ils se retrouvent objectivement dans le même camp et pourtant l’une des parties s’enferme dans une grille de lecture héritée de la première révolution industrielle. Les circonstances imposent de surmonter ces archaïsmes, de mettre en question la connivence de petits chefs, petits patrons et maîtrise d’un autre âge, et des doctrinaires des syndicats de fonctionnaires, qui se rallient aux mouvements qu’ils ne dirigent plus, entraînés par qui en veut, et des comités de lutte, des assemblées générales, n’importe quoi permet d’augmenter la pagaille. Les mêmes qui critiquent la société et passent à la caisse en fin de mois. À ce rythme, l’économie n’en a plus pour longtemps. Nos concurrents rafleront ce qui n’a pas été ruiné, et sans doutes existentiels. Notre pays n’a déjà plus les moyens de conserver la place qui devrait être la sienne. En sapant la compétitivité de nos entreprises, ils font, qu’ils le veuillent ou pas, le jeu d’un capitalisme mondial qui profite de la dégradation de nos résultats pour nous supplanter. Ceux qui se reconnaissaient trop bien répondaient en dénonçant les spéculations, les profits, les combines. C’était quoi ceux qui prétendaient leur faire la morale?

Les gens retrouvaient les valeurs familiales, l’accomplissement personnel. Le coup de l’engagement, j’ai déjà donné, merci. Aux autres. De toutes façons, leur devise, aujourd’hui, c’est du un pour tous, tout pour moi. Et ils ont pas tort. D’abord, trop d’étrangers. Y en a plus que pour les vieux et leurs médicaments. Qu’est-ce qu’ils veulent, à la fin? Et la drogue! Encore des bagarres. Ils l’ont dit aux infos, la quatrième nuit que ça flambe, les banlieues. Des zones de non droit. Les pompiers osent plus s’y aventurer. Des tours, des barres et des parkings pleins de carcasses désossées, des bennes débordant d’encombrants avec des caravanes à demeure, les motos sans plaque, des voitures on voudrait bien savoir où ils trouvent l’argent, hein? Et les rodéos, des gosses qui jouent au foot à l’heure où ils devraient être à l’école. Plus une vitre dans les entrées, les ascenseurs (ils marchent pas) ça sent la pisse, les boîtes aux lettres vandalisées. Ils organisent des combats de chien dans les cours, la nuit, pour les paris, avec des liasses qui circulent, éclairés aux projecteurs depuis une fenêtre parce que les lampadaires, ils les ont pétés au lance-pierres. Tu gueules de ton balcon, tu risques le coup de vingt-deux lr. Du recel.

Quelques quartiers avaient rempli la rubrique des faits divers, où un commissaire n’aurait jamais risqué une voiture de patrouille isolée. Les difficultés s’étalaient, des villes entières aspirées dans la violence, finissaient livrées à des gangs qui en faisaient leur champ de bataille avant de passer un arrangement le temps de barrer les voies ferrées avec des blocs de ciment armé, de coucher des grues en travers des avenues, de défoncer les relais téléphoniques à la voiture-bélier, d’isoler une zone commerciale en coupant un transfo et en incendiant des baraques de chantier sur les accès avant de déménager la marchandise avec des camions volés. Ils finissaient par s’en prendre aux boutiques du centre sans que la police appelée à la rescousse puisse rien empêcher. Pas moyen de rétablir la circulation. Les cheminots, qui avaient dénoncé l’insécurité, débrayaient quand on parlait de réquisition et les routiers après eux filtraient le passage, des chauffeurs en tricot de peau qui roulent les biceps quand une femme seule engage sa voiture dans la chicane des tracteurs.

Ce titre: Dramatique explosion d’un dépôt d’hydrocarbure et, en caractères plus petits, les victimes se compteraient par centaines. De grands brûlés, les services de secours débordés, un carrousel d’ambulances, le film bousculé d’un brancard couvert de gaze blanche qu’on enfourne dans un hayon, des gens déshabillés par le souffle, sanglants, une femme qui pleure les jambes écartées, un type recroquevillé, une couverture sur le dos. Les familles demandent des explications, que des responsables soient désignés, des sanctions. Des appels aux dons et à la solidarité nationale, sans succès. La visite du président empêchée par la foule en colère: Assassins! Assassins! La voiture caillassée, un gendarme de l’escorte fait usage de son arme, il est lynché. La brigade se réfugie dans un hôpital, aussitôt mis à sac, le bloc opératoire, les appareils de radiologie, le scanner jeté du sixième étage, éclaté sur le bitume. Des milliards de dégâts. Sabotage. Ailleurs, un incendie géant, un entrepôt de produits toxiques, des milliers de personnes empoisonnées. La compagnie argue d’un sabotage. Les assurances confirment pour faire jouer la clause d’exception. L’acte irresponsable d’un meneur, la conséquence d’un conflit qui s’éternisait entre les employés et les personnels de sociétés prestataires en concurrence sur le site. L’enquête diligentée constate qu’il est impossible de reconstituer les faits, tous les indices détruits par la corrosion. Des photos de tuyauteries pliées, de tôles déformées, des coulées de métal et, infimes, deux silhouettes en costume sombre qu’on distingue mal, à cause de l’agrandissement, sur un fond de bâtiments calcinés. Ils trébuchent dans les câbles, les cuves éventrées. Ils collectent des fragments d’acier, de plastique fondu qu’ils déposent dans des sachets stériles. Le mot d’attentat est trop souvent prononcé et aussitôt repoussé pour qu’on n’y croie pas à la fin. Un petit groupe d’activistes qui cherche à en découdre aurait noyauté le comité d’entreprise. Un prétexte. Une histoire de racket. On a fait état de rétorsions. Une répétition d’incidents de plus en plus graves; la loi des séries, comme on dit. Vous trouvez pas que le hasard y va un peu fort? Finalement, le procureur fait référence à un document dont la communication est impossible en raison de la procédure et qui, sans la valider complètement, interdit qu’on écarte l’hypothèse…

Vous ferez croire à personne qu’il y a pas quelque chose derrière ces déraillements, les départs de feux en forêt, l’effondrement d’une tour en construction qui a enseveli les pavillons autour, ces entreprises qui partent en fumée. Quelque chose ou quelqu’un. Combien de victimes? D’autres images de véhicules blancs, l’éclat des gyrophares, empêtrés dans des monceaux de briques, un engin de chantier carbonisé, avec de la fumée qui s’en dégage encore, une femme est en train de creuser les décombres, son mari est dessous elle dit, et un infirmier en blouse gesticule pour libérer le passage, au point qu’il vient taper dans la caméra, on voit un mouvement flou et plus rien. Et cette usine d’électrolyse où le laboratoire a été soufflé. Les voisins ont parlé d’une détonation. Ils expliquent en montrant au reportage les éclats de verre fichés dans la cloison et les meubles, les traces de suie sur le crépi. C’est un miracle que le foyer ait pu être confiné. Ils auraient retrouvé un dispositif de mise à feu. Le directeur avait reçu des menaces. L’émotion soulevée par un enlèvement, presque un enfant, torturé avant d’être assassiné. Des actes de barbarie. Faut que ça cesse.

Ils sont pas si nombreux, les coupables, hein? On les connaît. Pas besoin d’aller chercher bien loin. À V., une pétition circule qui dénonce une famille, avec le nom et l’adresse, un trafic de voitures volées, on les a vus changer les plaques. Et de la drogue, évidemment. Des tirs dans la cage d’escalier, en plein jour (gros plan sur des impacts dans le plâtre). Les pneus crevés. Et ça continue! À croire que la police les protège. Voleurs ou sociétés de gardiennage, c’est les mêmes qui font le boulot. Obligé de te faire justice tout seul. Est-ce que c’est vrai? La nuit, quelques types en treillis et rangers feraient le tour du pâté de maisons avec des fusils de chasse et des molosses.

La guerre.

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