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Pas si invisible quils le croient (quand je suis là, pourquoi ils ne baissent plus autant la voix p
our en parler?), la guerre a grandi avec moi. Le temps où elle nexistait pas, cest limparfait. Elle nest pas venue dun coup à la taille qui est la sienne. Avant, cest de longtemps (je confonds mes souvenirs avec ce quils disent), jai fini par mélanger leurs récits avec les histoires que je sais, jimagine les avoir connues alors quon me les a racontés; ils minventent une mémoire. Pareil pour eux. Ils narrêtent pas de changer. Ce quils ont de plus convaincu, ils le tiennent du journal, dune émission radio ou télé. Ils répètent. Plus personne névoque la paix sans mettre la phrase au passé.
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Lagression, personne ne lavait vue venir. Quand cest pas les trains ou les avions, cest les écoles qui font grève. Les lycées jetaient par les rues des paquets dados turbulents qui galopaient dans les rues en demandant on sait pas quoi, et ça dégénérait parce que des bandes en profitaient pour faire de la casse. Ça finissait par des charges de police, des voitures qui brûlaient avec limage brouillée par les lacrymogènes du même type en tee-shirt, jeans et baskets, un foulard rouge sur le nez, qui balance sa bouteille enflammée en direction des flics, probablement. Plus dur quand les paysans déversaient du haut des ponts leurs rouleaux de paille en travers des autoroutes et menaçaient dallumer des bûchers sous les pylônes à haute tension si on continuait à les étrangler. Ou les routiers encombraient les carrefours avec leur remorque détachée pendant quau volant du tracteur, ils formaient un convoi pare-chocs contre pare-chocs, les phares allumés dans le diesel, provoquant des bouchons interminables.
Et les répercussions sur les usines, le chômage technique quand beaucoup dentreprises ne pouvaient plus verser les salaires. Les ateliers débrayaient lun après lautre, de nouveaux cortèges, des défilés où les manifestants arpentaient la chaussée, menaçant. Ils refusaient de céder tant quils nauraient pas obtenu gain de cause. Les prix augmentaient, et linflation. Il fallait durgence bloquer les salaires, imposer la désindexation, accroître temporairement la pression fiscale. Les infirmières, dont les calicots barraient lentrée des urgences, et à lentrée des banques et des grands magasins, les piquets de grève, agglutinés entre les barrières de sécurité, accrochaient les clients et les malades, vous expliquer, et siffler les intérimaires et lencadrement qui assuraient la continuité du service. Est-ce quon devait reculer?
Des pénuries comme on ne croyait plus en voir. La société qui nous approvisionne est occupée; plus rien ne sort. Ou: Votre commande, elle attend quelque part sur un quai de triage. Le service expédition saccrochait au téléphone avec des correspondants qui se repassaient la communication, on voyait pas de solution, à reprendre avec notre division suivi des colis, une musique dattente qui séternisait et quelquun, il nétait pas au courant: Où vous dites? Cest plus de mon ressort. Mon secteur va pas jusque-là mais je passe la commission au collègue, il vous rappelle dès quil rentre et il ne rappelait pas, quand cétait pas un problème de règlement qui bloquait la transaction, le service informatique du fournisseur en rade depuis quinze jours. Ils vont le remettre en route sauf quavant de traiter ce qui sest accumulé, cest pas demain quon soccupe de nous, ou bien les caristes coinçaient les plates-formes avec leurs chariots dont ils retiraient les batteries, des palettes attachées avec chaînes et cadenas. Les protestations enflaient, quil commence à y en avoir marre de ces types quen font quà leur tête, qui veulent imposer leur loi à coup darrêts de travail à répétition.
À la chambre, le gouvernement était interpellé sur les mesures quil comptait prendre et renversé quand il proposait de répondre aux attentes des électeurs. Il serait temps quon en revienne aux principes de la légalité républicaine, ça suffit des agitateurs professionnels (à la solde de qui?) avides de notoriété, qui sépanchent sitôt quon leur fourre un micro sous le nez, les abonnés du mégaphone, les porteurs de pancarte. Ils exploitent le mécontentement dont ils sont la cause pour mettre à genoux léconomie. Des revendications insensées. Un corporatisme étroit. La ruine des entreprises. Assez de ces types qui tirent profit des lois sociales, les avantages acquis, du salaire garanti, des congés payés, les jours fériés, les ponts, la retraite, lassurance-maladie et ils démolissent le pays. Ils scient la branche sur laquelle ils sont installés. Des signaux inquiétants de la bourse, la monnaie attaquée sur les marchés internationaux, laggravation du déséquilibre de la balance, la compétitivité des exportateurs menacée, irrémédiablement.
En commission des finances, le rapporteur déplorait lhémorragie des capitaux, lémigration des agents économiques les plus actifs sous des cieux plus accueillants, un marché de lemploi des cadres de haut niveau si peu attractif que leurs compétences profitent à nos concurrents à cause dun cadre législatif inadapté, dun excès de réglementation. Pas un jour sans que la presse ne rapporte des témoignages de la dégradation de lautorité publique, la dilapidation des richesses du pays, des affrontements qui consacrent le triomphe dintérêts particuliers (des petits groupes ultra-minoritaires arc-boutés sur une rente de situation, des privilèges dun autre âge). Des solutions fortes, écartées jusqualors au nom dun égalitarisme qui génère toutes les inégalités, devenaient largument de partis qui ne cachaient plus leur volonté den découdre. Ils rencontraient un écho grandissant auprès des églises et des entrepreneurs, chez tous ceux dont on ne parle jamais, qui sont la majorité, pour qui linsécurité est la première négation de leurs droits (il ne faudrait pas oublier quils en ont, eux aussi), qui trouvaient lidée dun tour de vis pas si mauvaise, remettre les pendules à lheure une bonne fois. Contre ceux qui poussent, à sans arrêt réclamer la bouche pleine. Lopposition a le beau rôle. Vous pensez aux imputations budgétaires? Une bombe à retardement qui creuse le déficit, une programmation qui va à lencontre de tous les principes de gestion. Les cercles dirigeants et les conseillers tombaient daccord avec les édiles et les élus locaux. Confrontés aux vrais problèmes, ils se désolidarisaient de leaders qui sobstinaient dans des confrontations stériles, suivant des schémas dépassés
Les accusations de corruption se multipliaient. Ministres, personnalités du spectacle et dirigeants politiques faisaient rigoler les téléspectateurs quand leurs marionnettes à gros nez et lunettes décaille se chamaillaient des pourcentages et des commissions, les faveurs dactrices, de collègues ou déphèbes. Les animateurs des radio jeunes se traitaient en prenant comme insultes les noms de syndicalistes ou dintellectuels.
La presse, distancée par les magazines, comptait les points. Les débats télévisés battaient des records daudience à lenvers. Des philosophes donnaient leur avis avec des citations dauteurs classiques et des conseils de modération ou de fermeté. Un incident oublié quinze jours après acquérait grâce à eux une dimension symbolique qui témoignait dun avilissement sans précédent. Il importait dêtre raisonnable et de prendre de nouvelles dispositions dont tout le monde se foutait. Qui allait les écouter? Ils navaient quà baratiner leurs étudiants et inclure la question dans les partiels sils voulaient un public mais quils soccupent de leurs amphis au lieu dencombrer les pages des journaux. Les hauts fonctionnaires, convertis aux managers et aux décisionnels, à des exposés techniques dans les séminaires de réflexion, prouvaient par des simulations la faisabilité dobjectifs démontrés sur un cas décole, à condition de dépasser les blocages entre des partenaires condamnés à camper sur des positions figées, des conceptions devenues hétérogènes avec la réalité.
Il ny a plus conflit dintérêts. Ils se retrouvent objectivement dans le même camp et pourtant lune des parties senferme dans une grille de lecture héritée de la première révolution industrielle. Les circonstances imposent de surmonter ces archaïsmes, de mettre en question la connivence de petits chefs, petits patrons et maîtrise dun autre âge, et des doctrinaires des syndicats de fonctionnaires, qui se rallient aux mouvements quils ne dirigent plus, entraînés par qui en veut, et des comités de lutte, des assemblées générales, nimporte quoi permet daugmenter la pagaille. Les mêmes qui critiquent la société et passent à la caisse en fin de mois. À ce rythme, léconomie nen a plus pour longtemps. Nos concurrents rafleront ce qui na pas été ruiné, et sans doutes existentiels. Notre pays na déjà plus les moyens de conserver la place qui devrait être la sienne. En sapant la compétitivité de nos entreprises, ils font, quils le veuillent ou pas, le jeu dun capitalisme mondial qui profite de la dégradation de nos résultats pour nous supplanter. Ceux qui se reconnaissaient trop bien répondaient en dénonçant les spéculations, les profits, les combines. Cétait quoi ceux qui prétendaient leur faire la morale?
Les gens retrouvaient les valeurs familiales, laccomplissement personnel. Le coup de lengagement, jai déjà donné, merci. Aux autres. De toutes façons, leur devise, aujourdhui, cest du un pour tous, tout pour moi. Et ils ont pas tort. Dabord, trop détrangers. Y en a plus que pour les vieux et leurs médicaments. Quest-ce quils veulent, à la fin? Et la drogue! Encore des bagarres. Ils lont dit aux infos, la quatrième nuit que ça flambe, les banlieues. Des zones de non droit. Les pompiers osent plus sy aventurer. Des tours, des barres et des parkings pleins de carcasses désossées, des bennes débordant dencombrants avec des caravanes à demeure, les motos sans plaque, des voitures on voudrait bien savoir où ils trouvent largent, hein? Et les rodéos, des gosses qui jouent au foot à lheure où ils devraient être à lécole. Plus une vitre dans les entrées, les ascenseurs (ils marchent pas) ça sent la pisse, les boîtes aux lettres vandalisées. Ils organisent des combats de chien dans les cours, la nuit, pour les paris, avec des liasses qui circulent, éclairés aux projecteurs depuis une fenêtre parce que les lampadaires, ils les ont pétés au lance-pierres. Tu gueules de ton balcon, tu risques le coup de vingt-deux lr. Du recel.
Quelques quartiers avaient rempli la rubrique des faits divers, où un commissaire naurait jamais risqué une voiture de patrouille isolée. Les difficultés sétalaient, des villes entières aspirées dans la violence, finissaient livrées à des gangs qui en faisaient leur champ de bataille avant de passer un arrangement le temps de barrer les voies ferrées avec des blocs de ciment armé, de coucher des grues en travers des avenues, de défoncer les relais téléphoniques à la voiture-bélier, disoler une zone commerciale en coupant un transfo et en incendiant des baraques de chantier sur les accès avant de déménager la marchandise avec des camions volés. Ils finissaient par sen prendre aux boutiques du centre sans que la police appelée à la rescousse puisse rien empêcher. Pas moyen de rétablir la circulation. Les cheminots, qui avaient dénoncé linsécurité, débrayaient quand on parlait de réquisition et les routiers après eux filtraient le passage, des chauffeurs en tricot de peau qui roulent les biceps quand une femme seule engage sa voiture dans la chicane des tracteurs.
Ce titre: Dramatique explosion dun dépôt dhydrocarbure et, en caractères plus petits, les victimes se compteraient par centaines. De grands brûlés, les services de secours débordés, un carrousel dambulances, le film bousculé dun brancard couvert de gaze blanche quon enfourne dans un hayon, des gens déshabillés par le souffle, sanglants, une femme qui pleure les jambes écartées, un type recroquevillé, une couverture sur le dos. Les familles demandent des explications, que des responsables soient désignés, des sanctions. Des appels aux dons et à la solidarité nationale, sans succès. La visite du président empêchée par la foule en colère: Assassins! Assassins! La voiture caillassée, un gendarme de lescorte fait usage de son arme, il est lynché. La brigade se réfugie dans un hôpital, aussitôt mis à sac, le bloc opératoire, les appareils de radiologie, le scanner jeté du sixième étage, éclaté sur le bitume. Des milliards de dégâts. Sabotage. Ailleurs, un incendie géant, un entrepôt de produits toxiques, des milliers de personnes empoisonnées. La compagnie argue dun sabotage. Les assurances confirment pour faire jouer la clause dexception. Lacte irresponsable dun meneur, la conséquence dun conflit qui séternisait entre les employés et les personnels de sociétés prestataires en concurrence sur le site. Lenquête diligentée constate quil est impossible de reconstituer les faits, tous les indices détruits par la corrosion. Des photos de tuyauteries pliées, de tôles déformées, des coulées de métal et, infimes, deux silhouettes en costume sombre quon distingue mal, à cause de lagrandissement, sur un fond de bâtiments calcinés. Ils trébuchent dans les câbles, les cuves éventrées. Ils collectent des fragments dacier, de plastique fondu quils déposent dans des sachets stériles. Le mot dattentat est trop souvent prononcé et aussitôt repoussé pour quon ny croie pas à la fin. Un petit groupe dactivistes qui cherche à en découdre aurait noyauté le comité dentreprise. Un prétexte. Une histoire de racket. On a fait état de rétorsions. Une répétition dincidents de plus en plus graves; la loi des séries, comme on dit. Vous trouvez pas que le hasard y va un peu fort? Finalement, le procureur fait référence à un document dont la communication est impossible en raison de la procédure et qui, sans la valider complètement, interdit quon écarte lhypothèse
Vous ferez croire à personne quil y a pas quelque chose derrière ces déraillements, les départs de feux en forêt, leffondrement dune tour en construction qui a enseveli les pavillons autour, ces entreprises qui partent en fumée. Quelque chose ou quelquun. Combien de victimes? Dautres images de véhicules blancs, léclat des gyrophares, empêtrés dans des monceaux de briques, un engin de chantier carbonisé, avec de la fumée qui sen dégage encore, une femme est en train de creuser les décombres, son mari est dessous elle dit, et un infirmier en blouse gesticule pour libérer le passage, au point quil vient taper dans la caméra, on voit un mouvement flou et plus rien. Et cette usine délectrolyse où le laboratoire a été soufflé. Les voisins ont parlé dune détonation. Ils expliquent en montrant au reportage les éclats de verre fichés dans la cloison et les meubles, les traces de suie sur le crépi. Cest un miracle que le foyer ait pu être confiné. Ils auraient retrouvé un dispositif de mise à feu. Le directeur avait reçu des menaces. Lémotion soulevée par un enlèvement, presque un enfant, torturé avant dêtre assassiné. Des actes de barbarie. Faut que ça cesse.
Ils sont pas si nombreux, les coupables, hein? On les connaît. Pas besoin daller chercher bien loin. À V., une pétition circule qui dénonce une famille, avec le nom et ladresse, un trafic de voitures volées, on les a vus changer les plaques. Et de la drogue, évidemment. Des tirs dans la cage descalier, en plein jour (gros plan sur des impacts dans le plâtre). Les pneus crevés. Et ça continue! À croire que la police les protège. Voleurs ou sociétés de gardiennage, cest les mêmes qui font le boulot. Obligé de te faire justice tout seul. Est-ce que cest vrai? La nuit, quelques types en treillis et rangers feraient le tour du pâté de maisons avec des fusils de chasse et des molosses.
La guerre.
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