Le début Pages 7-17 On la devine, là, près du trou laissé par un poteau arraché, au guidon, au creux de la selle, au renflement des fontes, le casque intégral à l’arrière, sous la bâche verte, il s’est écarté, le haut de sa combinaison roulé sur les hanches, le torse blanc plus maigre de se dégager du bourrelet de toile qui fait une bouée à la taille, comme épluché, les manches qui pendouillent, un foulard violet au cou et le sac reporter en bandoulière, l’appareil en main, de cadrer un camion détruit, le plus près au pied de la falaise, difficile d’approcher, embarrassé de la sacoche, un trépied dépasse, le poids du matériel de pas devoir retourner, droit sur le tracteur en équilibre au bord de la dépression creusée à l’aplomb, le train avant dans le vide. L’image qu’il veut, il va leur faire régler au tarif que ça se négocie quand on vous retient pour la double page centrale, comme les grands, exactement, son travail enfin reconnu, quand il l’ouvre à la sortie des presses, les couleurs vernissées, de vérifier qu’ils ont respecté sa patte, un contraste dur, ombre et soleil, les teintes passées et le grain qui creuse des impacts de rouille, il va la tirer d’un angle plus en bas, s’enfonçant dans le gravier, entre les rochers encroûtés de boue, les tiges cassantes des plantes desséchées, les tôles déchiquetées. Le viseur le déporte, d’y enfermer un peu moins de lumière, ou de faux jour, avec sous la cabine aplatie le moteur encastré dans l’habitacle, à se contorsionner, un genou en terre, déclencher, et encore une fois la même, se redresser, il met en ligne le capot retourné qui a volé plus loin, il en rapproche le craquellement de boue séchée dans le fond en zoomant, après il passe aux demi-cercles des roues, il cadre la remorque. Il s’extirpe de la fosse en gravissant une coulée qui se dérobe; un fil qu’il a soulevé de la pointe de sa botte et un accumulateur fracassé émerge au bout, alors derrière le volant?
Gabriel BERGOUNIOUX
Doucement
A cause de la benne jetée par le travers, il effectue un détour par le fourré à moitié écrasé sous le châssis, arrêté net, une manche retenue à un épineux, il empoigne, ça l’énerve, le boudin de toile en ceinture détrempé de sueur, il pivote brutalement pour se détacher et un coup à l’aine lui arrache l’appareil, ah merde, l’équipement par terre, le trépied qui vient de lui rentrer dans le côté, la fin des plans, son reportage en l’air, chaque fois pareil, suffit que t’es pressé, tout s’enfile de travers, un trépied qu’il s’en sert jamais en plus, ce qui lui a pris de l’emporter, et sans l’étui, sans cache, ni la dragonne au poignet parce que ça le gêne, oui, le prix qu’il a coûté, d’abord.
Accroupi dans la position de qui se soulage, avec le taillis qui le griffe, en plus des mouches, l’avant du sac reposant de biais sur le caillou, les cuisses écartées, entre ses bottes, protéger l’appareil, un peu tard. Il passe les mains en dessous, le recueille entre ses paumes, le soupèse, le retourne, vérifie l’objectif à travers l’œilleton. Pas dû tellement morfler, hein, amorti par les branches. Il dénoue son foulard, entortille l’index dans l’étoffe et nettoie la lentille, s’occupe du boîtier, essuie la poussière trop longtemps: il hésite à l’essayer. Il ajuste, cherche n’importe quoi pour en faire l’épreuve, défilent une branche, un flanc du camion, le rocher, le terrain, il dilate des galets et puis du verre pilé l’accroche, photo, une portière, ajusté le trou de la vitre, photo, ensuite un plan d’ensemble, photo. Ça marche! La lanière du sac glisse. Il bouge plus, les coudes contenant ses genoux, la tête fléchie, les doigts serrés. Pas tellement loin de la cata il est passé.
Il dégage son bras et se contorsionne pour voir où le trépied l’a mâché. Y a rien. Il passe la courroie de l’appareil à son poignet, glisse le foulard dans un pli de la combinaison et recale la sacoche à l’épaule. Il mesure la fournaise à la distance qui le sépare encore du camion suivant, couché de travers et enseveli sous la paroi qui s’est effondrée et l’a presque englouti, pas facile qu’il en tire une vue qui rendrait vraiment. Ces photos, en plus, c’est pas une très bonne idée, le ciel écrase la perspective, le rocher floute le second plan, des engins comme ça, il aurait les mêmes chez un ferrailleur, n’importe quel cimetière de mécaniques dans une zone industrielle ou sur les docks, sans devoir piétiner dans un coin de fin du monde que c’est pas son heure, la lumière orientée comme elle est.
En laissant la piste, il voulait le panoramique qu’il avait depuis sa moto, la grande table tranchée par le dénivelé et plusieurs des camions accidentés au bas mais plus près, le nez à la falaise, ça parle de rien et le plateau, pour retrouver l’abrupt, le vertige qu’il imagine, en prenant du recul pour rendre la muraille, on distingue plus les tracteurs précipités, ce qu’il en reste avec le temps rongé par la caillasse, difficiles à profiler dans l’ombre portée, allez, en terminer au moins de cette carcasse, maintenant qu’il y est, des fois que, resté dans la cabine, il y trouve, vers la portière, ça avance toujours pas, peut pas, sa manche empêtrée qu’il a pas dégagée, ça commence à bien faire. Il tire, ça se tend, un déchirement et flasque: C’est pas mon jour, terminé, on remise, pas seulement il en a sa claque mais de pas rater le transport, pour ça venu, manquerait plus que ça, demi-tour. Un coup d’œil avant d’abandonner. Ça vaudrait la peine, quand on lève la tête, il aurait pu avant, les circonvolutions de la route agrippée au versant, faufilée dans la pente jusqu’aux rochers où elle disparaît, l’empreinte des explosions sur la paroi, des stries guillochées où ils se sont attaqués à la côte, ouverte en force, des pains de dynamite, quelques bulls, au pic et à la brouette.
(Il y a, sous verre, dans un cadre en bois verni, le cliché de l’ingénieur en costume blanc, appuyé des deux mains au pommeau de sa canne, les yeux dissimulés par la visière du panama, son contremaître s’est carré un peu en retrait et les ouvriers en demi-cercle derrière, bras ballants, la pioche contre la hanche, qui profitent de la pose, une ombre courte à leurs pieds, torse nu, pantalon clair. Dans un coin un amoncellement de vestes, de paniers, les gourdes accrochées à la lame d’un tractopelle. Un rocher encombre la piste, ou seulement à cause de la réverbération, le bord du cliché insolé près des marges dentelées.)
Elle s’insinue, dessinée pour les convois chargés à refus qui prennent tout l’empattement, et des plates-formes aménagées pour se croiser, à chaque virage en épingle, dans le retrait de la paroi. Pas mieux qu’une saleté qui vous part entre les jambes, qu’on savait pas qu’elle dort avant qu’elle morde, un bout de tuyau d’arrosage gris ou beige qui se tortille au bout d’une perche, sur les sites, au milieu des ruines, des gamins, c’est pour le souvenir qu’ils le brandissent devant les touristes et la tête obtuse ondule à l’extrémité, la langue en Y et: Gare la détente, M’sieur, jusqu’à tant pour s’en défaire qu’on leur abandonne un peu de monnaie dans la sébile en bois: Encore une pièce, M’sieur, pour la photo, et dans leur dos quelqu’un tend la main vers la sacoche ou le caméscope et: Attention, M’sieur, il va sauter! Attention, recule, M’sieur, attention.
En contrebas, rouillées, calcinées, les carcasses écrasées avec dressé au-dessus le rectangle d’une benne inclinée contre le versant. C’est les freins qui lâchent, sur des machines qu’on devrait jamais plus laisser rouler, tu parles ils s’occupent que du moteur s’il arrive à tracter et dès qu’il s’ébranle, se dire qu’ils auraient pu charger encore, alors quand tu décroches du plateau, au moment de plonger vers la descente, t’as qu’un volant poisseux pour te retenir à la chaussée et l’attelage que tu contrôles pas bien, il accélère, la remorque décide de te doubler, plein le rétro et décalée vers le ravin, à tirer du mauvais côté, la direction donne plus rien, on essaie de braquer pour compenser les mouvements de la benne, la calendre accroche, ça empeste l’huile et le caoutchouc brûlé, les pédales enfoncées dans le vide, l’engin rabote le rocher et chasse, un phare s’envole et de la moitié du train passée à l’abîme, le reste file, le caillou gicle, plus de prise, le moteur emballé pour rien, le pare-brise étoilé, il bondit dans la cabine, sa tête cogne, fin.
D’autres fois, c’est un bas-côté effondré, le rocher fragilisé par le passage, des infiltrations, la banquette décaissée qui décroche et roule en bloc sur le tronçon dessous, à se demander quand le train s’enfonce, pourquoi la remorque s’incline, le train se lève côté paroi et au moment qu’il retrouve la chaussée, le pneu éclate, la gîte s’accentue, le coude cogne et jeté contre la portière, les pieds en l’air, la machine sur le toit il rebondit, d’un tonneau à l’autre jusqu’à s’écraser au pied de la falaise où des fois ça s’enflamme, le chauffeur éjecté à mi-pente qu’on ramasse désarticulé, à cause de la chaussée échancrée, le bout qui manque, le conducteur peut plus stopper, il a entendu: Merde, et aussi: Faut que ça passe, c’est pas mon tour, quand penché sur le tableau de bord comme pour aider l’engin à conserver l’axe, qu’est-ce qu’il s’imagine, pas si dévié que ça, ah, c’est pas encore ce coup-là, hein? avant de se retrouver les genoux au plafond et d’aller rejoindre, aux commandes ou pas, les engins démantibulés.
Ah ben finalement, il avait pas tellement à marcher jusqu’à sa moto, il croyait plus mais non, il s’est pas écarté autant. Il retrousse la combi jusqu’aux bottes, descend le slip; la terre devient brune où il l’éclabousse, avant de s’essuyer avec le foulard. Entravé par l’enveloppe de toile qu’il tire derrière lui dans la poussière, comme un insecte en métamorphose, il roule la bâche et récupère la bouteille accrochée au réservoir, chaude, évidemment, il arrime la sacoche au porte-bagages et se rhabille, remonte la fermeture, l’estafilade à la manche, boucle son casque. Le siège est brûlant. Il était temps.
Au bruit de moteur sur la route, à force de tirer des images en chemin, il a pas gardé assez de temps pour cadrer le camion au téléobjectif quand il est encore loin dans la plaine. Il démarre et s’avance en direction de la piste, met un instant les gaz pour essayer d’écraser un lézard et à cause, manque se foutre en l’air avant de déraper dans le remblai qui borde la chaussée où il vient se caler sur la terre boursouflée entre les lèvres creusées par le passage des convois, plus très loin du tracteur qu’il précède dans la côte et, quand il se retourne, dressé sur les cale-pieds, il le découvre brassant une volute rousse accrochée au hayon. Il part à l’assaut de la falaise.
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