LE MONDE Parole en guerre Gabriel Bergounioux est linguiste. Il publie en même temps un essai dans sa discipline et un roman, son premier. N'omettons pas de signaler également qu'il est le frère cadet d'un écrivain connu, Pierre Bergounioux, et que les deux hommes entretiennent un dialogue (1). Enfin, et pour en terminer avec les présentations, soulignons que la prose et les manières littéraires de l'un sont radicalement différentes de la prose et des manières de l'autre. (1) Voir notamment le livre d'entretiens de Pierre Bergounioux avec son frère, Pierre Bergounioux, l'héritage (Les Flohic éditions, 204 p., 23 euros), et le numéro spécial de la revue Théodore Balmoral intitulé «Compagnies de Pierre Bergounioux» (n°45, hiver 2003‑2004, 20 euros) L’HUMANITÉ Dans Il y a un, Gabriel Bergounioux nous donne à lire la guerre à l'état naissant. Un passionnant discours. La guerre de «un» a eu lieu Il était une fois la guerre: le premier roman de la littérature occidentale, n'est‑ce pas le récit de la première guerre connue, celle de Troie ? Depuis ce commencement, innombrables sont les romans qui racontent, dépeignent la guerre, au point de mettre toute tentative nouvelle de représentation en échec. Depuis notre entrée dans un monde d'images, que peuvent les mots pour dire cette expérience essentielle, contemporaine de l'invention de la littérature ? Peut‑être faut‑il remonter à un en-deçà du récit, à un état antérieur à la narration. En suivant une piste ouverte par l'auteur, avant « il y a Troie », il y a deux (Iliade), et avant, Il y a un ». Tel est le calembour à peine cryptique, qui évoque une vieille chanson pour enfants, qui conduit au titre choisi par Gabriel Bergounioux pour son roman. LE CHAOS DE LA MOBILISATION AVEUGLE, COMME L'AUTEUR DE L'ILIADE Alain Nicolas LE MATRICULE DES ANGES Le titre du premier roman de Gabriel Bergounioux ne nomme pas son sujet, non plus que le roman lui‑même, indéfini. Un détail aveuglant. Vous lisez le titre d'un livre, vous ne lisez pour ainsi dire rien, vous lisez que vous ne lisez pas, en tout cas rien que vous puissiez vous représenter, rien que vous puissiez voir. Le titre du premier roman de Gabriel Bergounioux n'est pas a priori un très beau titre, loin de là, mais c'est un titre énigmatique, qui retient l'attention plus par ce qu'il cache que par ce qu'il montre. Vous y lisez ceci qui ne vous dit rien de plus que ce que vous lisez, à savoir une phrase qui débouche sur rien : II y a un. Xavier Person Note de lecture de Thierry Beinstingel
Gabriel BERGOUNIOUX
Il y a un
(30 avril 2004)
Un premier roman expérimental de Gabriel Bergounioux
Un premier roman donc. D'abord, il faut franchir la barrière, presque dissuasive, du titre : Il y a un ‑ de fait, même dans ses pires rêves, le critique n'en peut imaginer de semblable! Ce livre ne raconte pas la guerre, il est (ou se voudrait) l'image, la parole et la pensée de la guerre. Ou plus précisément son absence de pensée, son langage stéréotypé, ses images obsédantes. Pas de narrateur, ou si peu. Le « on », le « tu » brouillent la figure des individus, qui devient unique, indistincte. Le « je » est comme une instance du récit parmi d'autres: pas de pensée propre, encore moins de psychologie. Un présent perpétuel «Le temps où elle [la guerre] n'existait pas, c'est l'imparfait.» Pas d'horizon.
Que se passe‑t‑il? Dans Le Désert des Tartares, on attendait la guerre, ici on est en son sein, dans une réalité saturée par une guerre avérée et cependant invisible. Pas de dates, de lieux, de noms. Par rapport à l'événement, nous ne sommes pas comme devant un grand tableau de bataille, Austerlitz ou San Romano. Une foule de micro-événements, une multitude de conséquences et de faits divers, une théorie d'attitudes et d'arbitraires généralement violents, parfois stupides : c'est à cela que se réduit cette réalité, et avec elle toute vie, toute organisation sociale.
La caméra‑stylo de Bergounioux observe, enregistre. L'écran est large, comme le théâtre des opérations, mais l'objectif ne prend jamais aucun recul. L'écriture est volontairement pauvre, comme oralisée, non pas incantatoire (comme dans Tombeau pour cinq cent mille soldats, de Pierre Guyotat, auquel on songe), mais litanique et totalement vidée d'affect. Des lieux communs, des slogans, des rodomontades sont l'ordinaire du langage de la guerre.
Ce n'est pas faire injure à l'auteur que de parler d'un roman expérimental, avec toute la pensée sur la forme et le langage qu'il suppose, mais qui ne s'expose pas dans le livre lui‑même. Est‑elle présente, cette pensée dont le roman serait l'expérience, dans l'autre ouvrage, de linguistique, savamment consacré à la parole intérieure (ou endophasie) ? Les questions, outrageusement simplifiées, seraient les suivantes quelle est la nature d'un discours, par exemple littéraire, dans lequel locuteur et auditeur sont une seule et même personne? Quelle parole audible, lisible à l'extérieur, est conforme à ce langage intérieur ou intériorisé que l'on articule (ou pas) pour soi seul? Dernière question: quel moyen a‑t‑on de parler… de la guerre par exemple?
Patrick Kéchichian
(Jeudi 13 mai 2004)
Il y a un est donc le roman d'avant le roman, le discours de la guerre à l'état naissant. Discours sans description, sans état des causes ni des conséquences. De la guerre dont parle ce livre, ou plutôt qui se parle dans ce livre, on ne sait rien. Ni qui elle met aux prises ni où elle a lieu. Qui l'a déclenchée, pourquoi, qui l'emporte, moins encore. Est‑elle réelle ? Il est permis d'en douter.
Au moment où ce texte se dit, la paix n'existe plus, elle appartient à un état ancien de la mémoire. Personne parmi ceux qui ont l'âge de celui qui, un moment, prend en charge la narration ne peut dire qu'elle fait partie de ses souvenirs personnels. « La guerre a grandi avec moi. Le temps où elle n'existait pas, c'est de l'imparfait. […] Personne n'évoque la paix sans mettre la phrase au passé. » L'entrée dans la guerre, les troubles qui la précèdent, le chaos de la mobilisation, l'incorporation, tout cela, au début, est la voix d'un chœur, d'une multitude d'hommes et de femmes qui disent leur surprise, leur accablement, leur terreur, leur certitude d'en finir au plus vite on « les » aura , leur déception devant les retards, les impréparations, puis la fatigue, les combats, les blessures, les morts. Les parties narratives sont minimales, juste ce qu'il faut pour que la voix prenne la relève. Vox populi, aussi peu que possible vox dei.
En face, un autre discours prend l'ascendant, celui du commandement, celui de la propagande, de l'effort de guerre. Quand les combattants parlent, ils endossent les mots des héros, appris par cœur, écrits par d'autres, pour eux ou pour quiconque peut venir à la radio ou à la télévision les répéter avec une conviction tranquille et modeste.
Parfois, ça dérape: un mutilé hurle, maudit son sort et ses chefs, on le fait taire, comme on fait taire les pleurs d'une mère, les imprécations d'un père. Ou les apprentis guerriers, en attendant d'y aller pour de bon, s'organisent en clans, se choisissent des héros, un peu plus forts, un peu plus durs au mal, un peu plus malins, un peu plus grandes gueules que les autres. Futurs Achille, Ajax ou Ulysse. Tout cela peu à peu s'épure, se décante, au fur et à mesure qu'un narrateur prend en charge le fil du récit. Un enfant qui, comme tous les autres, grandit seul face à sa mère. Pas comme les autres en ceci qu'on comprend peu à peu qu'il est certain de ne pas partir en guerre: comme l'auteur de l'Iliade, il est aveugle. La guerre, il la connaît, au sens propre par «ouï‑dire», il l'entend, la capte, et, pour nous, la dit. Mais le besoin en hommes est tel qu'on n'hésite pas à en faire un soldat, pas tout à fait comme les autres: un spécialiste des transmissions. Comme son lointain modèle, les lettres, les codes, crypter, décrypter, c'est là qu'il excelle. La mise en mots est son royaume. Dans ce passionnant récit échappant à tout naturalisme, où s'entend cependant le discours de la guerre dans toute sa familiarité, sa proximité, Gabriel Bergounioux, pour son premier roman, a su saisir l'origine de tout discours, et nous expose une épopée prenant naissance sous nos yeux.
(Juin 2004)
Un et un font deux
Il y a quoi ? L'article sur quoi bute le démonstratif ne marque rien que l'absence de ce qu'on était en droit d'attendre à sa suite. Vous lisez qu'il manque quelque chose. Marquant normalement qu'un substantif n'a pas été identifié, l'article indéfini se heurte ici au vide qui lui succède, dans la disparition ou l'inexistence du substantif attendu. Il y a un quoi ? L'affirmation n'affirme rien qu'elle‑même. Le lecteur à un moment ne voit pas ce qu'il pensait voir. L'indéfini se montre suspendu dans son intransitivité, en équilibre instable. Il pose son « indéfinition » comme une fin en soi, impose d'emblée l'inachèvement comme une réalité, laisse la béance en l'état. Une coupe a eu lieu, dont on ne cache pas les effets. La castration de la phrase est à vif. Un nom manque, c'est un blanc dans la conversation, un trou soudain, une interrogation ou un refus dans l'ordre de la nomination. Il y a quoi à la place de ce qu'on ne nomme pas ? Il y a quoi à la place de rien ?
Ce titre fonctionne, il est un vrai titre, dans toute sa maladresse, car il fait écho au livre avec justesse, dans son étrangeté, dans sa maladresse même, finalement très relative. Très étrange en effet, ce roman est pris tout entier dans l'indéfini sur quoi son titre achoppe. On nous y raconte une guerre, un état de guerre, sans qu'on sache de quelle guerre il s'agit, quelle époque, quel pays, sans qu'on sache même toujours très bien qui raconte, entre un narrateur personnage qui ne fera vraiment son apparition qu'à la toute fin du livre et un autre sans doute, deviné plus abstrait, instance indéterminée optant pour une description hyper précise et finalement très vague. Décrites avec minutie, la mécanique guerrière, la logorrhée belliqueuse et la manipulation des consciences se trouvent en effet saisies dans une sorte d'éloignement, sans qu'on sache jamais exactement ce qu'on lit, comme si la mise au point sur l'objet du roman ne se faisait jamais complètement. Comme si celui‑ci n'apparaissait jamais tout à fait, tel le narrateur montré dans un flou, et dont on comprend progressivement qu'il est aveugle.
Il y a quoi se demande celui qui ne voit pas. Quelle est cette guerre qui nous est occultée se demande‑t‑on à la lecture de ce livre ? Quel est le sujet ? Il y en a un ? L'identité du substantif est à chercher dans son éclipse. Les pères, nous dit le roman, ont disparu à la guerre. Du père du personnage aveugle, on ne connaît même pas le nom. L'absence d'un nom efface ? Quel est cet homme aveugle qui à la fin entreprend de nous raconter cette guerre invisible ? Quelle est cette guerre ? Scène primitive ? Un et un font deux. Il y a deux. Iliade ? Le communiqué de presse de l'éditeur ose le jeu de mot, et du coup on comprend mieux de quel traumatisme originel relève la cécité d'Homère...
Feuilles de route: tentative d'exposition du travazil littéraire à la vue de tous
" Il y a un ", de Gabriel Bergounioux, Champ Vallon :
Gabriel Bergounioux, oui, c’est le frère : il est déjà apparu dans l’excellent Pierre Bergounioux, l’héritage, Les Flohic éditeurs - hélas disparus ! - (note de lecture du 25/06/2003), biographie qui prenait la forme d’une rencontre familiale.
Gabriel, donc, professeur de linguistique à la Faculté d'Orléans publie ce premier roman au titre beckettien et modeste. Pourtant, comme pour " Les candidats ", premier récit de Yun Sun Limet (voir ci-dessous), s’il devait exister une révélation forte de l’événement marketing que constitue une rentrée littéraire, assurément, ce " Il y a un " mériterait la plus grande attention par la portée immense de ce qu’il véhicule.
C’est un récit de guerre. Une guerre étrange qui semble durer déjà depuis plusieurs générations. Une guerre qui nous prend à la gorge dés les premières pages : phrases comme des déclarations "La circulation de la presse nationale est réduite aux titres régionaux ", réactions "ils ont des mots pour en parler : ils disent brutalement, une surprise, d’un coup, s’attendaient pas". Car cette guerre est brutale, l’événement est commenté, on l’a appris chez le pompiste, le coiffeur, " c’est mon beau-frère qui a appelé "
Cela pour le passé, car le récit se situe dans cette guerre immense et infinie, répétitive. Répétitive ? Le mot est abominable comme si on pouvait s’habituer à la guerre, la répétition de tout ce langage guerrier qu’avec une maîtrise extraordinaire, Gabriel Bergounioux nous restitue au fil des pages : au hasard, p 65 " ébranlement de véhicules à chenilles ", " consignes de sécurité ", p 95 " période de déconfinement ", " meurtrières ", " revue de matériel ", p203 " magasins militaires " " effets personnels déposés à la consigne ", tout cela provoque une ambiance incroyablement précise et kaki et que vient renforcer l’agressivité, la hâblerie de ce monde armé collé aux mots : p 68 " tu te crois à la plage à t’étaler comme cela ? Je vais te coller un rapport, ça va pas traîner ", p126 " Qu’est-ce t’as ? Il t’as foutu sa godasse dans la gueule ? t’as qu’a faire gaffe ". Au fil des pages, dans le mélange du temps infini et suspendu des belligérants ou de la société civile complètement obnubilée par le conflit, on finit par ressentir un profond malaise, un dégoût.
Viennent alors les questionnements, les analogies. Ce démarrage brutal de la guerre rappelle inévitablement le 11 septembre. Cette ambiance de treillis et les mots qui vont avec " check point
" rappelle les territoires occupés par Israël. Cette société civile qui se repaît dans l’instinct belliqueux ou qui le subit rappelle quoi ? Et la réponse s’impose inévitablement : oui , cette société civile ressemble tellement à la nôtre, on pense aux discours agressifs de Sarkosy, à ceux infantilisants de Raffarin, les expressions employées sont les mêmes, on agglomère le langage parfaitement restitué par l’observation linguistique de l’auteur, en spécialiste idéal. On réalise qu’on se trouve devant un roman qui, aussi surprenant qu’il soit, n’est aucunement éloigné de la réalité. La portée politique, non pas intemporelle, mais au contraire enchâssée dans le présent apparaît alors crûment et ce récit prend alors toute son importance : c’est le seul, oui, le premier roman qui ose reconstituer la violence actuelle de ce que nous vivons, qui l’enchâsse dans une portée littéraire réfléchie et, par là même, qui nous précipite dans cette réalité que nous ne voulons ou ne pouvons pas voir.
Au final, apparaissent clairement la signification du titre et de ce personnage aveugle enrôlé à la guerre, qui se retrouve au milieu de la mer dans une sorte de temps et d’espace indéfini : nous sommes revenus avant Iliade (jeu de mot avec le titre), avant l’épopée des hommes, avant Homère, avant la naissance du roman, on peut ainsi tout recommencer dans l’espoir (combien le titre beckettien rejoint au même titre l’épigraphe que j’avais choisi pour Paysage et portrait en pied-de-poule et qui conviendrait ici également parfaitement " encore une seconde rien qu’une, aspirer ce vide. Connaître le bonheur mal vu mal dit ").
Le roman " Il y a un " se termine ainsi " les choses allaient commencer pour de bon, quelque chose à raconter. Je chantonnais déjà ". A nous de prendre cette phrase et pour la paix. A nous de le lire ABSOLUMENT et comme un manifeste
(25/02/2004)
Éditions Champ Vallon
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