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Collection RECUEIL

Gabriel BERGOUNIOUX Il y a de

POLITIS
(31 août 2006)
par Christophe Kantcheff

Naviguer à vue

Après « Il y a un », paru en 2004, Gabriel Bergounioux poursuit son entreprise romanesque d'une guerre mystérieuse avec « Il y a de », cette fois ci sur le front maritime. Il place un narrateur aveugle à la barre d'un récit voué à l'oralité et à la drôlerie.

LE MYSTÈRE DES TITRES de Gabriel Bergounioux commencerait il à s'estomper? Ne cherchant pas à séduire, à « faire joli », il a publié voilà deux ans un premier roman sous le titre Il y a un, et signe aujourd'hui Il y a de. Le jeu de mots, qui ne se laissait pas pressentir, se lit désormais : Il y a de - « Iliade », récit de guerre fondateur - est en quelque sorte le pendant d'Il y a un : romans d'une guerre difficilement situable, presque invisible, mais terriblement destructrice des esprits et des corps, Il y a de se situe sur le front maritime, tandis qu'Il y a un se déroulait à l'arrière.
On retrouve le personnage narrateur du livre précédent : un jeune homme enrôlé dans les transmissions, ici sur un navire de combat. Le moins que l'on puisse dire est que Gabriel Bergounioux se détourne de la recette classique du héros de roman: son personnage n'est absolument pas typé, sa psychologie est dénuée de contours précis. Sa seule particularité: il est aveugle. Mais elle n'est donnée qu'à la toute fin du roman
« aveugle » en est meme le mot ultime, qui apparaît là pour la première et dernière fois. Auparavant, c'est avec une grande discrétion que l'auteur a disséminé quelques indications, souvent ambivalentes, pouvant ainsi passer inaperçues. L'incipit en est un exemple : « Des journées à naviguer, à avancer comme si jamais on devait arrêter - les nuages, c'est pas le bon repère. »
Cette cécité - celle que l'on suppose aussi à l'auteur de l'Iliade - a ici des fonctions stylistique et métaphorique. Stylistique d'abord. Les sons, les voix sont évidemment essentiels dans la captation de la réalité par un aveugle, auxquels s'ajoute, se mêle ou s'interpose la voix intérieure du narrateur: ce qui fait d'Il y a de un roman entièrement voué à l'oralité. De ce point de vue, le travail de Gabriel Bergounioux est exemplaire. A l'intérieur même du style oral, tous les niveaux de langage sont déclinés. Certainement, les membres de l'équipage sont-ils tous marqués sociologiquement, et l'ensemble doit témoigner d'une certaine cohérence, d'autant que les officiers restent constamment hors champ, des matelots comme du lecteur.
Mais l'auteur joue sur la palette des sentiments - la peur, l'angoisse, la forfanterie, la veulerie... - et sur les différents modes de parole, de la confidence au dialogue viril, du monologue intérieur aux ordres aboyés par les «sous offs» et les quartiers-maîtres. Le roman atteint parfois des sommets de drôlerie, notamment quand les matelots, aidés par un des leurs voué à cette tâche, écrivent à leurs proches, contraints qu'ils sont par leurs propres limites stylistiques, mais aussi par la censure qui leur interdit toute description du lieu où ils se trouvent ou de leur moral. On songe alors à un vieux sketch de Guy Bedos et de Sophie Daumier, où le premier dictait à la seconde, une employée des PTT, un télégramme qui se voulait enamouré.
Mais le narrateur, plus impersonnel encore, peut hausser son niveau de langage quand il se livre à certaines descriptions. Ici par exemple : « Les oiseaux, dès que les cuistots balancent les fonds de gamelle, des chapelets de riz en grumeaux ou des épluchures, le ragoût qui accroche, des liants de farine, ça tombe comme qui dégueule, à ce moment en bandes, ils devraient y prendre leur envol et cueillir nos ordures mais j'entends pas leurs cris de bois mouillé à monter et descendre près des mâts. » Phrase splendide parmi beaucoup d'autres, toujours dans la tonalité orale, profondément lyrique.
La cécité métaphorique, ensuite. Plongés au coeur de la guerre, les marins n'en voient strictement rien. De l'ennemi, ils ne savent pas davantage. Secret défense partout. Quand le moindre remorqueur approche pour l'approvisionnement, tout le monde est envoyé en fond de cale.
Les matelots soldats participent à distance, paraît-il, au blocus d'une citadelle inconnue. On se raconte le pays contre lequel on combat, on l'imagine, on le fantasme. On n'ira jamais. Au tiers du livre, après une série de manoeuvres sans signification apparente, le narrateur ne peut que constater : « On fait rien, on bouge plus. » Les messages qu'il reçoit de l'extérieur, à son poste de transmission, sont dénués d'intérêt. Il a eu beau en trafiquer le réglage, le brouillage est intégral, au point qu'il se demande si les appareils de contremesure n'ont pas été embarqués dans les soutes memes du vaisseau.
Les manifestations de la guerre ayant si peu de consistance, l'équipage se concentre sur la vie intérieure du navire. Mais là aussi, l'aveuglement règne. Au système oppressif imposé par la hiérarchie militaire, les matelots s'avèrent incapables de ne pas en ajouter un autre, mafieux celui ci, qui ne s'oppose pas au premier, au contraire: des « caïds » prennent les rênes de l'organisation interne du bateau, systématisant le racket et les exactions. Soumise à une brutale loi de la jungle, qu'aucune rébellion ne peut remettre en cause, la vie y devient extrêmement précaire, tandis que la menace extérieure semble s'être entièrement diluée...
S'il se déroule à une époque apparemment contemporaine, Il y a de contient une très grande violence archaïque, qui résonne avec celle du grand texte homonymique, l'Iliade. Une violence primaire qui jaillit, quand des hommes subissent une force qui maintient leur être entier, physiquement et psychologiquement. Une force totalitaire. Gabriel Bergounioux signe là un récit de guerre sans action, mais où l'humanité est mise sous une tension insupportable ; une fresque sans aventure, mais portée par un concert de voix perdues dans leur petitesse, folles d'espérances inutiles.
« il finit par se bâtir des romans», dit le narrateur, à propos de ce navire où la fabulation, à force de solitude partagée, devient monnaie courante. Il y a de apporte la preuve que, oui, « il finit par se bâtir des romans » dans la littérature française...

CHRISTOPHE KANTCHEFF

L'HUMANITÉ
(2 novembre 2006)

Du neuf sur la guerre

La décomposition d'un navire de guerre à la dérive racontée par un radio aveugle: si c'était la version contemporaine de l'Iliade?

Ordres, appels, exercices, brimades, c'est l'ordinaire de l'état de militaire qui se dit d'abord dans ce livre. Dans son opacité habituelle, impénétrable à toute tentative de compréhension. De plus, «nous sommes en guerre», martèle, inlassablement, la hiérarchie. On le savait depuis Il y a un, roman de la désagrégation d'une société sous l'effet du simple emplol du mot guerre. Guerre invisible, incompréhensible, qui ne tient sa réalité que de communiqués, exhortations, mises en garde, éloges funèbres, rédigés on ne sait par qui, provenant on ne sait d'où. Un ennemi inconnu, absent, innommé. Dans le vaisseau où nous sommes embarqués avec le narrateur, la guerre va‑t‑elle acquérir un peu plus de consistance? Va‑t‑on en apprendre un peu plus sur cet ennemi avec qui, somme toute, nous sommes censés entrer en contact?

L'ÉVÉNEMENT REDOUTÉ

Pour l'instant, le bateau fait route vers une destination inconnue, «un secteur de haute mer où on a très chaud», et ce n'est pas une métaphore. Dans ces eaux tropicales, après une navigation interminable, il s'embosse face à une côte, ligne à peine perceptible dont il doit assurer le blocus, en attendant la conquête par d'improbables troupes terrestres d'une tout aussi improbable «citadelle». On pense reconnaître une situation du type Désert des Tartares ou Rivage des Syrtes, et quelques allusions affleurent qui y poussent. Mais la piste eat trop évidente: l'attente de I' «événement», redouté ou espéré, en tout cas conçu comme brisant les chaînes de plomb de l'inaction, n'est pas le ressort de ce récit. Chapitre après chapitre, c'est la société qui se crée entre ces marins prisonniers de leur coquille de noix qui prend le pas sur tout. Isolés, immobiles, privés de tout contact avec d'autres navires (le ravitailleur, à chaque rotation, est dérobé à la vue de l'équipage par des bâches), les marins, plus que combattants, sont prisonniers. De la guerre, de l'encadrement, du vaisseau, mais d'abord de leurs propres fantasmes. Dans ce huis clos sans air, sans lumières sur ce qui se passe à l"«extérieur», sans ordres que ceux de la routine de la marine de guerre, leshommes inventent des dangers, des urgences, les lisent dans la fréquence de certains mots, certaines lettres, inclus dans les communiqués, les messages. Tout devient signe, jusqu'à ce que l'affabulation s'affranchisse de tout support matériel. Le moindre bruit se fait rumeur, et la rumeur devient mythe à proportion du combat mené par les autorités pour la faire cesser. Ainsi naissent les légendes, semble nous dire l'auteur, de l'ennui plus que du fait, des revues d'armement plus que des combats, de la bière plus que du sang.
Dans ce bouillon de culture où croupissent les hommes, à bord de «cette épave posée dans un endroit sans personne», les esprits fermentent et, à défaut d'épopée, vivent le journal de bord de la décomposition d'un impeccable navire de guerre en cloaque innommable. L'ennemi le plus efficace, c'est la rouille, l'usure qui n'atteint pas que les esprits.
Et l'ordre social, lui aussi se corrode: de tripots en trafics, c'est toute une hiérarchie parallèle qui naît du vide laissé par l'encadrement officiel du vaisseau. Moins visibles que les dieux d'Homère qui, eux, ne dédaignaient pas de quitter l'olympe pour se mêler aux combats des mortels sous les murs de Troie, les officiers, retranchés dans leur «Château» (comme les Maîtres dans le roman de Kafka qui porte ce nom), se sont retirés de ce monde, livrant à eux‑mêmes matelots du rang et maîtrise, en un enchevêtrement d'autorités de droit et de fait qu'aucune épreuve de force, mutinerie ou désertion, ne viendra dénouer. Dans ce monde sans dieux ni ennemis, les hommes s'en inventent, tant est grand leur besoin de donner un sens à une situation dont ils ignorent tout, de trouver un fondement à un ordre qui ne repose que sur la loi du plus fort. Ainsi, le narrateur, responsable des transmissions du bord, occupe une place centrale dans la guerre de l'information et de l'interprétation qui sous‑tend les guerres contre l'ennemi extérieur et intérieur. Aveugle comme il se doit, il est à la fois le pivot des relations du navire avec l'univers du dehors, devenu aussi virtuel que le séjour des dieux ou le royaume des morts, et le grand maître des codes et des chiffres, à l'écoute des bruits du bord comme des ondes. Ce surcroît de lucidité le désigne pour être le récitant et le survivant de cette épopée dérisoire. La jeune recrue d'Il y a un nous donne son Iliade.
Mais nous ne sommes plus au temps des grands récits épiques: sur le papyrus antique, une nouvelle couche d'écriture s'inscrit. Au vers grec se superpose, non moins élaborée, une langue familière.

LE DÉSARROI DES MATELOTS

 Très travaillée dans ses tournures apparemment les plus spontanées, précise et simple, c'est une langue de travail, de bureau ou d'atelier, où les discours rapportés des chefs et des caïds laissent passer l'arrogance des gradés et l'agressivité des durs. S'y disent aussi le désarroi des matelots abandonnés, l'inquiétude des mères, tout ce qui fait que sur cette prison flottante, aveugle et paralytique (les radars et les moteurs ont rendu l'âme), réside une humanité véritable, digne d'être chantée. La muse de Gabriel Bergounioux y excelle, en une prose virtuose, fascinante par son art de poser à la littérature d'aujourd'hui les questions mêmes qui l'ont fait naître il y a deux mille cinq cents ans.

 

Alain Nicolas

 


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