POLITIS Naviguer à vue Après « Il y a un », paru en 2004, Gabriel Bergounioux poursuit son entreprise romanesque d'une guerre mystérieuse avec « Il y a de », cette fois ci sur le front maritime. Il place un narrateur aveugle à la barre d'un récit voué à l'oralité et à la drôlerie. LE MYSTÈRE DES TITRES de Gabriel Bergounioux commencerait il à s'estomper? Ne cherchant pas à séduire, à « faire joli », il a publié voilà deux ans un premier roman sous le titre Il y a un, et signe aujourd'hui Il y a de. Le jeu de mots, qui ne se laissait pas pressentir, se lit désormais : Il y a de - « Iliade », récit de guerre fondateur - est en quelque sorte le pendant d'Il y a un : romans d'une guerre difficilement situable, presque invisible, mais terriblement destructrice des esprits et des corps, Il y a de se situe sur le front maritime, tandis qu'Il y a un se déroulait à l'arrière. CHRISTOPHE KANTCHEFF L'HUMANITÉ Du neuf sur la guerre La décomposition d'un navire de guerre à la dérive racontée par un radio aveugle: si c'était la version contemporaine de l'Iliade? Ordres, appels, exercices, brimades, c'est l'ordinaire de l'état de militaire qui se dit d'abord dans ce livre. Dans son opacité habituelle, impénétrable à toute tentative de compréhension. De plus, «nous sommes en guerre», martèle, inlassablement, la hiérarchie. On le savait depuis Il y a un, roman de la désagrégation d'une société sous l'effet du simple emplol du mot guerre. Guerre invisible, incompréhensible, qui ne tient sa réalité que de communiqués, exhortations, mises en garde, éloges funèbres, rédigés on ne sait par qui, provenant on ne sait d'où. Un ennemi inconnu, absent, innommé. Dans le vaisseau où nous sommes embarqués avec le narrateur, la guerre va‑t‑elle acquérir un peu plus de consistance? Va‑t‑on en apprendre un peu plus sur cet ennemi avec qui, somme toute, nous sommes censés entrer en contact? L'ÉVÉNEMENT REDOUTÉ Pour l'instant, le bateau fait route vers une destination inconnue, «un secteur de haute mer où on a très chaud», et ce n'est pas une métaphore. Dans ces eaux tropicales, après une navigation interminable, il s'embosse face à une côte, ligne à peine perceptible dont il doit assurer le blocus, en attendant la conquête par d'improbables troupes terrestres d'une tout aussi improbable «citadelle». On pense reconnaître une situation du type Désert des Tartares ou Rivage des Syrtes, et quelques allusions affleurent qui y poussent. Mais la piste eat trop évidente: l'attente de I' «événement», redouté ou espéré, en tout cas conçu comme brisant les chaînes de plomb de l'inaction, n'est pas le ressort de ce récit. Chapitre après chapitre, c'est la société qui se crée entre ces marins prisonniers de leur coquille de noix qui prend le pas sur tout. Isolés, immobiles, privés de tout contact avec d'autres navires (le ravitailleur, à chaque rotation, est dérobé à la vue de l'équipage par des bâches), les marins, plus que combattants, sont prisonniers. De la guerre, de l'encadrement, du vaisseau, mais d'abord de leurs propres fantasmes. Dans ce huis clos sans air, sans lumières sur ce qui se passe à l"«extérieur», sans ordres que ceux de la routine de la marine de guerre, leshommes inventent des dangers, des urgences, les lisent dans la fréquence de certains mots, certaines lettres, inclus dans les communiqués, les messages. Tout devient signe, jusqu'à ce que l'affabulation s'affranchisse de tout support matériel. Le moindre bruit se fait rumeur, et la rumeur devient mythe à proportion du combat mené par les autorités pour la faire cesser. Ainsi naissent les légendes, semble nous dire l'auteur, de l'ennui plus que du fait, des revues d'armement plus que des combats, de la bière plus que du sang. LE DÉSARROI DES MATELOTS Très travaillée dans ses tournures apparemment les plus spontanées, précise et simple, c'est une langue de travail, de bureau ou d'atelier, où les discours rapportés des chefs et des caïds laissent passer l'arrogance des gradés et l'agressivité des durs. S'y disent aussi le désarroi des matelots abandonnés, l'inquiétude des mères, tout ce qui fait que sur cette prison flottante, aveugle et paralytique (les radars et les moteurs ont rendu l'âme), réside une humanité véritable, digne d'être chantée. La muse de Gabriel Bergounioux y excelle, en une prose virtuose, fascinante par son art de poser à la littérature d'aujourd'hui les questions mêmes qui l'ont fait naître il y a deux mille cinq cents ans. Alain Nicolas PARUTIONS.COM Gabriel Bergounioux, a priori, n’est pas un fantaisiste. Professeur des universités en linguistique à l’Université d’Orléans, auteur d’ouvrages scientifiques pointus, il avait en outre déjà marqué les esprits en 2004 avec son premier roman, Il y a un, dont Il y a de est une suite. Aucun de ces deux romans ne traite de sujets légers puisqu’il s’agit dans les deux cas de la guerre, de l’asservissement des hommes, de l’absurdité de leur condition. Le premier racontait la vie d’un jeune aveugle dans une petite ville de province, la confusion des informations, les privations dues à un conflit dont on pouvait se demander s’il ne relevait pas d’un complot ourdi contre la population. Le second replonge le lecteur dans ce conflit qui reste incompréhensible et s’en impose d’autant mieux aux esprits et aux corps. Mais Il y a de resserre encore le cadre puisque tout se passe à bord d’un vieux croiseur de plus en plus déglingué participant au blocus d’une citadelle ennemie. Le jeune aveugle, mobilisé malgré son handicap à la fin d’Il y a un, est désormais transmetteur radio. Et c’est là que ça devient tragiquement drôle.
Gabriel BERGOUNIOUX
Il y a de
(31 août 2006)
par Christophe Kantcheff
On retrouve le personnage narrateur du livre précédent : un jeune homme enrôlé dans les transmissions, ici sur un navire de combat. Le moins que l'on puisse dire est que Gabriel Bergounioux se détourne de la recette classique du héros de roman: son personnage n'est absolument pas typé, sa psychologie est dénuée de contours précis. Sa seule particularité: il est aveugle. Mais elle n'est donnée qu'à la toute fin du roman
« aveugle » en est meme le mot ultime, qui apparaît là pour la première et dernière fois. Auparavant, c'est avec une grande discrétion que l'auteur a disséminé quelques indications, souvent ambivalentes, pouvant ainsi passer inaperçues. L'incipit en est un exemple : « Des journées à naviguer, à avancer comme si jamais on devait arrêter - les nuages, c'est pas le bon repère. »
Cette cécité - celle que l'on suppose aussi à l'auteur de l'Iliade - a ici des fonctions stylistique et métaphorique. Stylistique d'abord. Les sons, les voix sont évidemment essentiels dans la captation de la réalité par un aveugle, auxquels s'ajoute, se mêle ou s'interpose la voix intérieure du narrateur: ce qui fait d'Il y a de un roman entièrement voué à l'oralité. De ce point de vue, le travail de Gabriel Bergounioux est exemplaire. A l'intérieur même du style oral, tous les niveaux de langage sont déclinés. Certainement, les membres de l'équipage sont-ils tous marqués sociologiquement, et l'ensemble doit témoigner d'une certaine cohérence, d'autant que les officiers restent constamment hors champ, des matelots comme du lecteur.
Mais l'auteur joue sur la palette des sentiments - la peur, l'angoisse, la forfanterie, la veulerie... - et sur les différents modes de parole, de la confidence au dialogue viril, du monologue intérieur aux ordres aboyés par les «sous offs» et les quartiers-maîtres. Le roman atteint parfois des sommets de drôlerie, notamment quand les matelots, aidés par un des leurs voué à cette tâche, écrivent à leurs proches, contraints qu'ils sont par leurs propres limites stylistiques, mais aussi par la censure qui leur interdit toute description du lieu où ils se trouvent ou de leur moral. On songe alors à un vieux sketch de Guy Bedos et de Sophie Daumier, où le premier dictait à la seconde, une employée des PTT, un télégramme qui se voulait enamouré.
Mais le narrateur, plus impersonnel encore, peut hausser son niveau de langage quand il se livre à certaines descriptions. Ici par exemple : « Les oiseaux, dès que les cuistots balancent les fonds de gamelle, des chapelets de riz en grumeaux ou des épluchures, le ragoût qui accroche, des liants de farine, ça tombe comme qui dégueule, à ce moment en bandes, ils devraient y prendre leur envol et cueillir nos ordures mais j'entends pas leurs cris de bois mouillé à monter et descendre près des mâts. » Phrase splendide parmi beaucoup d'autres, toujours dans la tonalité orale, profondément lyrique.
La cécité métaphorique, ensuite. Plongés au coeur de la guerre, les marins n'en voient strictement rien. De l'ennemi, ils ne savent pas davantage. Secret défense partout. Quand le moindre remorqueur approche pour l'approvisionnement, tout le monde est envoyé en fond de cale.
Les matelots soldats participent à distance, paraît-il, au blocus d'une citadelle inconnue. On se raconte le pays contre lequel on combat, on l'imagine, on le fantasme. On n'ira jamais. Au tiers du livre, après une série de manoeuvres sans signification apparente, le narrateur ne peut que constater : « On fait rien, on bouge plus. » Les messages qu'il reçoit de l'extérieur, à son poste de transmission, sont dénués d'intérêt. Il a eu beau en trafiquer le réglage, le brouillage est intégral, au point qu'il se demande si les appareils de contremesure n'ont pas été embarqués dans les soutes memes du vaisseau.
Les manifestations de la guerre ayant si peu de consistance, l'équipage se concentre sur la vie intérieure du navire. Mais là aussi, l'aveuglement règne. Au système oppressif imposé par la hiérarchie militaire, les matelots s'avèrent incapables de ne pas en ajouter un autre, mafieux celui ci, qui ne s'oppose pas au premier, au contraire: des « caïds » prennent les rênes de l'organisation interne du bateau, systématisant le racket et les exactions. Soumise à une brutale loi de la jungle, qu'aucune rébellion ne peut remettre en cause, la vie y devient extrêmement précaire, tandis que la menace extérieure semble s'être entièrement diluée...
S'il se déroule à une époque apparemment contemporaine, Il y a de contient une très grande violence archaïque, qui résonne avec celle du grand texte homonymique, l'Iliade. Une violence primaire qui jaillit, quand des hommes subissent une force qui maintient leur être entier, physiquement et psychologiquement. Une force totalitaire. Gabriel Bergounioux signe là un récit de guerre sans action, mais où l'humanité est mise sous une tension insupportable ; une fresque sans aventure, mais portée par un concert de voix perdues dans leur petitesse, folles d'espérances inutiles.
« il finit par se bâtir des romans», dit le narrateur, à propos de ce navire où la fabulation, à force de solitude partagée, devient monnaie courante. Il y a de apporte la preuve que, oui, « il finit par se bâtir des romans » dans la littérature française...
(2 novembre 2006)
par Alain Nicolas
Dans ce bouillon de culture où croupissent les hommes, à bord de «cette épave posée dans un endroit sans personne», les esprits fermentent et, à défaut d'épopée, vivent le journal de bord de la décomposition d'un impeccable navire de guerre en cloaque innommable. L'ennemi le plus efficace, c'est la rouille, l'usure qui n'atteint pas que les esprits.
Et l'ordre social, lui aussi se corrode: de tripots en trafics, c'est toute une hiérarchie parallèle qui naît du vide laissé par l'encadrement officiel du vaisseau. Moins visibles que les dieux d'Homère qui, eux, ne dédaignaient pas de quitter l'olympe pour se mêler aux combats des mortels sous les murs de Troie, les officiers, retranchés dans leur «Château» (comme les Maîtres dans le roman de Kafka qui porte ce nom), se sont retirés de ce monde, livrant à eux‑mêmes matelots du rang et maîtrise, en un enchevêtrement d'autorités de droit et de fait qu'aucune épreuve de force, mutinerie ou désertion, ne viendra dénouer. Dans ce monde sans dieux ni ennemis, les hommes s'en inventent, tant est grand leur besoin de donner un sens à une situation dont ils ignorent tout, de trouver un fondement à un ordre qui ne repose que sur la loi du plus fort. Ainsi, le narrateur, responsable des transmissions du bord, occupe une place centrale dans la guerre de l'information et de l'interprétation qui sous‑tend les guerres contre l'ennemi extérieur et intérieur. Aveugle comme il se doit, il est à la fois le pivot des relations du navire avec l'univers du dehors, devenu aussi virtuel que le séjour des dieux ou le royaume des morts, et le grand maître des codes et des chiffres, à l'écoute des bruits du bord comme des ondes. Ce surcroît de lucidité le désigne pour être le récitant et le survivant de cette épopée dérisoire. La jeune recrue d'Il y a un nous donne son Iliade.
Mais nous ne sommes plus au temps des grands récits épiques: sur le papyrus antique, une nouvelle couche d'écriture s'inscrit. Au vers grec se superpose, non moins élaborée, une langue familière.
(30 mai 2007)
par Alain Romestaing
Car cet antihéros, qui est le narrateur principal quand d’autres voix ne submergent pas la sienne le temps d’autres discours plus ou moins distincts, plus ou moins clairs , ne comprend pas plus le sens de son travail que celui des messages qu’il doit transmettre. Et bien sûr, il ne peut rien lire, «que c’est pour ça, tu le sais, qu’on t’a mis sur ce job» (p.62). Cet Homère, aveugle comme il se doit, d’une Iliade (= «il y a de», tout le monde aura compris) burlesque, au sens rhétorique du terme, est aussi un Ulysse immobilisé dans sa cabine radio et travaillé par les bruits du monde à défaut du chant des sirènes, sur un navire progressivement gagné par la lenteur. Il n’a rien d’un chef plein de ruse, il subit au contraire tous les pouvoirs qui se succèdent. Il passerait, comme son modèle antique, pour le jouet des dieux … s’il y en avait dans les cieux, ou à défaut dans «le château» où se tiennent des officiers tout aussi inaccessibles et invisibles, jusqu’à la fin, que les ennemis (le Kafka du Château hante ce vaisseau en compagnie du Buzzati du Désert des tartares).
Ce qu’il y a, ce sont les voix et les corps entassés d’un improbable équipage, d’abord impitoyablement soumis à la discipline militaire, puis de plus en plus à la loi des plus forts, des «boss», des «caïds» qui finissent pas imposer leur monde de trafics et de rackets en tous genres. Ce qu’il y a, c’est la mer des mots, plus ou moins bons, clapotant au-dessus de la mer réelle, toujours mauvaise, même quand elle est étale, puisqu’elle est toujours un non lieu et une menace, celle de l’inévitable engloutissement. Gabriel Bergounioux se plaît à mêler les vocabulaires techniques et argotiques, les parlers des marins, de la hiérarchie, des marlous. Il oppose avec une jubilation sensible les langues de bois (mort) de l’administration et de la propagande à la verdeur de vigoureuses saillies, aux trouvailles vitales du verbe, aux échappées pas vraiment belles de l’imagination qui se terminent immanquablement par des négations (p.102, fin de chapitre sans appel : «on n’a jamais eu de perm»).
Car la situation ne cesse de se dégrader. Quand on n’a plus rien à perdre et que l’on a oublié depuis longtemps qu’on pouvait gagner quoi que ce soit et surtout pas la guerre il ne reste plus qu’à «se la raconter». Quand on n’a aucun pouvoir sur rien, il reste le pouvoir des mots ; on ne lutte plus que pour avoir le dernier, quand tout est perdu : «L’autre, il apprécie pas qu’on le coupe : Alors tu l’as vu. Quoi ? Bè le canot ? Qu’est-ce que t’en sais ? Rien ? Alors t’attends ton tour comme les copains, j’arrive» (avant dernier chapitre, p.238) ; et le locuteur de jouir de raconter, même s’il raconte une catastrophe, et une catastrophe dont il sera victime comme les autres ! Il y a de, ou la décomposition d’un corps social qui tente provisoirement de se recomposer par des métamorphoses monstrueuses. Les paroles incessantes, omniprésentes, signalent et signifient, amplifient ces métamorphoses. Les corps suivent et subissent, dans la souffrance. Quand ce ne sont plus les coups des sous-offs, cela devient les marquages des clans, inscrivant plus avant la folie des signes dans la chair : «Un qui s’était autorisé à changer de clan par amour pour se retrouver dans le groupe de son ami, ses anciens copains l’ont rattrapé qui lui ont expliqué qu’ils comprenaient mais qu’il peut plus garder le signe, c’est la loi, qu’il se débrouille avec ses nouveaux camarades pour qu’ils le lui gravent mais avant, eux, ils doivent effacer celui qu’il a dessiné. Ils l’ont nettoyé au chalumeau, jusqu’à l’os» (p.185).
Il y a de est un roman de linguiste dont le héros ne peut être qu’un technicien, même dérisoire, des messages : il est ainsi bien placé pour rendre évident le brouillage généralisé de la communication, non seulement entre le navire isolé au milieu de nulle part et le pays qu’il est censé défendre, voire, au début du récit, entre le livre et le lecteur, mais aussi, sur le navire, entre les hommes d’équipage. Épuisantes explications du calvaire vécu par ceux qu’on ne peut décemment plus appeler des «proches», quand ils essaient de se donner des nouvelles. Des formalités à n’en plus finir : le chapitre 4, pour les expliquer, donne longuement la parole à la mère du héros, ce qui nous fait éprouver avec lui, quand ça s’arrête, «le plaisir que [c’est] de plus recevoir de nouvelles depuis qu’elle écrit pas qu’elle est à bout» (p.35). Des formalités à vouloir en finir à jamais, ce à quoi se résolvent à la longue les marins.
Usures des gens et des sentiments au bout de la frustration, de l’ennui, de la peur et des haines, qui ne ménagent pas le lecteur mais lui offrent parfois la libération du rire. On pense à des passages de Louis-Ferdinand Céline quand il fait jaillir le comique de la misère et de l’horreur, ou … à Gainsbourg dont la chanson «En relisant ta lettre» semble inspirer un passage hilarant : «Ma chérie, Ouais, je pense qu’à toi, Ouais. Je t’aime beaucoup beaucoup, OK, ouais je te le mets deux fois beaucoup ? Bè ouais, D’accord, beaucoup ouais ? Euh, il fait très chaud, Ah attends, après beaucoup, là, je mets un point alors ?» Il y a des ouvrages sérieux sérieusement drôles.
Alain Romestaing
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64