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Collection DÉTOURS

Gabriel BERGOUNIOUX Doucement

L'HUMANITÉ
(30 avril 2009)
par Alain Nicolas

« LE STYLO COMME PELLE »

Récit .
Parti pour la mine comme pour la guerre, y descendre comme aux enfers, un cauchemar réaliste sur la déshumanisation du travail ouvrier.

« La mine, ça coûte rien d’essayer. » Rares sont les familles à qui le recrutement n’a pas posé la question. Dans ce pays dont aucun nom, de personne ou de lieu, n’est prononcé, la mine est manifestement le dernier recours contre la misère, ou peut-être la monotonie. Un paysage de steppe, quelques routes parcourues par de rares camions ou cars. L’homme au centre du récit a quitté sa maison, puis par sentier, piste, route, a fini par se trouver, avec des dizaines d’autres, sur le carreau de la mine. C’est son histoire que Gabriel Bergounioux nous raconte dans ce troisième roman. Les premiers, Il y a un et Il y a de, évoquaient une guerre interminable, presque abstraite d’être éloignée, vécue de l’arrière intoxiqué par la propagande, puis à bord d’un navire de guerre, dans le quotidien d’un équipage rongé par l’inaction, abandonné par ses officiers. C’est une guerre bien différente qu’il nous propose aujourd’hui. Pas un affrontement direct entre mineurs et patrons : juste la ruine progressive, mais accélérée, des hommes qui vont abandonner leur village et leur ferme pour se retrouver dans la benne d’un camion. « Peut pas être pire, la mine, ça coûte rien d’essayer. »
Ce que ça coûte, on l’apprendra tout au long de ces pages denses, où l’auteur embarque son lecteur en compagnie de cet anonyme candidat mineur. L’arrivée des recruteurs, qui semblent s’intéresser tout autant, sinon plus, aux simples et aux faibles qu’aux hommes gaillards et intelligents. Comme si le besoin d’être débarrassés de bouches inutiles primait sur celui de trouver de nouvelles ressources. Au besoin, on fera signer à leur place femme ou enfant. Les hommes, eux, tiennent « leur stylo comme une pelle ». Puis tout s’enclenche. Sentier, autocar bondé où il faut se battre pour trouver sa place, et enfin la grand-route, et l’Arrêt-des-Hommes, où l’on se hisse dans la benne de la compagnie, direction le carreau de la mine. Le vrai voyage commence.
Nous en sommes. Nous sommes cet homme inconnu. Pas de reportage, pas de perspective, pas de contexte. Nous ne savons pas dans quel pays nous sommes, ni même quel continent. Quant à la mine, qu’en extrait-on ? Charbon, fer, bauxite ? Certains détails évoquent les grandes mines de cuivre à ciel ouvert d’Amérique latine, mais nous pourrions être tout aussi bien en Inde ou en Afrique du Sud. Ce qui compte, ce sont ces populations agricoles pauvres qui abdiquent de leur humanité sous la dictée des grands groupes miniers. Ce qui compte, surtout, c’est la manière dont Gabriel Bergounioux nous fait vivre, de la manière la plus charnelle, cette aventure. Si les tenants et aboutissants réels du récit sont estompés, la réalité concrète, physique et psychique du processus d’érosion de l’humanité des « clients » des recruteurs est au premier plan.
Le corps, les sens, la peau et le sang sont les vrais enjeux, voire les personnages, de ce récit infernal. Il faut courir pour grimper dans le camion, empoigner les échelons sans lâcher sa valise, basculer dans le fond de la benne, tenter de se cramponner pour éviter d’être jeté contre les parois au moindre cahot, prier pour que le chauffeur ne bascule pas dans le ravin avec sa cargaison humaine, ce qui arrive plus d’une fois. Arrivé sur le carreau, pour la descente, c’est affaire de genoux, de marches glissantes, dans le noir. On s’y blesse, on y perd ce qui restait de ses affaires. Dans cet escalier sans rampe, de peur de basculer côté vide, on se cogne vilainement côté paroi. Peu à peu, on est réduit à un genou estropié, à une oreille meurtrie, à des mains écorchées. Comme les civils et les soldats des deux premiers romans de l’auteur, la désorientation des personnages atteint un niveau maximal. Rien n’est dit, rien n’est indiqué. Les galeries sont à peine éclairées, quand elles ne sont pas dans le noir total. Pas d’instructions claires, juste quelques ordres basiques vociférés par des sous-fifres à un peuple souterrain plus ou moins livré à lui-même. Comment conserver un éclair d’humain dans ce monde cloacal ? Une femme, un agresseur peuvent-ils être le germe d’une société à reconstruire ?
Peu à peu, le réalisme extrême aigu des notations concrètes ne suffit pas à garantir la vraisemblance d’une situation dont la cohérence s’effrite. Que font ces mineurs ? Qui les commande ? Pourquoi ne voit-on pas de machines sur le front de taille, ni de dispositif d’acheminement de la roche extraite ? Autant de questions qu’on peut se poser comme on le fait à la lecture du Kafka du Château ou du Beckett du Dépeupleur. Impressions de lecteur, que ne sollicite pas l’auteur, dont la prose, au contraire de celle des ouvrages cités, reste centrée sur le personnage, et le mouvement de sa pensée, murmurée en silence pour lui-même. Cela n’en rend que plus hardie l’entreprise, et plus convaincant le résultat. Du stylo comme pelle, Gabriel Bergounioux creuse une oeuvre impressionnante.

Alain Nicolas

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64