Chapitre Un
Aujourdhui le pêcheur a apporté des maquereaux, ce nest pas la première fois quil vient. Cette fois-là, la première (il y avait quelque temps déjà que jétais installé dans la maisonnette), il avait précisé, parlant des maquereaux Vous pouvez y aller, ils sont pêchés de cette nuit, il voulait dire les manger sans crainte. Je sais, javais répondu, je vous ai entendu rentrer, je reconnais votre moteur. À lépoque, on se vouvoyait. Il avait paru surpris, ou flatté, que je sois réveillé de si bonne heure, que jai louïe assez fine ou exercée pour identifier sa mécanique, ils sont une kyrielle lun derrière lautre, je les écoute, gisant dans mon lit quand à cette heure jy gis, sans dormir, jai dans loreille la plupart de celles sonnées au carillon du salon, un Westminster, le salaud, il les redouble!, il faudrait quun jour jarrive à lui couper le sifflet, men débarrasser, assis à la table de la cuisine si jy suis, devant du café et sous la lampe, il est trop tôt pour ouvrir les volets, regarder par la fenêtre qui donne sur lanse, lentrée du port, souvent il fait nuit. Jécoute les moteurs, voix régulières, les accès, les ratés, lemballement final, le crescendo avant le decrescendo, le silence enfin, quelquefois brisé par une dernière quinte, là je sais quils sont à quai. Cest vrai que le Va-toujours (cest ainsi quil sappelle) possède une voix qui me paraît singulière, tantôt unie, tantôt saccadée, legato, staccato, une façon qui est sienne, une fois je lai vu, entendu rentrer seul, après les autres bateaux, cest peut-être depuis ce jour-là que je lai dans loreille.
Cest un bon bateau, le Va-toujours, dit toujours le pêcheur avec affection, il apprécie que je lidentifie comme on reconnaît quelquun à son intonation, son rire, pour lui son bateau, cest une personne. Tu peux les faire griller (on se tutoie depuis un bout de temps), cest bon aussi au four, a-t-il ajouté aujourdhui au moment de partir sans regarder en direction dun présumé four, il ny en a pas dans la maisonnette.
Comme dhabitude, les maquereaux étaient enveloppés dans deux pages de journal grossièrement ficelées, papier poissé de sang, pourtant ils ne les pêchent ni au harpon ni à lhameçon, plus dune fois je me suis fait la remarque. Il napporte que des maquereaux, nattrapent-ils jamais autre chose? ça aussi il arrive que je me le dise, puis ny pense plus, assez vite. Jai jeté un coup dil au journal sans défaire le paquet, les nouvelles avaient cinq jours, rien de bien saisissant dans ce que je pouvais déchiffrer, près dici, déviation de la départementale 59 pour travaux, ailleurs, loin dici, sur la nationale 133, trois kilomètres après Hagetmau, collision frontale sur une ligne droite, quatre jeunes gens, fracassés dans deux autos, aucune nouvelle de la rue de la Gaîté, une rue que je connais pas mal, pas de nouvelles non plus de la rue de la Convention, une rue que je ne connais pas bien. Dailleurs, je naime pas les maquereaux, le goût est trop fort, trop darêtes, on emboucane le quartier en les faisant griller, on semboucane soi-même, question de vent dominant. Il y a un barbecue au fond du jardin, derrière la maisonnette, je ne men suis jamais servi, il ressemble à une ferraille, et puis vous me voyez en train de faire griller des maquereaux pour moi tout seul? au four ça pue moins cest sûr, après il faut nettoyer, surtout il faudrait que jachète un four, cest ce que javais envie de répondre au pêcheur, jai seulement glissé: Merci, merci beaucoup, jhésite, de toute façon je vais me régaler.
Dès quil a été parti, le verre rincé, la bouteille dans le casier à bouteilles vides dans le cellier, pas loin du casier à bouteilles pleines, je me suis demandé une fois de plus (je connaissais la réponse) ce que jallais faire des maquereaux. La poubelle? pas question, ça se saurait, les donner aux chats?, ceux dalentour viennent rôder (je nai pas de chat si jen ai eu un), pas question non plus, ils se battraient, traîneraient les maquereaux partout dans le quartier, vous imaginez la honte Vous voyez ce quil fait de ce quon lui donne, et de bon cur encore!, comme dhabitude, je les ai enterrés au fond du jardin, derrière la maisonnette, il y a là un véritable cimetière de maquereaux. Quelquun qui mobserverait un mur assez haut me sépare des voisins que je ne vois jamais, il y a aussi une haie de pyrachantas de mon côté, on sy piquerait si on ne faisait pas attention mais à lautomne larbuste donne de belles baies rouges, un buisson ardent se demanderait ce que jenfouis, ce que jai à cacher au fond de ce trou emballé dans un journal. Avec ma bêche, ma pelle, mes bottes de caoutchouc jaune, je dois avoir drôle dallure. Jaime bien le pêcheur si je naime pas ses maquereaux (je ne les ai jamais goûtés), il marrive de le croiser dans la rue en fin de journée, il mentraîne pour lapéro Chez Loulou, cest un café sur le port, le seul fréquentable, le seul que je fréquente en tout cas, jinsiste pour payer le coup, il dit que cest sa tournée, il la paie, je paie la suivante. Alors ils étaient bons? demande-t-il, parlant des maquereaux. Délicieux, je réponds, finissant mon verre de blanc, je les ai faits au four. Jamais il ninterroge Il est où, ton four?
Le pêcheur a des amis, les autres pêcheurs, je dirai plus loin leurs noms, avec le temps jai appris à les connaître, pas tous, en fait ce sont des sobriquets, les vrais noms je les ignore, je serais incapable de les retenir, imagine-t-on le pêcheur ami avec un maraîcher? Les maraîchers, jen parle parce quils sont dans le décor, installés près de lembouchure, de lautre côté de la rivière qui se jette là dans la mer, des lignes et des lignes de serres, tunnels annelés de plastique opaque et blanc, aussi des cabanes, les maraîchers travaillent dedans, on les voit entrer et sortir, transporter des choses, sacs, instruments, plastique assez opaque pour quon ne distingue pas ce quils font exactement. Non, maraîchers et pêcheurs ne saiment pas, vieilles histoires, querelles dont je ne sais rien, ne veux rien savoir, des fois ils se font des misères, en viennent aux mains, la boisson narrange rien, bagarres singulières, bataille rangée, on dit alors une générale, (je nai rien vu de tel jusquici, sauf des regards noirs, des mâchoires serrées), il faut appeler la gendarmerie, la plupart du temps les choses rentrent dans lordre avec le dégrisement. Un jour ça finira mal, prédit madame Bleusse qui tient lépicerie-tabacs-journaux sur le port, jy achète lépicerie, pas de tabacs qui sont au pluriel sur lenseigne, je ne fume pas, mais des journaux, je lis la presse, la parisienne surtout, quand je languis de la rue de la Gaîté, que je voudrais en connaître les nouvelles, celles du quartier, jen trouve rarement, pour ainsi dire jamais. Je réponds à madame Bleusse que si elle le dit, ça va certainement arriver, elle connaît la vie dici puisquelle en est. Elle conclut, hochant la tête Les uns sont de la terre, les autres de leau. Je rétorque que cest bien résumé.
Il marrive de boire des coups, jamais moins de deux, rarement plus de trois, quatre le grand maximum, avec le pêcheur et ses amis à lheure de lapéro, mais pas tous les jours, ils me hèlent depuis lintérieur de Chez Loulou, je vois les bras sagiter derrière la vitre, de vrais sémaphores, les grimaces quils font, alors jentre. Et tu passais sans nous voir! reproche le pêcheur, cest LEmpereur qui ta repéré, il a lil. LEmpereur est lun des plus anciens, je sais le pourquoi de son surnom, le dirai plus tard. Il y a aussi Gas-Oil, un mécano, Diesel, un autre mécanicien, Sans-Fil, un radio, Marche-ou-Crève, trois ans de Légion, Le Serpent, très souple et très fumier, Bonjour-Bonjour qui dit bonjour deux fois dans la foulée, Sans-Refus qui, lui, ne dit jamais non, une bonne pâte on assure, dautres dont je reparlerai, je ne les connais pas tous au singulier, je les connais dans leur généralité. Il y a aussi Nectanébo, un silencieux, je crois navoir jamais entendu sa voix, et Outis tout aussi mutique, en plus il est transparent, on ne réalise quaprès coup quil est là. Le tout fait une fine équipe.
Celui que jappelle le pêcheur, ses amis lappellent Costa-Rica parce quil y est allé. Ils ont pourtant de vrais noms de famille, la chaîne de tout le monde, ils ne sen servent jamais entre eux, je suis donc surpris quand je les entends dans dautres bouches. Une fois, à lépicerie-tabacs-journaux, madame Bleusse me parlait je ne sais plus pourquoi dun Monsieur Flex ou Ferlinque, exactement jai oublié. Comme je lui disais que je ne voyais pas, agacée elle a haussé les épaules Vous savez bien, a-t-elle laissé tomber, comme si jétais bouché ou faisais lâne, votre ami Costa-Rica. Je ne connais pas leurs noms de famille, leur famille non plus, on se voit Chez Loulou, chez moi, dans la maisonnette avec Costa-Rica, et quand il marrive den rencontrer un en dehors du café, cest juste Bonjour Gas-Oil, Bonjour Bonjour-Bonjour, Bonjour lEmpereur, bonjour Le Serpent, Bonjour Nectanébo qui ne répond pas autrement que dun signe de tête, Bonjour Outis qui ne répond daucune façon, en plus on ne le voit quaprès coup, comme je le disais il est transparent. Un dimanche jai croisé Sans-Fil sur la jetée, lai salué dun Bonjour Sans-Fil. Il était endimanché, toute sa smalah avec lui, la maman et la nichée, quatre je crois bien, la femme ma fusillé du regard, elle savait doù sortait notre connaissance, le comptoir de Chez Loulou et ses maléfices. Le pêcheur donc, jai eu du mal à lappeler Costa-Rica, jy suis arrivé pourtant, je ne sais pas si ça aurait été plus facile avec Monsieur Flex, Monsieur Ferlinque.
Ça fait un moment que je connais le pêcheur, depuis combien de temps je ne saurais le dire avec précision, celle-ci nest pas mon fort, la première fois il passait dans la rue sifflant un air, salopette de caoutchouc jaune le haut rabattu sur le devant, bottes de caoutchouc rouge-vif, javais remarqué la couleur des bottes, il doit patauger dans le sang toute la journée métais-je raconté, pour mexpliquer la chose, pour les explications, les tortillées, je ne suis pas mauvais. Il avait souri, je relevais le courrier devant la maisonnette, le portillon du jardinet où se trouve la boîte à lettres donne sur la rue, il ny avait rien dedans, il y a rarement quelque chose, il mavait dit Bonjour, javais répondu Bonjour, (à lépoque je navais pas encore lhabitude de Bonjour-Bonjour) le pêcheur sétait arrêté, on se faisait face, séparés par le portillon, il avait sur les bras un plateau chargé de poissons, javais reconnu des maquereaux raidis dans leur livrée métallique. Les poissons morts me dégoûtent assez, cest vraiment des cadavres en entier, pas comme la viande quen général on ne voit quen morceaux. Vous en voulez?, avait gentiment demandé le pêcheur, vous pouvez y aller, ils sont pêchés de cette nuit, je navais pas dit non, ça fait maintenant un bail que dure loffrande des maquereaux, sauf quil ne les apporte plus sur un plateau mais ficelés dans un journal, un paquet que je nouvre jamais et vais enterrer direct au fond du jardin, derrière la maisonnette. Ça a fini par faire un cimetière de maquereaux, une fosse commune, il y pousse de lherbe, des fleurs au printemps, genre boutons dor. Je ne suis pas très jardinier, je ne touche guère au jardin, plante et sème peu, dautres avant moi ont planté, semé, des phlox, jen ressème, je trouve ça joli. Il y a des arbres, un cèdre déodora, le beau déodora! sest exclamé un jour quelquun, les beaux phlox! Jai regardé le nom dans le dictionnaire des fleurs, jai pas mal de dictionnaires, dans ma chambre sur des étagères, dont le latin-français, le grec-français, je les épluche, de temps en temps je les époussète, jen fais mon miel, du latin mel, du grec meli. Phlox, ai-je donc lu dans le dico: Du latin phlox «violette sauvage» qui vient du grec phlox, phlogis, qui veut dire flamme (au propre et au figuré). Plante herbacée (polémiacées), cultivée pour ses fleurs de couleurs vives, citation dun auteur que jignorais, jen ignore pas mal, tous mignorent de leur côté: «lodeur sucrée des phlox». Je suis allé respirer les phlox dans le jardin, me suis agenouillé pour mieux sentir, rien, pas grand-chose, pourtant je navais pas le nez bouché, tu repasseras pour le sucre, la tête tournée, leffet quon leur prête, encore un mensonge de la littérature, on sait quil y en a un paquet, aussi des vérités. Dans le jardin, jarrache les mauvaises herbes, ça me prend par accès, il y a selon les accès des tas et des tas quil faudrait brûler, je les laisse sécher, pourrir, à lécart au fond du jardin, jappelle lendroit le pourrissoir, le sol finit par tout reprendre, la pluie, le vent égalisent. Il y a aussi un wagonnet, qui sert de citerne, comment est-il arrivé là? des fois je me dis (imagination toute pure) quil sort dune mine. Il recueille la pluie, de temps en temps jajoute de leau avec le tuyau, jy puise de quoi arroser les phlox, les autres fleurs, leau verdit, à la surface une écume dinsectes déjà noyés, en train dy parvenir en se débattant, spectacle de naufrage, des insectes filiformes quadrillent leau à grandes enjambées, ces bestioles quon appelait des cordonniers quand jétais petit, au siècle dernier, je ne sais pas leur vrai nom, nai pas réussi à le trouver dans un dictionnaire, je ne dois pas regarder dans le bon, une fois un rat crevé, je lai pris par la queue avec des gants de caoutchouc, lai balancé par-dessus le mur chez les voisins, leur propriété est assez vaste, je nallais pas enterrer le rat avec les maquereaux.
Les voisins ne sont pas venus se plaindre, il y aurait eu de quoi, remarquez, si ça se trouve ils nont même pas vu le rat, leur jardin est immense pour ce que jen imagine, surtout à côté du mien qui ne lest pas, il faudra quun de ces jours je fasse lacquisition dune échelle, une échelle de peintre, pour regarder par-dessus le mur, jusquici jai seulement entrevu la maison depuis la rue quand je passe devant, la plupart des volets fermés, portail comme celui dune prison, murs hérissés de tessons afin de décourager lescalade, un jour Costa-Rica ma raconté que la maison, une grosse maison, appartenait aux anciens propriétaires de la Conserverie, un bâtiment désaffecté qui domine sur la mer, il mest arrivé de monter jusque-là. Ça sécaille, se lézarde, partout aux murs des inscriptions, celle-ci Vas-y Pablo! lettres noires, point dexclamation, Pablo cest un footballeur, un buteur, un goleador, il joue dans le principal club de la région, le grand port au nord sur la carte, plusieurs fois champion ces dernières saisons. La maison est toujours dans la famille a ajouté Costa-Rica, lusine fermée depuis longtemps, pendant des années et des années on na vu personne dans la propriété, tous les volets clos, depuis quelque temps cest rouvert, trois femmes y habitent en ce moment, la tante et la nièce et une femme à tout faire, cest elle qui fait les courses, elle sort lauto, allemande et noire, une fois par semaine elle va à Champion, dans la zone, cinq six kilomètres dici.
Les voisins, devrais-je dire les voisines maintenant que je sais?, jy pense souvent, il faut préciser que les occasions de penser ne me manquent pas, pas comme le penseur pour le sculpteur qui le représente, menton dans la main, coude sur le genou, non, nulle philosophie pas même une philosophie nulle nont jamais germé dans mon esprit, mais penser à ce qui arrive, qui narrive pas, tête distraite et occupée à la fois, ailleurs comme ici, comme ça oui cest tout le temps que je pense, dedans comme dehors, au jardin, dans le jardinet, au cours de mes promenades sur la plage, à lembouchure, debout, couché, gisant au fond de mon lit quand jy gis, espérant le sommeil qui se fait attendre. Jai énormément de mal pour ne penser à rien, sauf peut-être quand je bêche pour enterrer les maquereaux, il me faudrait bêcher plus souvent, plus profond. Faute de bêcher tout le temps, me dépenser plus, je fais avec mes pensées, le propre si lon peut dire, même avec les pensées dégueulasses, et dieu sait quil y en a! de la vie en tête-à-tête, solitaire, comme le ver on se tortille. Avec quelquun, une famille, on est bien obligé dabandonner un instant ses pensées pour cuire la soupe, torcher Bébé, réchauffer les biberons, dire, ne pas tout dire à Maman, ce quon a fait, pas fait dans la journée, coucher Bébé, se mettre au lit avec Maman après avoir regardé la télé, avoir envie delle, pas envie, dans ce cas, les deux, les pensées reviennent à tire-daile, sur laile de la pensée une brune et mince quon prend par-derrière, alors que de tout son long, on est allongé par-devant sur Maman, blonde et large, ça va bientôt finir la gesticulation conjugale, ça y est cest terminé. Sur le dos, dans le noir, avec le cur qui ralentit, les pensées qui déclinent, on se dit Putain, faudrait ne plus penser!, on est vidé par ses pensées.
Penser, je navais que ça à faire, alors je le faisais toute la journée, sans le vouloir ni le chercher, essayant même de ne penser à rien, exercice où je ne suis pas de première force, au lit même, dans le noir, attendant le sommeil, ce retardataire, les sonneries du carillon, un Westminster, ah le salaud! Dans mes pensées de lobscurité, gisant dans mon lit, pensées de pénombre qui ne sont pas forcément des pensées obscures ni pour autant des pensées claires, arrivait quy figurassent les voisines, la tante et la nièce selon la rumeur, pas grand monde en fait qui les ait vues à cette époque, une fois Costa-Rica très tôt le matin depuis la mer, il longeait la plage à quelques encablures avec le Va-Toujours (quel bon bateau! dit-il toujours). Elles marchaient sur le sable, il lui avait semblé quelles étaient nu-pieds, il nétait pas sûr, il faisait frisquet ce jour-là, lune derrière lautre, la tante devant peut-être, la primogéniture, elles se ressemblaient, jupes longues jusquaux chevilles, cest peut-être aussi pour cette raison que depuis la mer on ne pouvait être affirmatif à cent pour cent sur la question des pieds nus, la tante devant si on veut, juste un peu plus de gravité dans la démarche, gros pulls lune et lautre, sur la tête un fichu, pas dimpers malgré un grain toujours possible en cette saison, toutes les deux des lunettes noires, ça il en était sûr, même depuis le poste du Va-Toujours, pourtant le soleil se levait à peine, un disque rouge. Bonjour-Bonjour, lui, les avait aperçues derrière les vitres de leur auto (allemande et noire), cétait la femme à tout faire, un air très chameau, qui était au volant, et lune (la nièce?), à côté de la conductrice, lautre (la tante?) derrière, fichu et lunettes noires toutes les deux cette fois encore, dehors il pleuvait à seaux. Bonjour-Bonjour les avait croisées dans une rue adjacente à la propriété, il conduisait sa camionnette quasiment le nez sur le pare-brise, lessuie-glace semballait sans parvenir à chasser toute leau, les deux véhicules roulaient au pas, la rue nest pas large, lauto allemande et noire létait presque autant que la camionnette. Bonjour-Bonjour les avait frôlées au ralenti, il avait regardé autant quil avait pu dans lauto, autant quil le pouvait avec la pluie, pas la conductrice mais la supposée nièce à côté delle, yeux droit devant, on ne pouvait pas voir grand-chose avec cette flotte, pourtant Bonjour-Bonjour avait vu, cru voir sa bouche, son ourlé, rien aperçu de la supposée tante à larrière de lauto. Parlant delle, il était encore sous le coup de la vision La jeune, putain! la bouche quelle se paie! gémissait Bonjour-Bonjour à lapéro Chez Loulou à la troisième tournée, il y en aurait dautres et jy renoncerai, la vision senflammerait encore, je partirai avant, cette bouche on sentait que Bonjour-Bonjour la voyait comme sil y était, comme sil enfonçait la langue dedans, muscle épais, chargé de vin, il mordait les lèvres de ses dents ébréchées, canine biseautée et aiguisée par les années passées sur les bateaux à trancher le fil qui sert à réparer les filets, dans son imagination il froissait ces lèvres, il finirait par les poisser, on lisait dans lil injecté de Bonjour-Bonjour le film quil se faisait sur la bouche de la nièce supposée, misère de nos obsessions, je me disais regardant Bonjour-Bonjour, comme moi, plein dautres, cest un obsédé. Il appelait Loulou à lautre bout du comptoir Loulou remets-nous ça, sil te plaît!, assez de vin pour allumer la vision, vin de trop pour léteindre, je disais Je men vais, je rentrais à la maisonnette sans tenir compte des encouragements à rester.
Cétaient les nouvelles qui me réveillaient quand il marrivait, gisant au lit sans parvenir à mendormir, de laisser la radio allumée, je finis toujours par sombrer sans men rendre compte et dans la brume ignorant si cest encore la nuit ou déjà le matin, jécoute la musique particulière qui annonce, prévient, quelle que soit la station Attention, attention! alerte la musique, une cloche, un tocsin quon voudrait ne pas entendre, renfonçant la tête sous les draps, attention claquesonne la musique, voilà les infos, un jour nouveau sannonce qui ne recommencera jamais, ni pour moi ni pour personne, pas plus ici quailleurs dans le monde, on va essayer de le vivre avec décence, ou sans, on ne sait pas davance pour la décence, écoutez ce qui a eu lieu hier, écoutez ce qui va se passer aujourdhui, on parlera de demain demain si vous voulez bien. Bonjour!, dit le nouvellier. Bonjour-Bonjour le pêcheur est bon lui aussi pour les nouvelles Bonjour, Bonjour!, lance-t-il en entrant au café, il y a un dingue qui aurait pu se tuer cette nuit sur la ligne droite, avant lépingle à cheveux de Marcel le Bègue, il roulait à je sais pas combien ma dit un chauffeur des Conserveries Matadi qui lui a fait des appels de phare, Loulou tu nous remets ça, sil te plaît. Bonjour, dit la radio, pour linstant brouillard en Corse, il fera treize degrés à Issy-les-Moulineaux dans la matinée. Je me renfonçais au plus profond du lit dans lequel je gisais, jentendais comme dans une ouate Elle porte des lunettes de soleil aux verres bleu pétrole. Jémergeais. Lunettes de soleil?, parlait-on à la radio des voisines, la tante ou la nièce?, encore que personne nait dit, ni Costa-Rica ni Bonjour-Bonjour que les verres fussent bleu pétrole. Mais non, à la radio ça se passait à Moscou, dans la rue, une fille de dix-huit ans qui portait ces lunettes pour se donner lair américain, voir la vie telle quon la visionne en bleu pétrole, je navais pas bien saisi pourquoi elle parlait dans le poste, pas compris les questions quon lui posait. Ouste, assez gis!, mencourageais-je, je sautais du lit, jouvrais les volets sur lanse, les bateaux étaient à quai, je ne les avais pas entendus rentrer, ce nest donc pas aujourdhui que le pêcheur apporterait des maquereaux, donc je naurais pas à enterrer.