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Collection DÉTOURS
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L'extrait (pp. 5-10)
Arthur BERNARD
La guerre avec ma mère
Dans une autre religion que la catholique qui est celle dans laquelle j’ai été ondoyé quelques jours après être né et avoir couru le risque d’être noyé au cours d’une traversée sur laquelle je reviendrai, Gabriel c’est Djibrill. «Récite», ordonne l’archange Djibrill apparaissant au Prophète en train de dormir, tranquille, sur la montagne et comme celui-ci hésite, Djibrill le serre dans ses bras à trois reprises et réitère «Récite au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l’homme d’un caillot de sang.» Un jour, dans un livre, un autre, car lecteur je le suis et depuis longtemps, toujours, depuis que j’ai commencé à tourner les pages, relecteur même dès que j’ai su vraiment lire, je suis tombé sur une illustration représentant l’archange Djibrill coiffé d’un turban et vêtu d’une tunique écarlate, le dos orné d’une aile indigo prolongée d’une tête d’éléphanteau. Dans ce livre, Djibrill souffle dans une trompette.
C’est Maman qui a tenu à m’appeler Gabriel, elle me l’a toujours répété. Elle a décidé seule (j’ignore s’ils en avaient parlé avant) car Papa n’était pas là quand je suis né, il faisait la guerre, en fait ne la faisait plus, l’ennemi l’ayant capturé et désarmé. Bientôt il monterait dans un wagon pour l’Allemagne, destination un camp, au Nord, à l’Est, en Prusse orientale. Le stalag XX B. Je crois que Maman savait ce qu’elle faisait en me donnant ce nom à la mesure de temps difficiles. Sur ma tête, comme une auréole, une couronne, elle plaçait sa confiance dans l’avenir, allumait ma bonne étoile. Pour Papa là-bas, pour elle et moi ici. Pourtant tant de monde, presque tout le monde et depuis le début mais jamais Maman, m’a si souvent appelé Gaby qui ne veut pas dire grand-chose et surtout rien de grand que j’ai souvent pensé, entendant ce petit nom qui m’était adressé, que c’était bien la peine de m’avoir baptisé d’un immense qui peut se traduire par La-Force-de-Dieu, même si sans nul doute il en existe d’autres versions.
Je suis né un mardi, non que je m’en souvienne naturellement, non plus que je me rappelle qu’on ait pu me le faire remarquer, on m’en a tant et dit et redit à propos de ma naissance et des circonstances, je tombais dans l’histoire comme on tombe à l’eau, simplement un jour lisant sur la guerre, la Seconde Mondiale, j’ai relevé cette précision digne de l’almanach, du calendrier: mon premier jour sur terre était un mardi. Infime et immense événement de mon existence survenue le second jour de la semaine en même temps que des événements historiques et terribles, la débâcle, les routes fuyantes, les fuyards, réfugiés en masse, les avions en piqué bombardant, mitraillant cette cohue, c’était comme un feu d’artifice en dehors du quatorze juillet, d’ailleurs on était en juin, un Ruggieri colossal et meurtrier. Même si chez nous dans le Sud, pas le Sud tout à fait, nous étions quelque peu éloignés du désastre, des flots de sang répandus au même moment que le sang de Maman qui m’expulsait, me flanquait dehors, au grand jour et quel jour c’était! ce qui me faisait pousser un hurlement. En criant pour déplier ses poumons et laisser entrer l’air auquel on accède en même temps qu’à la lumière déjà on en dit trop, le nombre de fois par la suite où je me suis entendu reprocher, à l’école en particulier de parler à tort et à travers Lavoipierre vous avez encore perdu une belle occasion de vous taire! ça oui je l’ai entendu, bienheureux et plus habiles les silencieux, les taciturnes, les laconiques, ils sont bien moins emmerdés! Maman, qu’en sortant d’elle j’avais ouverte comme personne d’autre avant, son sang sur mon crâne en témoignait, accoucher est un déchirement pour la mère, naître une coupure pour l’enfant pas une blessure de guerre même quand ça a lieu pendant. Toute ma vie et aujourd’hui encore, plus près de la fin que du commencement, j’en suis resté comme deux ronds de flan d’être venu au monde ce jour-là, un mardi donc, c’était pareil la veille et les jours suivants où la violence dudit monde sautait si fort aux yeux de chacun sauf aux miens qui n’en voyaient rien, vue scellée comme celle de tout nouveau-né. Peut-être pressentais-je l’obligation autant que la difficulté d’avoir à voir tout ce qui était à venir, avant d’avoir rien vu je crois qu’on a tout photographié sortant de la nuit heureuse, crâne en premier et qui sait rêve-t-on déjà d’y retourner, mais trop tard! La culbute, le salto arrière contre le péril d’exister, nul jamais ne l’a tenté et encore moins réussi, même celui qui un jour deviendra acrobate, ce ne fut pas moi et ça ne risquait pas d’arriver. Je crois que je ne me suis jamais remis vraiment d’avoir déboulé alors qu’il y avait autant à voir qu’à se cacher d’être vu et de ce qu’on voyait, moi qui avec mes yeux collés, mes oreilles cachetées à la cire ne me rendais compte de rien, n’entendais rien et couvrais le vacarme en cours sous mes vagissements de bébé déjà égocentrique et chiant. Bon, je suis né ce jour-là, un mardi et l’ai lu bien plus tard, ce n’était sans doute pas mieux lundi le jour d’avant ni le lendemain mercredi mais c’est un mardi, pas un autre jour que j’ai surgi dans ce monde effrayant, aussitôt fui contre le sein de Maman. Trop tard, fatalitas! à peine lavé, rincé, langé j’entrais dans le palais des fatalités qui est une galerie des glaces. C’était fait, j’étais fait! Comme un rat! Le guichet, la trappe étaient retombés derrière moi et ça allait durer un bon bout de temps.
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