Le début
Arthur BERNARD
Le Désespoir du peintre
Premier chapitre
C’est dans le métro que j’ai vu la madone. Sur la 4 (la Nord-Sud comme on l’appelait avant) la ligne reliant ces deux points cardinaux. Porte de Clignancourt-Porte d’Orléans pour être davantage de maintenant et moins topographiquement évasif, direction Porte d’Orléans. Elle est montée à Étienne-Marcel, ma station, j’habite en effet rue de Turbigo à l’angle du boulevard de Sébastopol, numéro 24, au-dessus d’un café qui s’appelle Le Vélocipède. J’arrivais de Clignancourt où, venant de Raspail qu’aussi je fréquente, je n’avais fait que changer de quai, de direction. J’ai l’habitude de poursuivre jusqu’aux terminus où la rame en bout de rail bute contre son tampon pour repartir dans l’autre sens et quand ça me chante, sans raison apparente dans l’histoire, rien que pour le va-et-vient, le mouvement, également parce que, malgré mes activités ou à cause d’elles, j’ai tout mon temps. On trouve dans les terminus du métropolitain une atmosphère que j’affectionne. Les rames qui arrivent se vident entièrement, celles qui stationnent attendent la sonnerie du départ en se peuplant progressivement, ça a quelque chose d’une zone ferroviaire, portuaire, un no man’s land, sous terre forcément. La voiture n’était pas bondée, loin de là, une de ces heures creuses de début d’après-midi, dehors il faisait très froid très gris, ce gris, ce froid qu’on ne voit vous tomber dessus ainsi d’un coup qu’à Paris, un hiver précoce aurait-on dit si on avait voulu parler comme à la radio le fait le matin la voix du temps qu’il va faire. Elle a refusé de s’asseoir bien que plusieurs personnes le lui aient proposé, des femmes naturellement, des hommes jeunes, entre les deux, aucun vieux et même moi qui ne suis plus jeune et ne me vois pas vieux, je me leurre, qui lisais sans lunettes, à l’aise et déplié le quotidien sportif qu’à l’occasion j’achète, pas tous les jours, je me suis levé de mon strapontin. Lire est excessif, mes yeux glissaient sur le hockey, un sport pour lequel je n’éprouve aucune espèce d’intérêt, sauf à survoler des comptes-rendus dont je ne comprends et n’entends même pas la moitié du quart, le quart de la moitié et c’est encore trop de le dire. À chaque fois elle laissait tomber un joli merci d’une de ces bouches dont on ne sait jamais à les regarder si c’est une à peine perceptible mollesse qui les fait imaginer dédaigneuses ou bien un imperceptible dédain qui leur imprime cette ébauche d’affaissement. Et moi, Gabriel Lavoipierre qu’on appelle plus naturellement Gaby tout court, m’étant levé suis resté debout, mon journal roulé en cylindre dans une main, au moins ce geste de politesse m’aurait-il forcé à abandonner le hockey qui me laisse froid pour, me déplaçant, venir m’accrocher de l’autre à l’une des barres nickelées, au centre du wagon. Elle est allée s’adosser à une cloison à droite des portes, contre un panneau où parmi quelques publicités dont j’oublie la teneur se trouvait un poème imprimé, comme il y en a de temps en temps à ces emplacements, très varié quant aux poètes, leur nationalité, leur siècle, poésie qu’elle me dissimulait derrière son couvre-chef, très original celui-ci bien que sur la 4, la Nord-Sud on voie de tout, une espèce de turban fait de lanières entrelacées, beiges et blanches à motifs. Ça lui allait bien, lui faisait un grand front, les sourcils strictement épilés ajoutaient encore au caractère lisse du visage, teint de pêche, aquarelle mouillée si on aime mieux, beaucoup de clarté je dirais dans la carnation, un nez très droit et cette bouche à peine molle, légèrement dédaigneuse, les deux si l’on veut. Aussi de très beaux yeux marron qui semblaient me regarder et en fait pas du tout.
Elle portait une robe qui ressemblait à un manteau ou l’inverse et qui laissait assez vite voir qu’elle était enceinte mais tout semblait indiquer qu’elle n’en faisait pas un plat, elle ne paraissait pas du genre à afficher une grossesse glorieuse ou revendicative, d’ailleurs elle avait refusé, et ce avec la plus grande simplicité, l’encouragement à s’asseoir de tous ceux qui l’y avaient invitée. La robe-manteau (très longue, elle lui descendait jusqu’aux chevilles) de couleur bleue, très intense, royal ce bleu, s’entrouvrait à hauteur du ventre sur une chemise blanche un peu bouffante comme pour faire respirer, vivre la sphère, ce blanc était déjà une saignée, une fenêtre vers le jour, la sortie, la lumière. Elle se tenait debout et droite dans cette rame de métro en cet après-midi d’une journée où à l’extérieur l’hiver était soi-disant précoce, en tout cas elle n’avait pas l’air d’avoir froid bien que pas habillée pour j’aurais dit, on était embarqués sur la 4, direction un Sud assez proche et très relatif, la Porte d’Orléans. Elle n’avait rien, ni sac ni bagage comme si elle se trouvait sur un trajet très court, du moins entre deux lieux familiers, nul besoin de s’encombrer, elle ne paraissait pas, mais que savais-je d’elle? femme à s’embarrasser de superfluités. Sa coiffure bien particulière, sa tête pas commune non plus m’empêchaient de lire la poésie derrière et je me demandais si les vers s’accordaient ou non à l’impression générale qui se dégageait de sa personne mais qui peut dire si et comment, quand la réponse est oui, quelqu’un et un poème sont en correspondance. Elle ne bronchait pas chaque fois que la rame ralentissait avec des à-coups plus ou moins brutaux pour entrer en station, pas le moindre déséquilibre ni vacillement apparents. Voilà quelqu’un qui sait tenir droit, me disais-je admiratif, accroché que j’étais à la barre nickelée, moi Gaby que le tangage remuait, balançait et dont l’équilibre n’a jamais été loin de là le point fort.
À Cité deux musiciens sont montés, l’air d’être venus il y a quelque temps déjà du centre de l’Europe, un homme et une femme, l’un l’autre dans les eaux usées de la soixantaine, en fait je ne sais pas et n’ai pas forcément l’œil et le bon pour l’âge, l’air las à coup sûr mais proprement vêtus, lui chemise à rayures, cravate bordeaux et un gilet tricoté de laine beige sous une veste pain-brûlé, elle une jupe longue plutôt sombre, pour le haut une épaisseur, superposition de couches de tissus, mille-feuilles ou lasagnes, pour les couleurs une mosaïque, une arlequinade, cela ne faisait pas pauvresse et ça n’était pas laid, un équipement pour la rue, l’hiver précoce qu’on annonçait. Pour jouer de l’accordéon l’homme s’est assis sur un pliant, la femme secouait devant sa poitrine et même au-dessus de sa tête un petit tambourin à clochettes qu’elle tapotait en cadence du bout des doigts. Elle avait de très belles mains et sans bijoux, brunes mais sans tâches, fines et fortes à la fois, qu’on pouvait imaginer expertes dans beaucoup de gestes, la cuisine, la lessive, la caresse, l’ensorcellement comme l’infirmerie et bien d’autres labeurs à main. Pour le moment elle accompagnait son homme assis sur son pliant qui jouait, accordéon sur un ventre qui s’affaissait sous le gilet. Il tirait du clavier les accords d’un air russe que tout le monde connaît, Kalinka je crois, pas si faux et pas si juste non plus, il chantait également et dans la langue originale. Kalinka fini la femme a fait la quête dans le tambourin retourné passant devant les voyageurs la tête ailleurs ou faisant mine et guère donnants dans leur presque totale unanimité. Je me suis fendu de quelques pièces jaunes en regardant à côté, la madone à l’enfant dedans a offert un billet de cinq et un sourire éclatant. Je me suis trouvé d’un coup salement rat et mesquin. Les musiciens sont descendus à Saint-Michel.
Ce sourire la madone l’a conservé alors que la rame redémarrait, qu’on voyait défiler et s’effacer les visages sur le quai, qu’on entendait repartir Kalinka pas loin juste assourdi, les musiciens étaient montés dans la voiture suivante, d’ailleurs on les apercevait l’un et l’autre, l’homme et la femme à travers la vitre de séparation, de dos le corps assez massif de l’accordéoniste semblait comme tiré en avant par son instrument. En face de moi la madone enceinte est-ce que cela peut se dire ou se représenter? souriait toujours sans que cela parût forcé ou emprunté, comme si le sourire eût été destiné à une pensée, un être d’elle seuls connus et qui accaparaient totalement son attention intérieure. Elle me regardait sans me voir et ça se voyait, ses yeux marron à peine baissés en signe d’absence. Sa main droite était glissée sous la robe, le manteau, dont le bleu dans la lumière électrique me paraissait tellement éclatant et royal qu’il m’éblouissait, doigts en éventail sur la rotondité bien visible dans l’échancrure et le linge si blanc. L’autre main, la gauche, poignet cassé était posée sur la hanche, comme on le voit parfois autour de la Méditerranée chez les femmes à la campagne, sur un port ou au marché. On était à Paris dans le métro, sur la 4, la Nord-Sud et elle me faisait penser à la Méditerranée, une forme de lyrisme géographique, d’une autre nature, au lyrisme je suis enclin trop souvent.
Accroché à la barre nickelée ma main qui tenait le quotidien sportif roulé en cylindre glissait à cause de la sueur, il faisait chaud dans ce wagon. Je remontais d’un cran évitant autant que possible les contacts, surtout celui des hommes, je n’aime pas toucher les inconnus masculins. J’étais poussé derrière par ceux qui voulaient descendre, poussé devant par ceux qui venaient de monter. Je m’efforçais de garder ma contenance et surtout ne pas perdre de vue la voyageuse madone et sa main, sa belle main épousant la sphère par l’entrebâillement du vêtement, cette chair invisible et déjà vivante qu’elle devait sentir palpiter et qui la tenait éloignée de nous, de moi Gaby et de tout le monde. Cette femme dont je ne savais rien sauf qu’elle était montée à étienne-Marcel et qui, alors que vous venions de quitter Odéon, ne semblait pas disposée à descendre m’intéressait au plus haut point, d’ailleurs j’en avais laissé filer ma station, va donc savoir pourquoi je voulais savoir où allait la madone au turban beige et blanc, à la robe, au manteau d’un tel bleu et si bien assorti à toute la personne que mourir devant ou attendre de naître dedans pouvait passer pour un destin enviable, en tout cas pour moi, là encore je crois une forme d’exaltation. Elle était debout appuyée contre la cloison, à droite de la porte dans le sens de la descente cachant de son curieux couvre-chef le poème qui en décorait un panneau, j’aime bien ces poésies, courtes en général, semées dans la réclame.
Je n’allais pourtant pas essayer de m’approcher même d’un petit pas quittant mon amarrage, risquant le déséquilibre en cas d’accélération ou de freinage intempestifs, marchant sur les pieds de deux trois furibonds que je couvrirais d’excuses et me plantant sous son nez lui glisser Pardonnez-moi Madame, il y a un moment que je vous contemple et je trouve de plus en plus que vous ressemblez à une Madone du Quattrocento, une en particulier peinte à fresque sur le mur d’une chapelle dans la campagne toscane devant laquelle je me suis longuement arrêté naguère et pourquoi pas, puisque j’en étais là ne pas lui demander de déplacer suffisamment la tête, son turban magnifique que je puisse lire ce qu’il y avait derrière et enfin vérifier l’accord ou l’écart entre les vers et elle. Non. Non! je ne pouvais pas faire ça! d’abord je suis timide ensuite c’était trop con! Alors je me suis mis à penser au rendez-vous que j’avais à Saint-Michel dans un café près de la fontaine, si je descendais maintenant à Saint-Germain calculai-je alors que la rame commençait à ralentir, je pourrais en marchant vite n’avoir que dix minutes de retard, assez pour devoir m’excuser, pas trop pour ne pas manquer le début du film qu’on avait projeté de voir ensemble, la salle était à deux pas, la projection n’aurait pas commencé. Mais non, j’ai laissé filer Saint-Germain-des-Prés où pas mal de gens sont descendus, pas la madone. Quelques-uns sont montés, ne l’ont pas regardée, peut-être même pas vue je dirais et moi, il me semblait déjà la connaître. Bon, me disais-je, c’est à cause de son ventre, de la main légèrement insinuée dans l’échancrure sur l’arrondissement bien dessiné mais pas encore envahissant. Bon, me disais-je encore, du calme Gabriel, Gaby mon petit, ce n’est pas la première femme enceinte sur laquelle tu tombes si je peux me permettre même si aucune l’ayant été de tes œuvres (ce qui est arrivé une fois malgré tout et pas pour longtemps, elle n’en a pas voulu et quelle ne fut pas alors ta stupéfaction, ton saisissement, ton immense perplexité te découvrant capable d’engendrer, de te reproduire, mais rassurons-nous ça n’a pas duré, la reproduction s’entend et ne s’est plus jamais reproduit) ne soit devenue mère, n’aie par ta faute, ton inconséquence ou ton abandon donné la vie et du coup la mort en même temps. Ce n’est même pas la première dans le métro, loin de là, particulièrement sur la 4 où la natalité se porte bien, sur la Nord-Sud, de mieux en mieux plus on remonte vers le Nord, c’est banal tout simplement. De ce point de vue, ta madone en dépit de la correspondance tirée par les cheveux que tu essaies d’établir entre la 4 et la Toscane, eh bien Gaby je t’assure, elle est tout ce qu’il y a de plus ordinaire.
Ordinaire jamais, j’avais beau essayer de me faire l’avocat du diable, la descendre de son piédestal pour refroidir mon inflammation, elle ne l’était nullement, de mon point de vue en tout cas car j’étais le seul dans le wagon à y prêter attention. Non, elle était loin d’être commune cette femme enceinte dans le métro, sans le moindre bagage, sac à main et malgré tout l’air de savoir d’où elle venait et où elle se rendait, à la fois déplacée et parfaite dans le décor, d’une sérénité visible si peu fréquente dans ces lieux, même aux heures les plus creuses. Je ne pouvais m’empêcher de faire défiler les conjectures, j’aime les conjectures, les débobiner, rembobiner comme la pellicule un peu rayée, sautillante d’un vieux film, je me les projette souvent pour moi tout seul rue de Turbigo pédalant dans mes pensées au-dessus du Vélocipède et dans ma chambre obscure. Que faisait-elle (c’était mon cinéma) sur la 4, la Nord-Sud, montée à Étienne-Marcel sans un accessoire, tout le nécessaire, au moins un trousseau de clés était-il donc dans les poches invisibles de sa robe-manteau, d’un si beau bleu (mélange de plomb blanc et d’azurite, aurait précisé le peintre)? Peut-être revenait-elle de chez son médecin dans le quartier, au hasard disons rue de Turbigo pas loin de ma maison. Tout se déroule parfaitement bien, une grossesse splendide avait assuré le praticien en la raccompagnant.
Mais bon, me disais-je, ce que je me dis toujours lorsque les conjectures ou les hypothèses m’accablent, j’aime cette expression car elle résume mon découragement devant ce qui n’advient pas comme face à ce qui peut advenir et d’une certaine façon m’encourage à y aller, à continuer. Et j’y allais, debout dans ce wagon fonçant vers le Sud, sur la 4, un peu ballotté et forcé de m’accrocher plus fermement à la barre nickelée, le quotidien sportif se froissait dans ma main, noircissait d’encre ma paume suante. À Saint-Sulpice, il y a eu peu de mouvement, descente et montée, la madone n’a pas bougé, moi non plus, il n’y avait plus de raison maintenant. Le rendez-vous était manqué, le lapin détalait, celui que tel un goujat je venais de poser à une femme de ma connaissance, de mon intime même, à cause d’une madone inconnue qui ne m’avait même pas regardé et qui depuis sa montée à Étienne-Marcel pourtant me captivait. Elle doit être furieuse et tu ne peux pas lui donner tort, m’admonestai-je intérieurement, pensant à celle que j’avais laissée en carafe dans un café de Saint-Michel, en plus tu la connais et elle te connaît, elle ne te croirait jamais si tu lui racontais que tu as fait ça juste pour passer un moment de plus avec une inconnue enceinte dans le métro. Elle dirait, haussant les épaules et la moue franchement méprisante Gaby, tu m’as bien regardée? Je n’aime pas quand tu me prends pour une conne.
Concernant la madone je m’encourageais Si tu veux lui adresser la parole, c’est le moment, il te reste un quart d’heure, vingt minutes à tout casser, à condition qu’elle aille jusqu’au terminus, moins si elle descend avant, alors décide-toi nom d’un petit bonhomme car grand tu ne l’as pas été souvent dans ce genre de situation, dans un tas d’autres également. Je veux bien lui parler mais pour lui dire quoi?, répondait l’autre, le Gabriel toujours plus réfléchi, que tu as vu il y a quelques années une fresque lui ressemblant dans une chapelle toscane? Elle va te foudroyer de ses yeux marron, te rire au nez, voire t’envoyer carrément promener. On arrivait à Saint-Placide, une des choses que j’aime bien sur la 4 ma ligne préférée c’est qu’il y a des stations qui portent des noms de saints, on a l’impression de faire une prière, dire son chapelet dans le tunnel. Elle ne se décollait pas du mur, la cloison, je veux dire le panneau contre lequel elle était appuyée me cachant ces quelques vers qui m’auraient peut-être éclairé, mais sur quoi? des fois j’en suis sûr la poésie c’est un lampadaire, même quand on ne voit pas ce qu’il illumine. On en a besoin. De Saint-Placide où était monté un groupe de touristes qui parlaient anglais assez fort on ne démarrait pas, arrêt prolongé en station, on entendait le sifflement des giclées d’air comprimé que le conducteur expédiait dans le système, les portes vitrées bâillaient et claquaient, à plusieurs reprises la lumière s’est même éteinte, noir complet, personne n’a bronché, pas d’affolement, de panique à bord, on était embarqués. Les touristes ont parlé fortissimo, ils étaient les seuls à l’ouvrir, à cet instant on n’entendait qu’eux sur la Nord-Sud. Un type, pas loin de moi, accroché à l’autre barre nickelée, je ne l’avais pas remarqué, pas vu monter, ni jeune ni vieux, pas rasé d’un jour et demi à peu près, un blouson d’aviateur sur le dos a balancé assez haut une vanne que je n’ai pas bien comprise et que personne n’a relevée sur ce qu’il a appelé la langue impériale. Il a conclu d’une voix plutôt forte là j’ai bien saisi par My name is Forget, you know? (je ne traduis pas), le besoin de laisser choir son patronyme dans le métro accompagné d’un commentaire dans une langue étrangère, ça n’est pas banal et pendant tout ce temps, sourire en coin, il dévisageait la madone, elle n’a pas bougé d’un cil. Subitement, coupant Forget, la voix cette fois du machiniste, métallique, a rempli le wagon, c’était comme si elle tombait de très haut, descendait des hauteurs célestes, qu’on le veuille ou non quand on reçoit ainsi sur le cigare une telle parole invisible et supérieure on est dompté, prêt à obéir, à croire ce qu’elle assure, on est rassuré. Là de fait c’était rassurant, il ne se passait rien d’alarmant on nous demandait juste et avec une grande économie de vocabulaire d’être patients, on allait repartir incessamment. Cette voix sans corps quand elle résonne sur la 4, une autre ligne sur laquelle je me trouve, me fait toujours penser à Dieu, pourtant celui-là pour tout dire, je ne l’ai jamais entendu avec clarté ni, ce qui revient au même obscurément, jamais entendu nulle part et en aucune façon, au moins ça c’est clair, enfin j’espère.
La femme enceinte qui me plaisait tant, continuons à l’appeler la madone, c’est une image, pas plus qu’une image et pas moins non plus, est restée d’un calme absolu, d’une totale sérénité pendant l’arrêt intempestif du métropolitain. Pas un trait de son visage ne s’est altéré, pas le moindre tressaillement, pas la plus petite crispation de la main sur la chemise blanche dans l’entrebaîllement, rien, niente, nada, pour changer. Durant le noir qui a peu duré j’ai hésité à me rapprocher d’elle, qu’est-ce qui m’en empêchait? elle ne prêtait aucune attention à mon attention, ne m’avait sans doute même pas remarqué et puis après tout j’étais bien libre de me déplacer dans cette rame qui n’était pas le moins du monde surpeuplée. Pendant le noir toujours, tout près de moi un des touristes a dit dans sa langue, d’un ton légèrement altéré Mais c’est le blitz! Je traduis mais ce n’est pas compliqué. C’était bizarre d’entendre cet Anglais de passage à Paris et embarqué sur la 4 évoquer les bombardements de Londres ou de Coventry alors qu’à coup sûr, vu son âge il n’avait pas risqué d’y périr. Bon, placidement on est repartis de Saint-Placide et je m’éloignais un peu plus de mon rendez-vous manqué aussi de l’intention qu’on avait eue pour elle de voir, revoir pour moi La Soif du mal Tu verras, j’avais promis C’est un film qui devrait te satisfaire.
On arrivait à Monparnasse-Bienvenüe et je me disais pensant à la madone Et si elle descendait là, c’est une gare, banlieues et grandes lignes, si elle n’habitait pas dans Paris même? Dans ce cas son absence de bagage plaidait pour la banlieue mais elle pouvait aussi d’aventure retourner à l’Ouest, Nantes qui sait?, je dis Nantes comme au hasard mais je connais, au moins les deux cours d’eau, une femme et le musée, juste venue passer la journée dans les Halles, vêtue seulement de ce bleu tellement royal, si lumineux et coiffée d’un turban beige et blanc? Mais bon, les conjectures, les tiennes en particulier, Gaby, on sait ce qu’elles valent. Pas tripette. Les touristes qui se souvenaient des bombardements ainsi que d’autres voyageurs sont descendus, certains prenaient des trains à voir les valises à roulettes, les sacs à dos rouge camping. Forget (voilà un type que je ne reverrai sans doute jamais et dont va savoir pourquoi j’avais enregistré le nom) est descendu lui aussi et en dernier, sifflotant, mains dans les poches de son blouson d’aviateur, regardant au passage la madone avec une certaine effronterie, un homme à femmes je me suis dit avec peut-être de l’envie. Cette dernière l’a totalement ignoré. Il y a eu du remue-ménage dans le wagon, je gênais au milieu, accroché à ma barre nickelée et le quotidien sportif froissé sur le hockey presque en charpie désormais. Je me suis fait tout petit le temps qu’ils descendent avec leurs bardas, en ce qui me concerne je déteste encombrer, du coup des fois, à rebours, par je ne sais quel zèle à me faire discret j’en deviens encombrant.
En effet pas mal ont débarqué à Montparnasse, aussi pas mal monté, le principe des vases communicants, également la substitution des langues, les Anglais avaient disparu, des Allemands étaient apparus avec les mêmes sacs à dos, les mêmes valises à roulettes. Ils me bouchaient un peu la vue les Germaniques, plus hauts, plus larges et épais que les Britanniques, la vue sur la madone s’entend. Entre les corps plutôt massifs, les anoraks, d’autres fringues informes, des bonnets, que sais-je, l’hiver devait être encore plus précoce là d’où ils venaient, j’entrevoyais tout juste le haut de sa tête et encore par intermittence, son magnifique turban fait de lanières beiges et blanches qui ne bougeait pas d’un centimètre. Je me disais, ému Quel calme que le sien, elle est impavide, c’est le mot, j’espère qu’elle protège son ventre contre les reculades de ce troupeau dans les cahots, l’assaut des sacs à dos, voilà que je me souciais d’elle, du fruit de ses entrailles comme si elle m’était quelqu’un et que j’y fusse pour quelque chose. Je me disais aussi Gaby, mon ami, tu en fais trop mais j’ai l’habitude.
Je ne la voyais pas vraiment et mal mais la sentais bien là ma madone, immobile et souveraine, séparés que nous étions par les corps et leurs impedimenta. Si je m’étais rapproché profitant de cette effervescence, avais possédé une audace que je n’ai nullement, j’aurais pu effleurer le bord de son manteau, sa robe d’un bleu si royal. Je me disais simplement Il faut tout de même que je prenne sur moi pour lui adresser la parole, il ne reste plus beaucoup de temps, plus beaucoup de stations jusqu’au terminus, le sud très moyen de la porte d’Orléans, il faudrait que je me prépare et fissa, mais pour lui dire quoi? Les touristes à la queue-leu-leu sont descendus comme un seul Germain, une seule Germaine à Vavin. Je la revoyais pleinement puisque les rares qui sont montés ne m’ont pas fait écran, alors, à mon grand étonnement, à ma pétrification, ma lapidification totale pour continuer à exagérer, elle m’a regardé bien en face, retiré la main de l’entrebâillement, ramené les pans du manteau, de la robe qui une fois boutonnés cachaient presque l’arrondissement mais du coup soulignaient mieux la taille, les hanches, quelle ligne que la sienne malgré son état! Et plantant ses yeux marron dans les miens elle m’a devancé, prononcé le mot que je n’arrivais pas à lâcher, un des plus simples pourtant, un mot de sept lettres et c’était: Bonjour.
Bonjour c’était le minimum, le maximum également si l’on considère qu’on ne se connaissait pas, elle me regardait bien en face, je distinguais mieux ses yeux, leur nuance, plutôt que marron j’aurais maintenant précisé qu’ils étaient noisette. À Bonjour que vouliez-vous que je répondisse sinon Bonjour à mon tour et on se dévisageait l’un l’autre avec de part et d’autre peut-être une certaine envie de rire, tout le long il était clair qu’elle n’avait pas été dupe de mon manège et je crois que le sien (affecter de ne pas me voir la regarder) ne m’avait pas non plus échappé. Je n’allais pas en rester là, me disais-je, je n’avais tout de même pas quitté mes activités plus tôt, raté La Soif du mal dont j’étais certes moins assoiffé qu’avant, c’était la quatrième fois que je voyais le film mais toujours aussi altéré de ce qui aurait vraisemblablement suivi, une séance d’une autre nature dans sa chambrette pas loin de là même si ce n’était pas chaque fois, c’est l’incertitude qu’on a sur l’étanchement qui assoiffe le plus sûrement. Je n’avais pas tiré un trait sur toutes ces soifs, brûlant la station Saint-Michel, esquivant le café Chose et le studio Machin pour me contenter quittant Vavin d’un bonjour poli avec une madone descendue tout droit d’une fresque toscane, enceinte de je ne sais qui mais pas du Saint-Esprit et de je ne sais combien de mois dont je n’avais rien à attendre et n’attendais rien. Alors pour paraître intéressé par son état, montrer que je l’avais remarqué et du même coup faire l’intéressant j’ai demandé si ça ne la fatiguait pas trop de rester debout ainsi. Elle a ri, très franchement et sa bouche qui à première vue m’était apparue un peu molle s’affermissait en s’ouvrant sur de belles dents, une fossette à laquelle je ne me serais jamais attendu se creusait dans le menton et là vraiment elle ne faisait plus Renaissance italienne, alors plus du tout même.
Je suis encore loin du terme, a-t-elle fait continuant à rire, petit rire à grelots tandis que la rame se mettait à ralentir, on entendait couiner la machinerie, les vitres vibraient, on arrivait à Raspail, station dont j’étais parti il y a moins de deux heures de temps, on allait sortir du tunnel, on en sortait. Je descends ici, a-t-elle fait, sa voix me plaisait autant que le reste de sa personne, très peu sonore mais très distincte et presque chantante, voilà que je faisais mine de lui trouver un accent toscan! Pour la première fois depuis qu’elle était montée à Étienne-Marcel elle se décollait de la cloison et je pouvais enfin découvrir le poème que son turban m’avait dérobé pendant le trajet, ça commençait par «Je meurs de soif auprès de la fontaine», elle a lu de même, nos regards s’y sont croisés. Moi aussi, j’ai dit. Tandis que nous quittions la rame son rire a grelotté encore, elle a fait: Alors vous êtes altéré? Je n’ai pas relevé, il n’était pas forcément opportun de lui parler tout à trac de mes soifs pas plus que de leurs fontaines, j’avais juste voulu dire que je descendais de même. On s’est retrouvés elle et moi à remonter côte à côte le quai vers la sortie, gravir les escaliers, côté des numéros impairs, je me sentais accompagné ce qui n’arrive pas tout le temps, un magnifique accompagnement. En effet, comment dire elle était…, je cherche et trouve, c’est ça, elle était en majesté, gravissant l’escalier d’une allure royale dans son manteau, sa robe d’un tel bleu, si longue et qui pourtant ne traînait pas dans les saletés qu’on trouve par terre, le plus collant c’est les chewing-gums, son invraisemblable turban beige et blanc à lanières qui sur sa tête faisait comme un diadème. La reine du ciel est ici me disais-je, encore une exagération lyrique me repris-je aussitôt, remontant à ses côtés vers le jour gris et l’hiver précoce. Un type plus jeune du tout mais encore assez loin du vieillard, vêtu d’un long manteau noir, une sorte de houppelande qui descendait vite et tête baissée a failli nous heurter, la relevant il nous a jeté un regard dans lequel j’ai lu qu’il la connaissait et que la réciproque était vraie. Aimablement elle a dit: Bonjour, Monsieur Ratzinger. Ça va? La réponse de Monsieur Ratzinger s’est perdue dans l’escalier.
Dehors vous saisissait une bourrasque, un de ces coups de vent brusques qui vont souvent avec les hivers précoces et qui, je l’avais remarqué en d’autres occasions, se produisent plus fréquemment qu’ailleurs à cette sortie de métro, comme si une météorologie particulière en écart de la météorologie générale régnait sur la station Raspail. Je me disais (m’étais dit d’autres fois) que c’était peut-être, de l’autre côté du boulevard les arbres du cimetière Montparnasse, ceux de la rue Émile-Richard qui le borde de ses platanes, les cimes agitées qui capturaient l’air et le renvoyaient avec force, tel un boulet invisible et tournoyant, de haut en bas, sur nous pauvres vivants émergeant au grand jour. En tout cas ça a plaqué un peu plus son vêtement sur le corps de la madone et ses lignes, l’horizontale des épaules, la verticale du dos me sont apparues encore plus nobles, c’est une façon de dire que je marchais derrière elle, à sa remorque en quelque sorte. Je me suis porté à sa hauteur et on a remonté le boulevard en direction de Denfert. Elle ne disait rien, n’avait rien dit, rien demandé, ce que je faisais là à l’accompagner, si j’habitais dans le coin (je n’y habitais pas, me contentant de m’y trouver régulièrement), non, tout lui paraissait naturel même le vent ne semblait pas la surprendre ni la gêner, en ce qui me concerne j’avais du mal à contenir mes larmes, la bise me fait toujours chialer comme une Madeleine. Le turban beige et blanc ne bougeait pas d’un millimètre, pas la moindre esquisse de ce geste, beau geste souvent capté, la main levée des femmes quand un souffle menace d’emporter ce qu’elles ont sur la tête.
On avait traversé la rue Campagne-Première, à gauche au 29, il y a l’Hôtel Istria. On ne croisait pas grand monde, c’était l’heure creuse et l’hiver précoce, le coup de torchon local, juste l’épicier arabe devant sa boutique, l’étal en retrait bien protégé des rafales par une bâche bleue, les pyramides de pommes et d’oranges splendides de géométrie paraissaient indestructibles. Il nous a salués, elle surtout, elle était du quartier, cliente sans doute, c’était la première fois qu’il faisait attention à moi, même s’il m’arrive de passer devant son éventaire et d’admirer les pyramides de fruits, leur hauteur, leur équilibre, jamais je ne suis entré acheter un kilo d’oranges Valencia, de pommes Canada. Bonjour, Madame Monterchi il a fait et la madone en bleu a souri, son beau sourire éternel. Bonjour, Monsieur Bensalem, elle a répondu et, à mon intention: Maintenant vous connaissez mon nom, on a bien avancé. Je ne pouvais pas faire moins que de lui dire: Le mien c’est Gabriel Lavoipierre, si vous voulez vous pouvez m’appeler Gaby. C’est vrai, on avait avancé, en tout cas malgré le vent on n’avait pas reculé, on se trouvait devant la grille du passage d’Enfer. Elle s’est arrêtée. Me voilà arrivée, a-t-elle fait, me regardant bien en face de ses yeux marron, maintenant j’aurais dit noisette, très droite dans son manteau, sa robe d’un bleu tel que je n’en avais jamais vu en vrai, plomb et azurite pour singer le peintre, l’arrondissement sur lequel elle avait boutonné la fenêtre commençait à se remarquer. Je la contemplais et derrière elle, derrière la grille je regardais le décor. Je passe souvent devant le passage d’Enfer, le lieu me met mal à l’aise et depuis longtemps. Je trouve que ça ressemble à une photographie du désert. Dieu sait s’il y a des endroits dans Paris qui paraissent être leurs propres clichés, pourtant en général derrière la photo on sent celui qui l’a prise, on l’imagine, son appareil à hauteur du ventre ou des yeux. Ici non. Le passage d’Enfer c’est une photographie sans photographe, sans personne, sans rien, tout près très loin. Si j’y avais vécu, j’aurais eu l’impression rentrant chez moi la nuit de me glisser entre des pages d’un magazine et d’un magazine et m’y aplatir, pour disparaître définitivement. Vous habitez là? ai-je demandé, cet art des questions oiseuses que j’ai des fois, moi Gaby oiseau pépieur. Oui, a répondu Madame Monterchi, pas depuis très longtemps et plus pour longtemps non plus, ce n’est pas un endroit où l’on a tellement envie de rester. Elle avait vu clair en moi la madone, ce qu’il y avait dans ma question et, en quelques mots, y répondait à fond. Elle demeurait dans une photographie et le savait, elle en sortirait un jour ou l’autre, sans doute après la naissance du bébé. Elle a encore dit: C’est gentil Gaby de m’avoir accompagnée surtout avec le vent qu’il fait. J’ai répliqué: Mais c’est tout naturel (naturel était l’adjectif qui allait), de rien et au revoir Madame Monterchi, je n’ai pas osé lui demander son prénom. Je l’ai regardée un moment s’éloigner derrière la grille. J’ai contemplé encore un instant son dos en majesté dans le bleu royal, sur sa tête la coiffe beige et blanche à lanières et j’ai rebroussé chemin. Je ne voulais pas voir, pas savoir où elle habitait dans ce désert, d’ailleurs il n’y avait personne ni dehors ni aux fenêtres. Je me disais Tu vois Gabriel, pour une fois tu l’as vue la Madone, elle t’a même dit bonjour et appelé Gaby mais c’est pas le tout, tu pourrais peut-être descendre à pied jusqu’à Saint-Michel revoir La Soif du mal, ça mérite bien une cinquième, entendre encore un coup, allez le dernier: «C’est pas parce qu’il a une tête de coupable qu’il est innocent.» La séance de 18 heures, au studio Machin. Seul.
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