Extrait Déluge se présente comme étant un «livret d’opéra». Mais, contrairement à la démarche habituelle, il n’a pas été conçu en collaboration avec un musicien désireux d’écrire un opéra et dans le cadre d’un projet précis ou d’une commande. Si l’auteur a bien pensé, en l’écrivant, à un ami musicien, le destinataire n’a pas été mis au courant de cette entreprise qui peut être vue, par conséquent, soit comme un don gratuit, soit comme la manifestation d’une volonté abusive, pour ne pas dire délirante, de mainmise sur le travail d’un autre. PERSONNAGES Karl, mercenaire, pilote d’avion. Sur la scène, un avion, à moitié pris dans les taillis et dans les arbres après un atterrissage forcé dans une clairière, au milieu d’une épaisse forêt. Le plateau s’élève de la rampe vers le fond, puis s’interrompt brusquement, de façon à suggérer la présence en cet endroit d’un précipice. Tout le pan arrière est occupé par un panneau figurant un ciel immense. Un espace entre l’endroit où le plateau s’interrompt et le pan arrière figure le vide. Nous sommes au sommet d’une montagne, sur le versant supérieur d’une haute falaise. PROLOGUE Pendant la musique d’ouverture ACTE PREMIER Scène 1 Scène 2 Scène 3
Luc BOLTANSKI
Déluge
Un opéra avec ou sans musique
Sous le rapport de l’écriture musicale, tout reste donc à faire. Mais tout est aussi, par là, ouvert. On peut imaginer, pour ce texte, différents types de traitement musical. Tout le texte peut être chanté (bien que certaines tirades soient assez longues). On peut faire alterner des parties chantées et des récitatifs, ou même des parties parlées et des parties chantées (comme dans la comédie musicale ou l’opérette). On pourrait concevoir également une création finale dans laquelle le texte serait entièrement parlé mais accompagné de musique. Dans ces deux derniers cas, la parole devrait se plier à un rythme particulier (suggéré par l’écriture en versets) de façon à ce que le résultat soit intermédiaire entre le chant et la parole, un peu à la manière du chant parlé (sprechgesang) dans certaines œuvres de Arnold Schönberg, ou encore en transposant la technique utilisée par les pasteurs évangélistes pour passer, insensiblement, de la parole au chant en modifiant progressivement la rythmique, l’accentuation et la modulation des phrases qu’ils prononcent.
Mais même dépouillé de tout environnement musical, Déluge demeurerait un opéra et non une pièce de théâtre. La forme opéra est rendue manifeste par plusieurs traits. Le texte des dialogues, quoique encore assez important (peut-être trop copieux), a néanmoins été allégé par rapport à ce qu’il aurait pu être si le projet avait été d’écrire une œuvre théâtrale conforme, par exemple, aux canons du théâtre bourgeois «à thèse». Les situations théâtrales développées sont, délibérément, à la fois schématiques et conventionnelles, comme le sont aussi les personnages, dont la «psychologie» est sommaire et dont la mise en forme identitaire relève de la mythologie. Enfin le mélange de drame, de comédie et de métaphysique est également assez caractéristique de ce genre, au moins dans l’une de ses formes classiques dont le paradigme est l’indépassable chef-d’œuvre de Wolfgang Amadeus Mozart et Emmanuel Schikaneder: La Flûte enchantée. Déluge comporte, parmi beaucoup d’autres emprunts, de nombreux passages dont, évidemment, le prologue qui sont une réminiscence de cette œuvre.
En ce sens, Déluge voudrait être à la fois un opéra un opéra de plus, et une célébration de l’opéra en tant que forme et que légende.
Outre les situations et les personnages empruntés aux traditions de l’opéra faisant appel au merveilleux, la construction de Déluge mêle essentiellement des composants de deux types. D’une part des éléments venus de la bande dessinée et, particulièrement, de la bande dessinée américaine des années 1930-1940, avec sa façon particulière d’associer la référence à des mondes perdus (singes humains, animaux préhistoriques, peuplades sauvages et sanguinaires, etc.) et aux horizons ouverts par les développements scientifiques et techniques (engins volants, drogues aux effets extraordinaires, savants démiurges, etc.). D’autre part des éléments empruntés aux discussions contemporaines sur les frontières de l’humanité, sur les biotechnologies et la biopolitique, sur le rapport à la nature et aux animaux, et, surtout, sur les façons dont dans le contexte néo-libéral qui prévaut actuellement les libertés formelles étouffent la liberté réelle, les différences se transforment en inégalités et le désir en adjuvant de la marchandise. Mais, ici, l’enjeu de ces débats est digne de la grandeur de la forme opéra: l’humanité survivra-t-elle? Aucun langage, philosophique ou même théologique, n’est vraiment à la hauteur d’une telle question. Aussi Déluge est-il, avant tout, une comédie.
Par ordre d’entrée en scène
Désiré, copilote.
Sylvia, nièce de Théophile.
Théophile, chef d’État déchu et en fuite.
Miss Johns, anthropologue américaine.
Dr. Wing, financier international.
La nourrice, nourrice de Sylvia.
Drago, magicien de la nuit.
Un nombre aussi important que possible de singes
L’action se passe n’importe où, n’importe quand.
Le décor et les costumes pourraient, avec bonheur, s’inspirer des bandes dessinées des années 1930 et, particulièrement, des histoires de Flash Gordon.
La couleur dominante du décor et des costumes doit suivre l’attribution aux trois actes de trois couleurs: noir / rouge / blanc. Cette division renvoie à la structure selon laquelle s’organisent les classifications dans de nombreuses sociétés: l’opposition binaire entre le noir et le blanc, le mal et le bien, est elle-même subvertie par leur mutuelle opposition avec une autre couleur (souvent le rouge) qui manifeste la suspension des valeurs binaires et, sur le plan du jugement, qui marque les actions soustraites à la distinction du bien et du mal. Le rouge peut signifier aussi, par là même, le chaos dans son opposition à l’ordre.
La scène est complètement noire. Tout à coup elle se trouve éclairée d’une vive lumière. Karl est couché par terre et s’agite sans arrêt poussant des gémissements dans son sommeil. Désiré est également couché par terre. Il dort. Un énorme serpent sort d’entre les broussailles. Il s’apprête à le dévorer. Désiré se lève en poussant un cri. À ce moment-là trois hommes singes surgissent en se suspendant aux lianes. Ils ont des lances à la main, transpercent le serpent et le tuent. Désiré lève les bras au ciel, pousse à nouveau un cri puis retombe sur le sol, immobile. Aussitôt, la scène redevient complètement noire.
Noir. La fin de la nuit
Karl, Désiré, puis Sylvia
Les braises d’un feu. Désiré se réveille. Il se lève. Il ranime le feu dont la flamme s’élève. Des lambeaux de brume.Une forme allongée près du feu.
Désiré. La pluie, le froid. La brume. Elle s’élève. Pénètre le froid du matin. Il va bientôt venir.
Ai-je rêvé?
Ou le jour trompeur a-t-il de la nuit masqué le noir éclat?
J’ai peur.
Karl (Il remue, s’agite et se lève à son tour). Où sommes nous?
Désiré. Sur la carte, cette montagne s’appelle le pays des poisons. Personne, jamais, n’y vient.
Ni jamais n’en revient.
D’un côté la falaise. Elle tombe, à pic, mille mètres en contrebas, sur le désert côtier.
De l’autre, un lac noir. C’est un ancien volcan.
Devant, derrière, on ne sait pas, peut-être la forêt, ou des vallées profondes.
Karl. Des vallées habitées?
Désiré. On ne sait pas. De haut, on ne voit pas. Mais parfois, des ombres percent le brouillard, des fumées, des toits.
Un oiseau qui tombe au sol frappé d’une pierre.
Karl. Irrésistible, comme une main qui s’abat. Comme un puissant aimant tire à lui la limaille.
Vers les nuages, vers le brouillard, vers les arbres, vers le sol. Trois tonnes écrasées vers le sol.
Puis, invisible, c’est encore une main, mais cette fois secourable, glissée sous la carlingue.
Comme un enfant géant, se jouant de notre vie. L’appareil est saisi. Il tourne sur lui-même,
Avant de toucher terre.
Désiré. Au choc, ils se sont évanouis. Ont cessé, leurs cris.
Karl. Je me souviens, tu l’as prise dans tes bras.
Désiré (Il s’approche du feu et regarde). Pâle. Toujours sans vie. Étoile pure de l’aube.
Il retire sa veste et la pose sur le corps immobile de Sylvia.
Karl (Il tourne maintenant autour de l’avion). On doit pouvoir ouvrir. Un pieu. L’enfoncer.
Karl cherche une branche. Pendant ce temps, Désiré est entré dans la cabine de pilotage. Il en ressort avec des outils.
Désiré. Avec cela, essaie.
Karl. éclaire-moi.
Désiré s’approche avec un flambeau. Karl démonte la porte de la cabine des passagers.
Karl (Il ouvre). Ça y est.
Désiré. Éloigne-toi. Fais silence. Leur silence est un glas.
Karl. Nous les avons laissé mourir.
Désiré. C’est là qu’ils allaient. C’est là qu’ils voulaient nous mener. Retournons près d’elle.
Karl. Il faut du bois pour le feu.
Désiré retourne auprès du corps allongé de Sylvia. Karl marche en tout sens à la recherche de bois.
Désiré. Elle s’éveille!
Sylvia s’est soulevée. Elle s’assied, se met debout, s’appuie contre une branche.
Sylvia. L’étoile du soir est l’étoile du matin. La loi nous a pris dans sa nuée. Car nous avons mangé les poissons qui marchent.
Nous avons adoré les oiseaux qui allaitent. Le roi a marché nu dans les ruelles obscures.
Et, sous terre, les serpents lui ont ouvert la voie.
Elle tremblait, la terre. Je la sentais trembler. Mais je n’avais plus de mots pour crier,
De larmes pour pleurer.
J’ai couvert mes cheveux de cendres. J’ai marché pieds nus sur les braises.
Je suis montée dans la tour et j’ai vu. J’ai entendu, du souterrain, la longue plainte.
J’ai su ce qu’elles disaient, les clameurs, les danses.
Pourtant, telle une esclave, j’ai conservé la vie.
Fardeau, qu’elle me soit prise, sans que je l’aie donnée.
Elle marche vers le bord de la falaise.
Désiré. Arrêtez!
Il court vers elle et la saisit alors qu’elle atteint le bord.
Sylvia. Laisse-moi.
Désiré. D’ici une heure, l’aube va se lever. Vous serez la dernière étoile. La première étoile, celle qui nous sauvera.
Sylvia. Non, plus rien ne brille, ici-bas, jamais.
Karl. Regardez, là-bas!
De la porte de la carlingue, des ombres sortent une à une et marchent vers la lumière du feu.
Désiré. Ils sortent. Je vois leur ombre. La mort les a rendus.
Karl. La servitude de la liberté pèsera à nouveau sur nous. Levons la tête pour la courber.
Théophile, Miss Johns, Dr Wing, Karl, Désiré, Sylvia, la nourrice
Théophile. Nous sommes tous là? On dirait bien! Miss Johns aussi est là? Même vous Dr Wing?
Un peu là par hasard, dirait-on, mais qu’importe.
Karl, Désiré, vivants. Vous pendre, mais pas maintenant. Je propose d’ajourner l’enquête et la sentence.
La justice attendra. Elle n’est pas de notre ressort.
Du ressort de personne.
Et Sylvia? Elle était avec vous, quand nous avons plongé. «Voir dit-elle le soleil se fondre avec la mer».
Désiré. Elle est là. Seigneur, vous allez la voir.
Théophile. Pas de grands mots. Rien ne nous distingue.
Karl, un flambeau.
Karl s’approche avec un flambeau.
Distinctement, tous, je vous distingue. Quelles mines!
Et je te vois, Sylvia, allongée près du feu. La nourrice, à petits pas, déjà s’est mise à tes côtés. Pire qu’une mère.
Dr Wing. Camarade, as-tu un plan?
Théophile. Vous voulez dire «que faire»? Pourquoi pas, mourir. Notez, je n’impose rien, je propose. Qu’en dites-vous?
Miss Johns. Collègue, cela n’est pas dans notre instinct.
Théophile. Comtesse, c’était un mot pour rien. Juste une épreuve, une épreuve pour rire.
Dr Wing. Moi, je propose qu’on s’en aille d’ici. S’il le faut, je suis prêt à payer.
Théophile. Tu n’as plus rien.
Dr Wing. Commandeur, faites crédit à ma confiance.
Théophile. D’accord!
Karl! Vas-y voir l’avion, s’il tourne encore.
Karl va tourner autour de l’avion pour l’inspecter. Désiré l’accompagne avec un flambeau.
Miss Johns. Pour moi, tout cela a assez duré. C’était une expérience, je ne regrette rien.
Des données, j’en ai plein mes cahiers.
Pour la vie, maintenant: exploiter, publier, enseigner, pourquoi pas, diriger.
Avec tout ça, un poste sûr, ça se décroche.
Karl. Chef, le piston remonte bien du point mort. Le taux de compression correspond au rendement.
Théophile (sur un ton professoral). L’aviation est vraiment devenue populaire. Les avions légers accèdent à la portée.
À la portée de tous:
Potez, Caudron, Morane-Saulnier, Farman, De Havilland, Taylor, Lockheed Vega, Hispano, Breguet, Stuka, Maraudeurs, Vickers.
Dr Wing. Tant qu’il y aura des hommes et des machines, il y aura un monde pour le Dr Wing.
Tant que des usines marcheront au rendement, un seul investissement: le Dr Wing.
J’ai ma chance.
Karl. Patron, l’huile de graissage est pulsée par la pompe, vers le vilebrequin, les bielles, l’arbre à came.
Mais je vois un problème au niveau des poussoirs, soupapes et culbuteurs.
La pression des fluides n’est pas à son niveau.
Théophile. Tu peux réparer ça?
Karl. Oui Patron, ça se peut.
Théophile. Bravo. Bon pour survivre! Dès le jour levé, tu te mets au travail. C’est juste un conseil. Mon opinion est personnelle.
Vérifie aussi, tant que tu y es, les ailes, le fuselage, empennages, gouvernes et train d’atterrissage.
On t’attend pour savoir.
Karl. Reçu, Chef, cinq sur cinq.
Désiré. (l’air un peu perdu) Notre histoire fut celle d’un grand Schisme, sous la pression d’une émeute du peuple.
Imbu de plénitude, et subissant pourtant, la soustraction d’obédience de ses partisans.
Sûr de son bon droit, il refuse de démissionner. Despotisme et favoritisme dénoncent la rivalité.
Réformateur teinté de servilité, il soutient une croissance,
Sans plan et sans souci d’hygiène.
J’essaie de comprendre.
Théophile. (toujours professoral) Göring, ministre de l’air du Reich, et commandant en chef de la Luftwaffe, développe une flotte,
Aérienne, moderne et puissamment articulée.
Les Anglais commencent leurs travaux sur le Radar.
Les Italiens expérimentent leurs forces aériennes en Éthiopie.
La malheureuse Espagne va servir de banc d’essai aux différentes armées de l’air:
allemande, italienne, soviétique et, plus modestement, française.
On commence à parler du Messerschmitt, du Stuka, du Heinkel.
Karl. Capitaine, j’ai tout vérifié. Tout va bien sauf le train. Une jante est cassée.
Théophile. Tu peux t’en tirer?
Karl. Ça se peut, mon Lieutenant.
Théophile. Donc tu penses qu’on pourra repartir?
Karl. Au maximum des gaz. Ça passe ou ça casse.
Désiré. Oui, mais la piste?
Dr Wing (méprisant). Notre grand homme a oublié la piste!
Miss Johns (moqueuse). Son engagement ontologique l’a transporté dans un monde possible, où les avions s’élèvent au ciel comme le fait la fumée.
Théophile. Quoi, cette piste, nous la construirons.
Désiré. Excellence, nous ne sommes pas assez nombreux. Cela nous prendrait au moins une année.
Théophile. N’y a-t-il pas dans ces montagnes des hommes pour nous aider?
Dr Wing. En y mettant le prix.
Théophile. Professeur Johns, qu’en pensez-vous?
Miss Johns. En 1931, la région a été traversée par les américains Pangborn et Herndon.
On ne les a jamais revus, mais leur dernier message ils avaient une radio parlait d’une cité nommée Numazawa.
Partie à leur recherche Vera von Bissing sauta en parachute, sans doute près du lieu où nous sommes, cette nuit.
On la retrouva, errant deux ans plus tard, aux abords de Prajâpati. Elle était folle et nue, le corps couvert de poils.
Autour du cou, elle portait un collier fait d’osselets sertis de feuilles d’or. Savoir s’il s’agissait de reliques humaines,
Ou des os d’un grand singe (certains pensent d’un ours), dans les cercles savants, on en discute encore.
À l’Asile des Montagnes noires, où elle fut enfermée, Hans Dieterle, le célèbre psychiatre,
Lui donna du papier, un crayon, des peintures. Durant les dix années qui précédèrent sa mort,
Elle composa quatre cents fois le même tableau: une femme géante vêtue de plumes rouges,
Et, sortant à moitié de sa bouche immense, serré entre ses dents, un être enfantin, simiesque, terrifié.
Sans doute une déesse chthonienne donnant naissance et dévorant.
Théophile. Que peut-on en déduire?
Miss Johns. Incontestablement qu’en ce pays perdu réside un peuple mais encore inconnu.
C’est d’ailleurs de ces monts que les noirs Kuta la Société secrète du Mungala disent tenir leurs poisons.
Théophile. Que font ces poisons?
Miss Johns. Ils changent. Absorbez-les, et vous serez changé. Sous leur effet, ce qui s’opposait se trouve contourné.
Toutes les âmes s’échangent, se mêlent, se confondent. Tous les possibles sont réels en même temps.
Dr Wing. C’est intéressant. Il existe une demande pour un tel produit. Bien sûr en les dédommageant.
Théophile. Il faut trouver ces gens et les convaincre de nous aider. Miss Johns, Dr Wing, vous serez nos envoyés.
Miss Johns, votre savoir est un atout précieux. Dr Wing, vos talents de négociateur sont réputés dans le monde entier.
L’un se dirigera vers le nord, l’autre vers le sud. Après un jour de marche, vous vous rejoindrez.
Partez. L’aube va bientôt se lever. J’ai confiance dans votre succès.
Miss Johns et le Dr Wing se lèvent. Ils vont vers la carlingue, prennent chacun un sac et, tenant un flambeau, quittent la scène l’un par le côté gauche, l’autre par le côté droit.
Karl et Désiré continuent de s’activer autour de l’avion.
La nourrice et Sylvia sont toujours près du feu et parlent doucement.
Théophile, Sylvia
Sylvia se lève et s’approche de Théophile
Sylvia. Mais pourquoi?
Théophile. Quoi?
Sylvia. Mais pourquoi, ici, maintenant tout se défait? Ô mon oncle, qu’as-tu fait!
Maintenant, par ta faute, la mort va nous surprendre.
Théophile. Quelle faute?
Sylvia. Pourquoi l’avoir pendu, par les pieds, recouvert de miel, au-dessus de la grande fourmilière,
Ton frère, et les corbeaux, cela dura huit jours. Et pourquoi ta sœur, je n’ose dire ma tante,
A-t-elle, de sa main, déchiqueté ses enfants, mes cousins qui partageaient mes jeux,
Et pourquoi as-tu laissé tes chiens les dévorer. Quelle haine s’était donc prise dans tes rameaux,
Toi que l’on nommait le vieil arbre, le grand arbre.
Théophile. Pas la haine, l’amour!
Sylvia. Quel amour?
Théophile. La liberté, Sylvia! Tous libres, les premiers. J’ai fait de vous les derniers hommes.
Ceux qui n’attendent plus, n’espèrent aucun salut. Je l’ai fait pour vous, je l’ai fait malgré vous.
Sylvia. Mais pourquoi?
Théophile. Quoi?
Sylvia. Mais pourquoi avoir, les enfants nouveau-nés, sortis de leurs berceaux, extraits de leurs cachettes,
Jetés dans la fournaise et couvert de présents les mères qui les livraient.
Théophile. Quoi? Quoi encore? Pour m’accabler encore?
Sylvia. Mais pourquoi?
Théophile. Quoi?
Sylvia. Mais pourquoi, marchant sur le rivage, as-tu, de ton couteau, égorgé cet homme, l’affamé, celui qui sortait de la vague,
Le naufragé, ce vagabond, ton père. Et cette femme qui traînait dans les rues, la grande prostituée,
Ta mère, oui, ta mère, vautrée entre tes draps. Mon frère sans sépulture, ses os dispersés,
Tes serviteurs, le banquet se termine, et sur les plats d’argent les visages aux yeux clos,
Les têtes encore fumantes, et dansent encore les filles, mais qu’as-tu fait de toi et qu’as-tu fait de nous,
Qui t’avons laissé faire!
Théophile. Oublie! Ce qui te préoccupe est sans avenir.
Sylvia. Tout est sans avenir. Regarde-nous. Rien, demain. Pas d’avenir. Mourir, sur cette montagne.
Théophile. Ils nous ont chassés.
Sylvia. Mais pourquoi. Qu’as-tu fait?
Théophile. J’ai ouvert leur cage, tout leur était possible. Plus rien ne donnait corps à leurs désirs.
Dans le monde ainsi fait, celui que j’ai donné, toute différence se trouvait surmontable.
Plus rien ne les liait, pour toujours, à eux-mêmes.
Sylvia. Ils étaient dans la joie, envahissaient les rues. Chacun s’imaginait dans tous les autres.
Mais bientôt, des passants furent dépouillés de leurs vêtements. Des chiens s’invitèrent aux repas.
Les mariages étaient célébrés dans les larmes. Les vieillards, en riant, s’engageaient dans la vie.
Les oiseaux apprenaient à parler aux enfants.
Théophile. Ce qui allait par deux fut partout aboli. Les mets furent salés et sucrés. Parfois, la nuit, le soleil se levait.
Les enfants alors s’en allaient au travail, et le matin venu, quand la nuit, de nouveau, envahissait leur cœur,
Ils sortaient les parents de leurs rêves, les habillaient, les mettaient à la rue.
Sylvia. On ne savait jamais à qui on s’adressait. Du jour au lendemain le même était un autre.
Jusqu’aux prêtres qui, parfois, grimpaient nus dans les arbres, couraient, couverts de poils, le soir à la taverne,
Puis reprenant leur froc, comme au sortir du bain, bénissaient, par exemple, les veaux vers l’abattoir.
Théophile. C’était leur choix!
Sylvia. Les premiers morts furent étonnés d’être durables.
Théophile. Tout changeait si vite, ils pensaient renaître. Les assassins ne savaient pas le demeurer.
Sylvia. Si proches, tous si proches.
Théophile. Oui, déliés; une seule masse.
Sylvia. Ta masse.
Théophile. Non, la masse de personne.
Sylvia. Chaque matin, plus nombreux, tombés pendant la nuit, pour rien, pour si peu, la couleur d’un chapeau,
Un grain dans la voix, une lueur dans le regard. On les chargeait sur des charrettes.
Théophile. Mais cela se devait. Ils restaient attachés à leur âge, à leur être, à leur genre, à leur tête.
Ils se croyaient de leur espèce.
Sylvia. Quand, dans notre château, se déclara la mort, danseur vêtu de rouge, endiablé de la fête,
Il fallut bien s’enfuir.
Théophile. Provisoirement. Rien n’est achevé. Le processus est à peine amorcé. Même eux, qui ont vu tout lien disparaître, même nous, même moi, ne le peuvent concevoir.
C’est un feu qui sortira de la montagne. Nous reviendrons nous fondre à eux tel un seul être.
Ce qui va venir sera plus grand qu’un rêve.
Théophile s’en va, pénètre dans la carlingue
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