L'extrait
Denis BOURGEOIS
Cocagne
lerrance des nomades est seulement formelle, car elle est limitée à des espaces uniformes
Halimi citant Debord citant Hegel
un wagon de troisième classe, juste derrière la locomotive, des lits, en haut, en bas, en travers, un genre de dortoir, rudimentaire, une préposée, ukrainienne, loue des draps, pour la nuit, à lentrée, un videur, façon médaille de bronze de judo, je fume, du haut de ma couchette, Bakou-Makhachkala, des filaments de braise séparpillent, des alcooliques sécharpent, à lautre bout du wagon, le gros, le videur, intervient, en étrangle un, se lasse, un vieux, maigre, la tignasse grise en pétard, traverse le wagon, beugle, le couteau à la main, les gens sécartent, la chemise maculée du sang dun gnon, volte-face, il repart à la curée, des petites filles en pleurs, tout ça tourne en eau de boudin, les beuglements, les étranglements, deviennent intermittents, la milice du train met près dune heure à embarquer les pochetrons, des femmes déballent concombres, pêches sauvages, pilons de poulet, pain azéri, boulettes de viande noire, elles minvitent à partager leur repas, je refuse mollement, un adolescent sillonne le train sous des caisses de rafraîchissements, je lui achète trois bouteilles deau gazeuse, jattaque mon premier morceau de poulet, des enfants tentent de mapprendre à compter en turc, tout le monde patauge, le sol du wagon se transforme en mare, les femmes utilisent les longues épluchures des concombres pour sessuyer les coins de la bouche, charnue, comme le reste, encore une boulette, une pêche, je remonte sur mon perchoir, les doigts me poissent, je finis leau gazeuse dessus, à travers la fenêtre, la bouteille, éclate, sur le flanc du wagon, je remonte le drap, ma besace sous la tête, je mendors dun il, pas pour longtemps, déjà je tends mon passeport à un douanier, sans y prêter la moindre attention,
première lettre, je souhaite effectuer un reportage au Caucase en août prochain, je madresse à vous afin de prévoir un budget, voici mon itinéraire, dabord le Daghestan, par la frontière tchétchène, Kislar, Kargatenkaïa, Scherbakoskaïa, Novo-Outchergdennaïa, Schoukovaïa, Schredinskaïa, Tchervelonaïa, Kasafiourte, Kneznarnaïa, laoul dAndref près de la rivière Actache, Tchiriourth, Unter-Kale, Tamrik-han-Choura, Paraoul, Helly, Karabadent, Bouinaky, Ischkarti, Guimry, Ounzoukan, Kabada, Khan-Mammet-Kalinskaïa, Derbent, puis lAzerbaïdjan, Kouba, Kizil-Bouroun, Bakou, Schoumakha, Axous, Noukha, Babartminskaïa, Tzarki-Kalotzy, enfin la Géorgie, Tiflis, Mskett, Douchett, le fort dAnaour, Passanaour, Kasbek, Kvichett, Kaïchaour, Kobi, Quensens, Tchakaly, Gori, Ruys, Sourham, Molite, Tsippa, Koutaïs, Marlakki, Goubinskaïa, la nouvelle Maranne, Cheinskaïa, Poti, Trebizonde en Turquie, cet itinéraire reprend celui dun voyageur du dix-neuvième siècle,
mon visa nest pas valable pour le Daghestan, je le sais, le ministre de la culture du pays me le confirmera quelques jours plus tard, «on ne va pas vous mettre en prison, monsieur Bourgeois, mais attendez-vous à être reconduit à la frontière à nimporte quel moment», jai certainement été suivi, à la trace, déjà, à Bakou, je ruse pour obtenir mon billet de train, maintenant il va falloir convaincre le douanier, il moblige à descendre pour le suivre dans son bureau, des femmes, des Russes, préparent du thé, un garde-frontière astique sa kalachnikov, oui, je vais bien à Saint-Pétersbourg, pourquoi par ce train, parce que je viens de Bakou, jai cru astucieux de glisser, dans mon passeport, mon accréditation azéri, avec Press marqué en gros, il tapote de ses doigts, veut réfléchir, se souvient, il a mieux à faire, rançonner les pauvres hères, les prémisses du commerce capitaliste, il tamponne franchement, me raccompagne gentiment jusquau wagon, je regrimpe,
à lattention de Son Excellence Eleonora-hanoum Gousseinova, ambassadeur dAzerbaïdjan en France, Chère Madame et Madame lAmbassadeur, je souhaite entreprendre un voyage au Caucase sur les traces dAlexandre Dumas pour le compte dun magazine de reportages et de géographie, malheureusement, je dispose de peu dinformations pratiques sur lAzerbaïdjan pour organiser mon voyage, Monsieur Vladimir Sergueev, de lUnesco, ma conseillé de madresser à vous,
jattends le départ du train, je peux toujours attendre, jobserve le ballet des clampins, ils vont régler de la main à la main leur taxe à lexportation, dans les cartons, croulent, des biscuits à base de farine grise, de mauvais savons turcs, dautres babioles, le train reste à quai pendant plus de quatre heures, le ciel rosit, je fume, près des toilettes, un Azéri évalue les mérites comparés de Joe Dassin et de Mireille Matthieu, il a une barbe naissante, comme moi, ça nous a liés, il va la porter pendant quarante jours, en signe de deuil, sa belle-sur est morte avant-hier, je prends quelques photos à hauteur de Derbent, le train en finit pas darriver, Makhatchkala, seize heures après, de Bakou, moins de quatre cents kilomètres, jai dormi une heure, en tout et pour tout,
à lattention de Jean-Luc Marty, rédacteur en chef de Géo, Cher Monsieur, je souhaite vous présenter un sujet, Sur les traces dAlexandre Dumas au Caucase, en 1858-59, Dumas traverse le Caucase en carriole, protégé par une escorte de Cosaques, du nord au sud, en longeant la mer Caspienne, et dest en ouest depuis Bakou jusquà la mer Noire, il voyage en compagnie du peintre Moynet, inaugurant ainsi la technique journalistique du grand reportage illustré, au moment où Dumas entreprend son voyage, la Russie tsariste est sur le point de finir la conquête de cette région, les peuples montagnards les plus retirés opposent une farouche résistance, la plus déterminée est celle de limam Chamyl, il fédère les guerriers tchétchènes, aujourdhui, depuis léclatement de lempire soviétique, les peuples du Caucase luttent à nouveau pour leur autonomie, je continue sur le même ton, je finis la lettre, jai pris contact avec un spécialiste moscovite de Dumas, il a refait litinéraire du grand homme en 1987, jai reçu laccord formel de pouvoir passer en Tchétchénie auprès de lagence Novosti, lambassadrice dAzerbaïdjan a contacté pour moi un autre spécialiste de Dumas à Bakou, enfin lambassade de Géorgie massure de,
Zaviolov, le correspondant de lagence Tass, chemise et pantalon blancs, mattend à la gare de Makhatchkala, il est onze heures, je me douche, nous partons pour Temikhan-Choura, cest le nom de la bourgade du temps de Dumas, je me souviens plus du nom contemporain, quelque chose comme Bouniask, je dois y rencontrer un historien avar, spécialiste de Chamyl, ce héros national, au milieu du siècle dernier, il tient tête aux Cosaques et aux armées impériales, soixante kilomètres de route correcte, on tourne un peu, Zaviolov vise un troquet, il fait soif, le temps de se faire reconnaître par la patronne, cest une célébrité, Zaviolov, il a eu son show à la télé locale, on trouve le musée du patelin, le rocher décrit par Dumas, le portrait de Dumas en tcherkesse et cartouchières peint par le directeur du musée, le café Dumas, dont le patron sappelle Chamyl, «vous le direz en France que personne ne vous croira», rigole lhistorien, en France, le voyage de Dumas au Caucase est inconnu, en France, personne connaît lexistence du Daghestan aux confins de la Russie, il ma fatigué, son ton docte, compassé, jai beau lui expliquer, jai besoin dune sieste, rien quune heure, les Papous, ça, en France, on connaît, facile, ils ont des plumes sur la tête, Diana, les princesses de Monaco, sous toutes les coutures, cest notre culture locale, je pense, il est exactement lheure de se quitter, cest sans compter sur le sens de lhospitalité des gens du cru, cest leur spécificité, leur fierté, «poussé à ce point, ça nexiste quici», cest vrai, jen ferai lexpérience tout au long du voyage, mais, en ce jour, à Temikhan-Choura, je vois lennui suinter de la bourgade, la venue de létranger, la curiosité, soudain, les sort de leur torpeur,
cest le voyage de Dumas au Caucase, le mensonge grandiloquent, ça dégoûte un peu, cest dommage dêtre embarqué dans le récit, sapercevoir, du on-dit, des bribes dencyclopédies, des témoignages resucés, enlèvement de princesse géorgienne, la gouvernante, française, lui colle un procès, pour plagiat, elle gagne, en plus, ses histoires sont pas tellement intéressantes, rien dun peu ressenti, ou alors, étouffé, entre les formules ronflantes, linutile, raconter des trucs pour tenir le crachoir, participer au samsara, témoin de la folie du monde, Krishna en conducteur de char, cest pas tant le fait de mentir, cest de pas se rendre compte, mentir produit des effets sur lécriture elle-même, surtout, Iouri, un ami, a retrouvé le récit de voyage de Moynet, le peintre, je compare, je maperçois du glissement, dans sa volonté de bourrer au maximum, Dumas, ou ses nègres, comble avec des étapes imaginaires,
[
]
Transon, un jour, vient me trouver, il est planté là, dans son papier sur la Suède, larchipel autour de Stockholm, il a rien à dire, mais vraiment rien, pas même une ligne, il est piteux, je lui invente des pêcheurs aux doigts gourds, dans mon article ils tranchent des lanières de saumon gras, un vrai univers côtier, ça pour y être, on y est, dans lailleurs, à Cocagne, dans ce pays merveilleux où tout est pittoresque, où les yeux papillonnent dun détail au suivant, on y est, pour sûr, tout est tellement palpable, concret, visuel, tout fait tellement vrai, tout est complètement faux,
[
]
je suis allé ailleurs pour rester à distance, toujours à distance, aujourdhui jécris depuis ma ville natale, je ne rêve plus de lointain, la distance sestompe, de moi à moi, de moi aux autres, je regrette davoir joué cette comédie du grand reportage,
[
]
hier, jentends sur Radio France Internationale un éditeur suisse, ces guides de voyage font autorité, annonce le journaliste, des guides culturels, pas de détail pratique, comment se rendre de où à là, non, écrits par des spécialistes, des universitaires, ils ont vécu longtemps sur place, ils parlent la langue, connaissent parfaitement la culture du pays, le journaliste insiste, cest pas le tourisme organisé, léditeur répond, «jai rien contre, un car qui dépose un groupe devant un monument, qui le récupère cinq minutes après, fait moins de dégât quun touriste seul qui se baigne à poil devant un village de pêcheurs pour qui cest un sacrilège, il faut préserver lécosystème, les cultures, partout où on le peut conclut-il», je pense, cest comme les réserves animalières, y faut respecter la nature, délimiter des zones protégées, cest, je pense, mais bon, y faut pas déconner, le must, pour cet éditeur, se retrouver dans une hutte thaïlandaise à contempler au loin, en silence, le petit matin, très bien, cest justement le rêve peinturluré dans les magazines, cette sensation indéfinissable, lailleurs, quelque chose de simple, tellement raffiné, boire la première récolte de thé au printemps dans un village haut perché avec un autochtone, cest beau, vous pouvez dire, vous lavez fait, je pense, préserver lécosystème, cest sûr, préserver cette harmonie du paysan, une rizière dans létat du Bihar, au nord-est de lInde, cest, travailler dans une rizière, cest beau en photo, ces corps de femmes pliés en deux, les mollets dans la boue, là-bas ce sont, je crois, de vastes haciendas, le paysan travaille du lever jusquaprès le coucher du soleil pour léquivalent de son bol de nourriture quotidien, préserver lécosystème, au mieux il ira à Calcutta, grossir le flot des cadavres ambulants, préserver lécosystème, ou alors, mais bon, on peut pas, on peut sentir quand même, voir les portes souvrir, respectueusement, pour accueillir létranger, il vient des îles fortunées, de ces îlots minuscules, ils ont noms développement et croissance, ils brillent de mille feux tout autour du globe, Cocagne, le pays des élus, «votre tour viendra» en est le Sésame, leur tour ne vient et ne viendra jamais, il faut voir avec quelle douceur, quelle attention, les exclus accueillent les passants des îles fortunées, comment leurs yeux brillent dadmiration, de les voir saventurer ainsi hors des remparts de leur forteresse, de venir exhiber leur arrogance, leur voyeurisme, leur indifférence foncière, le sens de lhospitalité est en relation directe avec le sens de la pauvreté,
cest presque au bout du monde
[
]
jai voyagé hors des limites de Cocagne, pas immédiatement, cest presque impossible, je me suis entraîné, depuis lenfance, à trois ans je prends lavion tout seul, une étiquette avec mon nom accrochée au cou, petit à petit je méloigne, je maventure aux frontières, je prends lhabitude derrer, de plus en plus longtemps, je finis par habiter ailleurs, et encore ailleurs, je deviens un professionnel, de la chose, un peu deau, pour me rafraîchir le visage, les mains, un fauteuil dans un café, un banc sous un arbre, je suis chez moi partout, je suis nulle part, je rencontre nimporte qui, pourtant je reste extérieur, indéfectiblement, se battre, là doù on vient, la seule alternative, à un moment, jai la faiblesse décrire sur lailleurs, je finis de mapercevoir, aujourdhui, les décors ne parlent quà ceux qui les habitent, Cocagne se plaît à imaginer lailleurs et ses confins comme un vaste parc dattractions, le train fantôme, les Indiens, Disney world, les cocotiers, les images du paradis, un cône vanillé, un soda glacé, Cocagne prolifère, même la misère devient un sujet démerveillement, la cité de la Joie, lautre monde, le pauvre, cette vie vacillante, à la lisière de notre confort, le miroir fabuleux de notre précarité, les piscines des Hilton pour se délasser, après une journée éreintante à marchander dans le souk de Casa, pour rien voir, il suffit de posséder des devises, jai échappé à Cocagne le jour où, sans lavoir consciemment décidé, jai vécu en Russie sans devise, ça na pas duré longtemps, la fin de lère soviétique, la pénurie, la perestroïka, la déliquescence du régime,
[
]
Cocagne réussit à faire passer des villes remplies de misère pour des décors dopérette, et moi jy ai participé, ouvrez nimporte quel guide, cest bourré dindications sur comment ne voir que musées, monuments, restaurants, «cest sale quand même, mais quest-ce quon a bien mangé», les itinéraires balisés, chacun revient content avec sa science de telle ou telle région de lailleurs, ici cest ainsi, les indigènes pensent comme ci, pas comme ça, savez-vous planter les choux à la mode de chez nous, autant pisser dans un violon, si cest pas malheureux, toute cette industrie du carton pâte, le tourisme, à cause de ma peau trop blanche, dès lenfance jai eu la chance de détester les plages et le sable chaud, je me souviens, jai jamais voulu ramener de souvenirs, ni tapis, ni soie, ni quoi que ce soit, ou alors des objets usuels, ni carte postale ni excursion, jai tout fait comme chez moi, quand je vais au musée, ici comme ailleurs, cest dabord pour me reposer, méditer, mimprégner du silence, je cherche maintenant lailleurs à ma porte, dans la rue, une rencontre,
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64