L'extrait
* Cest par une nuit dépais brouillard que je lui rendis ma dernière visite. En chemin, javais ramassé un gros bâton avec lequel je matraquais les poteaux des lampadaires ou battais les haies.
Benoît DAMON
Le coeur pincé
(p. 7-11)
Verrouillé comme une porte de cachot, je ne voulais plus rien savoir de personne. Cétait un effondrement permanent, central, qui me paraissait définitif, sans appel. Bras croisés, poings serrés, traits affaissés, je quittais souvent labsurde pâté dimmeubles où nous habitions pour errer sur les hauteurs campagnardes du vieux village ou recenser tous les passages, toutes les voies privées et les impasses des lotissements voisins.
Ainsi, après avoir longé la grand-route, je tournais à langle dun chemin communal, entre la masse surélevée de létrange Villa Rose et celle de la Villa Léonie qui, partiellement dissimulée par les arbres dun jardin, ramassée sur elle-même, tapie dans lobscurité, avait laspect dun gros chat prêt à bondir. Puis je dépassais une ferme précédée dun hangar où stationnaient des machines agricoles. À cette hauteur, une friche ingrate bordait la route et, derrière sa clôture, un âne solitaire broutait la mauvaise herbe. Toujours seul, cet âne. Du printemps aux derniers jours de lautomne, il dormait à la belle étoile et sabritait des intempéries en se réfugiant sous un toit grossier, ouvert aux quatre vents. Confiant et court sur pattes, il avait une longue, grande tête qui me semblait disproportionnée, et que jimaginais lourde, beaucoup trop lourde à porter. Je nallais le voir quune fois la nuit tombée. Il marrivait de lui offrir un chardon arraché au bord du fossé; lorsquil venait se gratter les flancs contre la barrière, je tapotais son encolure et brossais sa crinière empoussiérée du bout des doigts.
Un peu plus loin, je marrêtais devant le pensionnat de la mission catholique tenu par des surs à cornettes blanches. Avec ses murs crépis de brun, sa grille dentrée sévère et ses hautes fenêtres qui me regardaient comme des yeux morts, ce bâtiment réactivait mes craintes décolier. Il dégageait une sourde, palpable méchanceté: plus je men approchais, plus la résistance de lair augmentait.
Javais douze ans; poussé hors de lenfance, mal engagé, jétais coincé dans un goulet détranglement et me sentais mourir.
Jespérais ne pas le trouver, mais il était bien là, et tout près de la route. À portée de main. Alors jai fait ce que javais décidé de faire: me suis approché de lui et lai frappé méchamment, de toutes mes forces, dun seul et unique coup assené entre ses grandes oreilles velues dinnocent. Étourdi, il recula en secouant la tête, ne comprenant pas ce qui venait de lui arriver.
Je lâchai mon bâton et menfuis à toutes jambes, terrorisé.
Dans les années à venir, la dépression pubertaire se creusa vertigineusement: tout alla de mal en pis. Minés, les jours seffritaient, me croulaient dessus. Aussi libre de corps et desprit quun pantin privé de langue et de cervelle, jétais, comme beaucoup dautres, tout prêt à jouer mon rôle de triste guignol. Il ne restait quà monter sur scène: au point où nous en étions, ce fut laffaire dun instant. Dans lombre, les ficelles sagitaient. Et la virulence de nos détresses fut telle que daucuns disparurent à jamais, subitement avalés par le trou du souffleur absent où ne murmurait que le vent du néant.
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