Extrait (pp. 7-16) Ezequiel, que je pense. Il n’y a que lui pour faire grincer toutes les marches à la fois fébrile. D’humeur féroce, évidemment. Oublié le passé, le monde entier, plus rien n’existe, lui seul. Il ne frappe pas à la porte, qui est tout contre. Elle s’ouvre. «Frappe, nom de, combien de fois encore». La pourriture!, je pense à part moi, pourrait frapper au moins. Je ne tourne pas la tête pour voir: je sais, je grelotte de tout mon long dans le sofa, que les anciens locataires ont laissé avant de filer. Jamais eu le courage de descendre cette masse morte et la poussière qui va avec. Toute force m’abandonne quand je la vois là en plein, d’où que je regarde, elle bivouaque dans mon champ de vision. L’allergie sévit depuis que j’y couche. De ce matin pas bougé. Je porte un soutien dont l’élastique est craqué, des collants résilles couleur chair, noircis à hauteur des pointes, rien dessus, rien dessous, c’est tout simple.
Caroline DE MULDER
Ego Tango
Dehors l’hiver, et l’appartement chauffé à bloc. Ce matin lundi reçu un troisième rappel: la peur qu’on me coupe le gaz me fait pousser à fond. Toujours ça de pris au malheur.
Ezequiel. Il me tombe dans les bras, son visage froid dans mes seins, ses cheveux partout sur moi. Ses muscles à tout rompre, un spasme qui part de l’épaule et court sur ma peau. Je vois. Et puis quoi encore, je lui dis, quoi encore, que tu te pourris le sang avec. Pas bientôt fini, ces saletés. Pas de ça chez moi, t’entends. Bonne nuit. Bon vent. Le visage toujours caché, et moi toujours dans ses cheveux, il monte une de ses mains à ma nuque, comme s’il y voyait, caresse, rien qu’un peu fort. (Je faiblis.) Je t’ai dit: débarrasse-moi. Casse-toi, ou c’est moi qui. (Sa bouche contre ma peau me calme.) Je voulais, qu’il dit, te voir, je ne fais que passer. Par-dessus lui, agenouillé contre moi, moi allongée, par dessus sa main en haut de ma cuisse, je vois la tache sombre de mon sexe, diminuée à peine par le collant clair. À cause de l’élastique, la circulation un peu coupée sous le nombril. Sur mon ventre, la respiration d’Ezequiel, tout son visage, sa peau mal rasée. Je commence à m’y perdre. Je passe ma main dans ses magnifiques cheveux un peu gluants. Leur odeur inhumaine. Je proteste mollement: c’est à cette heure-ci. J’attire son visage vers le mien. Il m’embrasse dans le cou, sans m’avoir regardée. Je n’ai plus rien à dire. D’accord, je pense, d’accord.
Mais il se relève. La pourriture. Je lui revaudrai, qu’il y compte. Je le regarde, le blanc de ses yeux est vaste (à s’y perdre), je lui parle, mes mots tombent, dans l’oreille d’un sourd. Bonne nuit chéri, va voir ailleurs (il rêve). Il se déshabille au milieu de la pièce, rugit de froid: attifé comme un mendiant, d’un gros pull aux coudes percés, d’un pantalon maculé. Non mais, tu couches dehors, ou quoi, que je ne peux m’empêcher. Mais tu t’es vu, là. Je ne voudrais pas me mêler, mais. (Là, je jure.) Et puis pas la rose, tu ne me toucheras plus jamais, tu m’entends. (Relevant une jambe décente pour cacher ma nudité.) Il se masse les bras, puis les mains sous les aisselles, comme un convoi de prisonniers.
Et ça y est, Ezequiel m’ignore. Débarrassé de ses oripeaux, il est toujours aussi grand. Beau gosse, vraiment. À peine un peu maigri. Ça nourrit mal son homme, le théâtre, que je lâche (à bout). Car Ezequiel est comédien. Du moins, il dit à qui veut l’entendre que là, il est sur une pièce. Par lui écrite. C’était pour novembre, mais ce sera pour février. Je le soupçonne de revenir chez moi pour se réchauffer. D’avoir appris à danser pour passer ses nuits au chaud.
Les choses sérieuses, maintenant. Je viens de me réveiller, je dis, pour ce soir je pensais aux 9 Billards. Moi pareil, qu’il répond. D’autant qu’au Chalet du lac, il y a plus de béquilles que de jambes. Je te suis au bout du monde, qu’il ajoute, galant. Après quoi se dirige vers la douche en prenant des airs. Le culot, je pense. À peine déshabillé il se prend pour qui. Fais pas attention, je lui crie, au bordel (gênée pourquoi, il a l’habitude).
Je regarde la pièce galeuse: un deuxième étage, deux fenêtres (pas grandes déjà) qui donnent en plein le mur d’une petite cour sombre. Moquette au sol, sur laquelle de la mousse dans le coin gauche, étrangement imbibé: d’indéterminables problèmes de tuyauteries le voisin du dessus peut-être. Quelques affiches qu’il faut ramasser ou enjamber ou piétiner plusieurs fois par jour (le système colle invisible qui ne colle pas). En guise de lit, ce sofa qui me fera mourir, trempé comme une soupe (tuyauteries toujours, ou aération qui sait, comment savoir), et surtout des vêtements partout: sur les quelques chaises, le dos du divan, les plages sèches de la moquette, partout des chiffons, souvent de premier ordre, et des chaussures. La lumière: une poire nue à 220 volts louche vers le sol, éclaire les lézardes et la peinture qui dégringole par écailles humides. Tuyauteries.
J’écoute l’eau. La porte de la salle de bains est fermée. J’aime autant. Et surtout ne pas penser à la verdure moussue qui envahit les interstices des lattes de plastique (elles finiront par bouger seules). Ni à cette couleur rosâtre, rouge à peu près, dans les recoins et à tous les endroits que l’éponge (des grands jours) atteint mal. Ce n’est plus du détergent, c’est de l’herbicide qu’il faudrait. Pas un mot sur l’émail pelé de la douche, sur les taches noires et lépreuses qu’il laisse apparaître et dont chaque fois je me dis qu’elles s’agrandissent: mon imagination sans doute. Elle finira par me tuer.
Ezequiel sort de là, le corps tout en eau. Il a tordu en arrière ses grands cheveux, qui à sécher prendront une éternité. Il s’est rasé (mon ladyshave, je pense). À le voir comme ça, il pourrait être tout ce qu’il voudrait. Il me jette l’œil glacé d’un homme d’affaires en vacances. Je m’étais bien dit qu’il faudrait enlever mes collants sales. Je glisse sournoisement mes pieds sous un coussin du sofa. L’odeur de poussière m’oppresse d’un coup. Les relents de vieille fumée m’incommodent. (Pour effacer, il faudrait de la fraîche.) Quoique insolente et détaillant Ezequiel comme si je sortais de prison, j’ose à peine me lever. On est toujours moins nu couché que debout. Plus décent nu qu’habillé à demi. Là en l’état, pas possible. J’attends qu’il cherche dans l’armoire les habits qu’il a laissés chez moi, pour filer à la douche, encore chaude et embuée de lui. Le miroir opaque et blanc (j’y passe un doigt rêveur). Par terre quelques traces de pieds noirâtres (où ont traîné ses pas).
De mes pieds je touche ses traces, poussière colorant l’eau (où tu iras j’irai). Tu en as mis partout, je lui crie à travers la porte: fais comme chez toi, surtout. Le culot, que je grogne, centre d’accueil ici, ou quoi. La vapeur épaisse cache les lattes. L’eau tiède puis chaude qui me remplit les yeux m’empêche de voir plus loin. Le bruit m’enferme. Chaque jour plus, le calcaire bouche le pommeau et amenuise le jet. Elle passe, cette douche, du chaud au froid, du glacé au bouillant, avec une égale violence. Impossible à régler. Me casse les pieds. Me serre les dents. Me crispe. La haine. Dévorante, je tiens le pommeau coincé, entre mes cuisses brûlées, me savonne. (Il chante.) Les genoux l’un à l’autre cognés, pointus. Toute droite, dépulpée, thoracique, encagée. Mes os finiront par me faire la peau. Si ça continue comme ça, je marmonne. Je m’essuie avec la serviette qu’Ezequiel a trempée. Son corps tiède et mouillé, et toute la crasse de toutes les rues où il a traîné la patte. La serviette saturée ne m’essuie pas. J’ai froid. J’ouvre la porte en claquant de tout mon corps et je sors des vapeurs en robe du soir (soie diluvienne, jambes, résilles). J’enfile la première paire de talons hauts sur laquelle je trébuche.
Il m’attend debout, une cigarette entre les doigts comme s’il craignait de la briser, ou de se brûler, tenait du précieux, de la porcelaine. Tu m’as bousillé mon ladyshave, non mais t’as vu ça, je pense à part moi, mais je n’ose rien dire, il est sapé comme un milord, avec des airs pris on ne sait où. Il me baise la main, en me regardant par-dessous. Ses cheveux s’écoulant, ses paupières battues, brunes, ses yeux faussement ennuyés de vraie canaille, oh j’ai envie de lui murmurer des folies. Je lui remets son col de chemise, il me sourit infiniment. Nous sommes beaux comme les heureux du monde. Nous sortons. (Il me tient la porte.)
À peine avais-je tourné le dos, qu’il m’a fait les tiroirs. J’aime mieux ça. On a sa fierté. Qu’il demande, ou que moi, je lui remplisse les poches, ce serait abuser. D’ailleurs il m’offrira à boire, fera l’amant transi, jusqu’à plus soif. Parfois je lui lancerai de pingres regards. Rue Saint-Maur, qu’il dit au chauffeur. Les 9 Billards. Je n’ai pas connu le jour. Quant à Ezequiel, d’où revient-il, meurtri, de la rue l’hiver, pas dormi de longtemps, le ventre creux des matins de nuits blanches. Commence enfin à se réchauffer un peu, pauvre chéri, drôle de manière de s’amuser. Il a sa tête des jours où il me raccompagne. Ces jours-là, je déplie le fauteuil pesteux qui me mange la pièce (miasmes de vieilles plumes, d’acariens fossiles), je mets des draps blancs. À peine allongé, il s’endort tête la première dans mes seins, les mains à mon ventre. Récupérant mal un sommeil perdu on ne sait où mais il y a longtemps, c’était avant mon temps qui était une fois, qui est encore, une fois de temps à autre, le temps de, mon lit dans lequel il lui arrive de s’évanouir. Il est parti cet été. L’épuisement et l’hiver me le ramènent.
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