Milieux | La Totalité | Pays/paysages | La compagnie du paysage | L'environnement a une histoire
| Époques | | La chose publique | L'or d'Atalante | Les classiques | Détours | Recueil |
| L'esprit libre | Des villes | XIXe | Champ poétique | Revue Le Nouveau Recueil | Revue Recueil | Divers


ACCUEIL

Collection DÉTOURS

Caroline DE MULDER

Technikart
(juillet 2010)

Gotan project

UN STYLE FOU POUR UN ROMAN QUI DONNE ENVIE DE TANGUER.

A tous ceux qui, un jour, sont allés à une soirée au Latina, on conseillera l’étonnant «Ego Tango» de Caroline De Mulder (qui ne devrait pas laisser de glace les magazines féminins et masculins). Cette jeune universitaire belge – par ailleurs auteur d’un essai littéraire à paraître en 2011 chez Gallimard – décrit ici le milieu du tango qui, selon elle, «se caractérise par la stagnation chronique, l’enlisement dans l’éternel présent d’un disque qui passe en boucle». Dans une langue savante et originale, elle construit une atypique histoire d’un quatuor amoureux qui va virer au polar tragique. Ici, on danse comme on vit, on aime ou on meurt. Tout est question de musicalité, comme chez ce bon Astor Piazzola. Et c’est très beau.

Emilie Colombani

Le Magazine littéraire
(août 2010)

Premier tango à Paris

Singulier premier roman que cette plongée dans l'odeur du tabac, de la sueur et du parfum, au cour de la nuit moite du tango parisien. Ego tango suit le flux de pensées d'une jeune femme si imprégnée de cette danse que sa voix en épouse le rythme et les poses. Au hasard d'un bal aux Neuf Billards, d'un rendez-vous au Latina ou d'une milonga dans un deux-pièces infesté de chats, on partage ses errances dans le monde exotique et infernal des tangueras de fortune : âmes esseulées, artistes maudits ou dépressifs qui noient leur échec le temps d'une tanda où le temps s'arrête. « Nous y passons, la nuit, les jours que nous ne vivons plus. Nous qui n'avions le temps de rien. Nous que le temps pressait. Nous et notre vie qui attend. Notre vie attendra. » Ici, la tromperie est de rigueur. Le visage caché dans une épaule, on simule l'ennui ou l'indifférence, on provoque avant de se retirer, on feint de se soumettre pour mieux dominer. A l'image du tango dont les figures, comme des feintes, disent la rivalité ou la répulsion autant que le désir et la fascination, l'auteur dessine un étonnant chassé-croisé amoureux. Il y a la narratrice et son amant de passage. Et puis un vieux décadent dont la mystérieuse maîtresse, femme fatale aux cheveux rouges et au grand manteau noir, est de « ces traîtresses de bas-fonds qui vous descendent un homme rien qu'en levant les yeux». Quand cette dernière s'évapore et qu'une vidéo laisse croire à un meurtre, on sait trop bien, déjà, que le tango peut mal tourner.
Mais, au-delà de l'intrigue policière, Ego tango se distingue par son écriture charnelle et carnassière, entièrement dédiée à ce corps que la danse permet de libérer et qu'on use jusqu'à l'épuisement comme sous l'emprise d'une drogue. Corps amaigri, corseté, meurtri par les bals, avec son lot de marques et de douleurs que l'on s'efforce de masquer. Corps adulé, vénéré, fétichisé, puis rejeté nonchalamment pour mieux dompter le désir de l'autre. Et c'est dans l'étreinte ou abrazo que se construit la grammaire d'Ego tango — cette juste balance entre violence et volupté, ce phrasé au rythme syncopé des pas de côté, cette langue qui semble trébucher mais retombe toujours sur ses pieds. Caroline de Mulder maintient jusqu'au bout cet équilibre fragile. Elle tourne autour du mot, détourne le sens et retourne la syntaxe pour imposer sa voix atypique et prometteuse. Comme une mirada, ce regard par-dessous, mystérieux et insistant, que lance le tanguera pour vous convier à un autre tour de piste.

Augustin Trapenard

Le Monde
(27 août 2010)

Dans la fournaise du tango parisien

Avec en bannière un titre bien trempé, qui sonne, vire et claque, Ego tango fait une entrée princière dans le bal des premiers romans. Une entrée abrupte et stylée, digne des princes et des princesses en toc de ce récit, une faune de quidams en bas de soie filés et costumes de pacotille, qui attend, accoudée au bar parisien du Latina, la prochaine tanda pour assouvir sur la piste sa passion du tango. Vous ne savez pas ce que sont une tanda, ou les sacadas et ochos qui rythment l'exécution d'un tango et d'une milonga ? Peu importe. La voix obsessionnelle de la narratrice, enragée par cette danse, sera pour tout lecteur un guide infaillible dans l'univers nocturne de ces déphasés. Et parmi eux, la disparition d'une tanguera, l'incandescente Lou, tenue sous la coupe d'un amant trouble, sera le point de départ d'un chassé-croisé passionnel et le déclencheur de tous les fantasmes de la narratrice.
Car ce qui compte, au fil des pages, c'est la puissance de leur "addiction". C'est ce qui, aux yeux de l'écrivain, mène la danse dans son roman : "Le tango, c'est un mode de vie plus qu'une danse, les nuits phagocytent le jour, on attend de pouvoir se rhabiller, se remettre en scène", fait valoir Caroline de Mulder. Comme dans un Toulouse-Lautrec, ces personnages un peu braques qui se donnent en spectacle exécutent un fascinant rituel de métamorphose de soi, d'autant plus artificiel que sa théâtralité est rehaussée par l'"étrangeté" de la culture argentine importée dans ce milieu parisien. Tous marmonnent les paroles des chansons comme des "vocables lumineux, des formules magiques à scander", et endossent l'esthétique "chic et cheap" des tangueros, cette mise "un peu vulgaire, d'une élégance déclassée, désuète et racaille", qui fait pétiller l'oeil de Caroline de Mulder quand elle en parle. Dans le microcosme ainsi créé, "les hiérarchies sociales disparaissent, le pompier excellent danseur devient le prince du bal", s'amuse-t-elle.
C'est cette commotion, bien plus vaste que celle du pas de danse, qui lui plaît. Choisir pour cela le milieu du tango parisien tombait sous le sens, puisqu'elle l'a fréquenté assidûment, déraisonnablement, à son arrivée comme étudiante en littérature à Paris il y a six ans, après des années à Gand, dans sa Flandre natale. Elle a même approché le graal des tangueros parisiens en faisant deux voyages à Buenos Aires, "pour danser intensivement pendant un mois" en dormant quatre heures par jour. Mais "une fois ce texte terminé, bizarrement, j'ai arrêté de danser du jour au lendemain, comme après une cure de désintoxication". Finie, depuis, la "double vie" d'étudiante et de tanguera : la trentaine venue, Caroline de Mulder vit maintenant celle d'auteur parisienne et de maître de conférences à l'université de Namur.

Un "côté coup de fouet"

Aussitôt, elle éclate de rire en rectifiant : ne croyez pas qu'elle ait écrit Ego Tango comme une thérapie. Non, c'est plutôt le fruit de sa capacité à épuiser un sujet, elle qui n'aime pas s'attarder. Du tango, son écriture a extrait le rythme, la substantifique moelle, avec ce qu'elle appelle "le côté coup de fouet, gancho des phrases", en faisant référence à ce mouvement fouetté de la jambe de l'homme au tango contre celle de sa partenaire. Une syntaxe souvent coupée au plus ras, parfois interrompue dans la bouche de sa narratrice juste avant le moment fatidique où le terme convenu pourrait arriver : "La vraie vie, disent-ils. Et dans la vraie vie, vous ? Les imbéciles." Pour cela, l'écrivain se relit à voix haute, passe ses phrases au "gueuloir" : "Je coupe ce qui dépasse et parfois un peu plus, pour user les mots jusqu'à la corde, reconnaît-elle. En plus de l'oralité, je voulais de la violence car c'est une danse où il y a une agressivité larvée." Pas de mièvrerie, mais "de la technique et de l'addiction" que restitue la subjectivité de la narratrice, à la fois subjuguée par sa dépendance physique et "tendue, distante dans son style". Dans cet entre-deux où évolue l'écriture se retrouve une autre propriété du tango, dans sa version rénovée dite tango nuevo, qui joue de l'écart entre les partenaires, d'un "si tu me suis je m'éloigne" que l'écrivain a expérimenté avec ses personnages : "Une des premières versions était beaucoup plus parodique et distanciée. En la réécrivant, j'ai voulu rendre les personnages plus humains, même s'il reste des clins d'oeil à l'univers de ces chansons."
Ego tango, ou l'art délicat de l'empathie, aussi subtil que la coïncidence des "axes partagés" qui compose la danse des tangueros.

Fabienne Dumontet

Le Soir (Bruxelles)
(27 août 2010)

Un roman en dansant

«Ego Tango» de Caroline De Mulder jusqu'aux limites de la résistance physique et mentale.

Si le tango peut être une passion, l'héroïne du premier roman de Caroline De Mulder en a fait une passion majuscule. Elle vit tango, elle respire tango, elle boit tango, elle mange tango — quand elle mange. Après avoir dansé dans sa robe légère, elle dort dans les milongas, là même où la fièvre des corps a rythmé la nuit Elle accepte ses pieds détruits, admire le pas des meilleurs, l'allure des plus élégantes, la folie des autres qui est aussi la sienne. La musique vrille les oreilles, le vertige s'installe.
Et Ia phrase suit, virgule, virgule, à petits pas, virgule, virgule encore, rupture du point, retour de la virgule, virgule, marche en avant, marche en arrière, le regard fixe, les mots comme écrasés par un mouvement à la fois raide et souple, agrcssif et voluptueux, virgule, virgule...
Ego tango est un livre qui se lit comme il se danse, à la limite d'une asphyxie encouragée par les lieux enfumés où se retrouvent les membres de cette secte étrange. Ils forment une petite communauté dans laquelle chacun observe tout le monde, mais davantage pour estimer la qualité des danseurs que pour leur préêter des aventures à l'extérieur du cercle. L'histoire, elle ne s'écrit qu'en dansant . «J'étais belle, nous dansions en murmurant sur une piste presque vide. L'histoire, ça dépendait, on brodait à mesure. Des fois, c'était un gaucho, je l'imaginais tenant son cuchillo, d'après Ezéqueil au contraire, il sifflait très nonchalant. Nous décidions, selon la musique et les rythmes, que tel morceau était glorieux, tel sanglant ou languissant, c'est à qui décrirait l'orage ou l'accalmie ou les grands sentiments, ou les morts qui tombent, c'était de la rêverie faite de broc, de clichés à tous crins et de souvenirs d'enfance, ça partait dans tous les sens, rien d'impossible cœur vaillant nous avons failli nous aimer.»
Enseignante aux facultés univesitaires de Namur, Caroline De Mulder prépare, pour l'an prochain, un essai intitulé Faust amoureux. Comme essayiste, on ne sait pas encore. Mais, comme romancière, elle en connaît un bout sur l'amour sur la souffrance,, sur la jouissance etla douleur. Elle vient de marquer son territoire en lettres flamboyantes, jetant toutes ses forces dans la bataille et imposant une voix âpre, forte.
Elle réussit en outre, malgré le rythme obsessionnel de son écriture derrière lequel tout le reste pourrait s'effacer, à faire exister des personnages et à leur prêter les mystères de leurs vies. Ezéquiel, le sombre amant qui veut faire du cinéma. Lou, la moinesse d'Alexis de Saint-Ours, et peut-être sa victime. Car il s'en passe, des choses en coulisses, dans le vide de ce qui n'est pas empli par le tango. D'où vient le bleu qui marque le cou de Lou ? Pourquoi Alexis ne se décide-t-il pas à quitter sa femme ? Quand la narratrice trouvera-t-elle la force de dire à Ezequiel qu'elle ne supporte pas ses manières et lui lancera-telle ce simple mot: dégage!
Asa manière, Ego tango est un tour de force, porté jusqu'aux limites de la résistance physique et mentale. On s'y trouve toujours un peu à côté de soi, et c'est peut-être l'endroit d'où l'angle est le meilleur pour tout voir et tout comprendre. A condition de se laisser embarquer par la musique et de suivre à l'intuition, comme on apprend le tango dans la confiance du (ou de la) partenaire. Cette partenaire-ci se révèle parfaite pour nous entraîner jusqu'au bout du livre, même si on n'a jamais mis les pieds sur une piste de danse.

Pierre Maury

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64