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Cest à Montparnasse, à côté de la gare, dans une vaste et lumineuse pièce mansardée, que jai installé lagence depuis environ huit ans, et, de mon poste dobservation, je regarde Paris dune manière différente de celle dont je lai contemplé pendant vingt années dans mon ancien repère montmartrois à présent, de mon observatoire, par-delà le gorge-de-pigeon des toits, par-delà le fouillis de demeures du siècle passé et dimmeubles modernes aux formes parfois étranges et tous dissemblables paquebots silluminant le soir sur la mer urbaine , par-delà la gare voisine, je peux voir monté sur une chaise, le haut du corps émergeant de la lucarne, tel, sur les images, le démon observant la ville, la main à la hauteur du front comme la vigie sur un mât de hune, le visage impassible les nuages gris emportés par le vent arriver de lAtlantique comme une ombre qui approche, chargés de pluie et encore imprégnés de vertes et secrètes senteurs océanes. À ma manière, jai commencé mon voyage vers lOuest, the time had come for him to set out on his journey westward, du calme: chaque semaine je prends le train à la grande gare toute proche pour me rendre dans les voisines terres de lOuest, dabord vertes et riantes, puis rocheuses et sauvages avant les Havres Gris, voguant même parfois du côté dOrouët, alors quautrefois, pendant tant dannées, je nai presque connu que le Sud, la canicule sur les palmiers et le sombre azur de la mer.
Montparnasse 1997. Quelque part dans Paris, et probablement aussi au cur de toutes les grandes capitales occidentales, sur un fond obscur comme le vide stellaire, scintillent sans cesse des chiffres rouges et lumineux annonçant sur de vastes écrans de contrôle le nombre dheures, de minutes et de secondes qui nous séparent du millénaire suivant. LHistoire va percuter le mur du temps, la fin du monde est proche, dit Philippulus le Prophète. Pour linstant, tout est calme. Je veille.
Pendant toutes ces années, au cours desquelles tant de choses sont arrivées alors quautrefois je croyais quil ne se passait jamais rien , jai continué à surveiller le proche et le lointain. Oui, de nuit et de jour, la vue sétend au loin par les fenêtres inclinées de ma mansarde. On est assis tout en haut, comme un observateur dartillerie à son poste de combat. On domine la ville.
Sur tous les murs, tapissant la pièce, impeccablement rangés ainsi que des régiments selon des critères savants et connus de moi seul dans de vastes bibliothèques sur mesure, montant par-delà les poutres apparentes comme les pierres dune tour de Babel, vibrant en silence dans leurs formes et leurs couleurs diverses, les livres et, de chacun de mes bureaux (celui du bas et celui de la mezzanine), je peux contempler avec satisfaction, dans le vaste panorama qui soffre à mon regard, les imposants massifs de Dumas, de Mann, de Jünger, le superbe plateau des Démons de Doderer, les Nietzsche en diverses collections tels des pics disséminés, la piétaille innombrable des policiers en ordre de bataille, La Guerre des Gaules couleur brique comme des falaises au couchant, la Sylvie de Nerval dans une minuscule collection de luxe toute blanche, pareille à une fleur isolée, les Wodehouse semblables à de petites maisons pimpantes sur les contreforts, le royaume ancien, rouge sombre et jaune, des albums dHergé et de Jacobs, le bleu et blanc nuit et jour, montagne et mer des Beckett et des Claude Simon, lénorme et solitaire masse noire des Complete Works de Shakespeare, les trois sommets bleu sombre, bleu clair, rose du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Mais que ces citations à lordre de larmée ne fassent pas oublier tous ceux qui, présents, silencieux et dignes, mériteraient cet honneur suprême. Les pans de mur protégés de linvasion sont occupés par de vastes armoires également sur mesure certaines faites de miroirs coulissants au fond desquelles salignent, parfaitement rangés et catalogués, parmi un vif parfum de lavande et de paradichlorobenzène, les blousons en microfibre, les parkas, les larges et superbes chemises en gros coton, les nombreux jeans aux teintes aussi nuancées que les sous-bois dautomne et la mer au matin: les tenues impeccables de laventurier toujours prêt au départ.
Ce qui frappe sans doute le rare visiteur, cest le nombre de téléphones et de miroirs: nul endroit doù ne surgisse, double ironique et inquiétant dans la pénombre, votre reflet; nulle place doù ne puisse être appelé, en ses lointains, le monde ce qui est dailleurs un piège, car la plupart des téléphones ne sont pas branchés. Toutefois le curieux regardera avec intérêt la réplique dun modèle fin de siècle digne dun roman de Jules Verne, avec une manivelle et une sorte de cornet acoustique; le lourd téléphone noir des années cinquante; et, à la pointe de la technique, dune modernité troublante, la forme extra-plate, à peine visible sur la table, dun appareil qui, lorsquon décroche le combiné, laisse apparaître, comme une caverne mystérieuse, les chiffres rouges sur fond de nuit, les lumières clignotantes, les touches quon effleure à peine tandis que résonne parfois, rêveuse, lointaine, harmonieuse, immatérielle, une sonnerie qui semble venir de lhyperespace.
Cette mansarde luxueusement monacale est donc mon agence centrale depuis plusieurs années. Ce nest pas le bureau de Philip Marlowe malgré la bouteille de bourbon «Kentucky Straight» trônant toujours dans la cheminée , et la clientèle est rare. Mes enquêtes nen finissent pas de finir, et, comme le dit justement Marlowe, cest moins laustère simplicité de la fiction que la trame embrouillée de la réalité. Mais tout de même, au passage, je tiens à rendre hommage à mes lointains collègues, eux que nous aimons tant, Holmes, Philo Vance, Lew Archer, Pepe Carvalho, Milo Milodragovitch, Saxon, Matt Scudder, et tous les autres, et toutes les amies qui enchantent nos soirées, Kate Brannigan, Carlotta Carlyle, Kinsey Millhone, heureusement que toutes et tous sont toujours là pour faire le gros travail, arrêter les serial killers et résoudre les crimes de toute espèce, séparer le Mal et le Bien, ce genre de choses. À lagence, nous avons malheureusement beaucoup de difficultés à traiter ce type daffaires, comme lont montré nos précédentes enquêtes, un petit serial killer de temps en temps, et encore
à chacun sa spécialité. Mais nos recherches peuvent être aussi passionnantes, quoique dune autre manière.
Mes enquêtes ne mauraient évidemment pas permis dacheter à Montparnasse une aussi belle agence. Comme dans les romans dautrefois, jai hérité Cent mille livres de rentes, vous voilà riche! sexclama Nucingen , comme un personnage de Stevenson jai trouvé un trésor, mais sans le chercher, layant juste reçu sur le crâne au moment voulu, de manière tout à fait moderne. Un cercueil, mais pas de rhum ni de diamants étincelants dans un coffre rouillé au fond dune grotte accessible seulement à marée basse au moment de léquinoxe un simple imprimé avec des titres et des chiffres alors au-delà de ma compréhension, des actions, des obligations, des Sicav, un portefeuille de valeurs mobilières (oui, cest vrai, chaque fois que lon a affaire à largent, il faut penser à Balzac), et tous ces symboles ont leur magie propre, plus austère et plus abstraite mais tout aussi vertigineuse que celle de lor, des perles et du rhum, tous sont les signes jeux décritures et chiffres de feu dune désincarnation du monde , mais que faire de ce magnifique trésor? Si jai jamais quelque or / Choisirai-je le Nord / Ou le Pays des Vignes?, et de lor jen avais (pas autant que Monte Cristo, loin de là, et aujourdhui la fortune est dessence volatile, à surveiller sans cesse, toujours contrôlée), jai pu financer mes expéditions les plus lointaines et les plus risquées, mille chemins se sont ouverts sous mes pas. Où chercher? Vers lOuest et locéan? Vers les Montagnes Grises à lEst, et les neiges éternelles? Au Nord, vers le Pôle? Au Sud, dans la riche et vieille Campanie ensoleillée, ou vers les grands déserts brûlants de la lointaine Mauritanie? Et les îles de la Sonde, monsieur Sosthène? Mais lessentiel est de toujours pouvoir revenir à lAgence, centre fixe du monde mouvant, rédiger nos rapports (un bel endroit pour attendre la fin du monde). Cet héritage qui a fait lui-même lobjet dune importante enquête, comme on va le lire a permis linstallation de la nouvelle agence, et plus de liberté dans nos recherches.
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