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Collection DÉTOURS

Ariel DENIS Valigan: une enquête

L'extrait de presse

LE MATRICULE DES ANGES
N° 31
(mai-juin 2000)

Le détective et l'ironie

Dans son dixième ouvrage, l'essayiste et romancier Ariel Denis s'aventure avec nonchalance dans les turbulences de la géopolitique moderne.

Cest un curieux roman que ce Valigan, une enquête. Un livre en faux-plat un peu savonné. On y progresse tranquillement, savourant la succession d'anecdotes, l'amabilité et la virtuosité de l'auteur et l'on reste dans l'attente de ce qui résoudra l'énigme proposée ou du moment où le livre rejoindra le canon du genre «roman d'aventure» auquel il prétend appartenir. Ariel Denis est un manipulateur et une fine mouche. Il sait qu'il faut d'abord captiver le lecteur. Son roman démarre donc comme un bon vieux polar. Le narrateur est détective à Montparnasse où il possède une agence agréable et calme, son «centre fixe du monde». À dire vrai, l'agence ressemble plutôt à une bibliothèque et lui à un rentier. Dilettante, il attend le chaland en citant Petrone, Char, Burroughs ou Paul Virilio, se promène, aiguise ses capacités oculaires sur les demimondaines dont il savoure le manège à La Rotonde et ... attend. «Je savais qu'il allait se passer quelque chose tôt ou tard.»
Il n'a pas tort car surgissent dans le désordre la pulpeuse Wilhelmine et sa copine Marina, une lettre bizarre venue d'Europe centrale, Dervegovitch et Kracek, deux diplomates façon parapluie bulgare, une quadragénaire délaissée, une promenade en caboteur, un moment d'amour et cet ami secourable nommé Valigan, un homme mystérieux comme un avion furtif, assez subversif pour profiter de trafics en tout genre, physique comme un G.I., doublé encore d'un aigle de l'administration comme l'ENA n'en fabriquera jamais : l'Homme fantasmé par le XXIe siècle. C'est évidemment grâce à lui que démarre l'épisode aventureux où, sous couvert de l'O.N.U., on part dans les Balkans à la recherche de la tombe d'un aïeul mort pour la France longtemps après l'armistice de 1918. Drôle d'idée.
Le narrateur est peut-être un détective comme son «collègue Lemmy Caution» mais il est à Bogart ce que le Canada Dry est à la Guinness. Ne voyez là rien de méprisant car la première de ces boissons est assez pétillante et ne manquerait pas d'un bon goût de pomme. Dans le contexte, vous pouvez remplacer «goût de pomme» par ironie et vous aurez une idée de la tonalité de l'ouvrage. Ce roman d'une fantaisie nonchalante se masque derrière l'abondance des événements. Avec des précautions oratoires réitérées, l'insistance avec laquelle il use des clichés du polar ou du récit d'aventure, Ariel Denis provoquerait bien une petite irritation, si ses points de vue sur le monde, le coulé de sa narration et sa malice n'aboutissaient à un aperçu grave sensiblement aussi désespérant que celui diffusé par Le Monde diplomatique.
Ariel Denis signe avec Valigan un livre méditatif : le retour de la guerre dans les Balkans, l'Europe inerte, le cynisme ou l'incurie sont des sujets propres à titiller la mémoire politique des nations. Ces menaces resurgissent là comme un avertissement plié dans une enveloppe venue du fin fond des Balkans – et de l'Histoire – enjoignant le narrateur au souvenir. Celui de sa jeunesse à Villeurbanne ou celui des lectures qu'il distille avec une simplicité qui force l'admiration. «Prima la musica», explique-t-il avant de citer ceci qui pourrait apporter une clé à ce livre peu commun : «Le Génie de la narration (...) est un esprit communicatif qui volontiers introduit ses lecteurs en tout lieu (...) pourtant il sait aussi se taire et éviter discrètement les choses qu'il lui semble trop incongru de représenter. Et à son exemple -que l'on nous pardonne- nous éviterons de peindre ces transports et les laisserons inexprimés dans les ténèbres.» Dont acte.

Éric Dussert

LE MONDE
(Vendredi 21 mars 2000)

D'une guerre à l’autre

Ariel Denis mêle avec brio les genres pour composer une enquête qui tourne à la farce grinçante

A découvrir le narrateur, un privé qui se dit "collègue (de) Lemmy Caution" installé à Montparnasse dans une somptueuse ,agence par suite d'héritage, à relever dans le titre le mot " enquête ", à savoir qu'il y a le mystère d'une disparition et une dame ambiguë dont se re-marquent "la quasi-obscénité de ses gestes et la sensualité de ses regards ", on n'est pas surpris d'entrer dans un roman policier. Ce n'en est pas un. Comme il est bientôt question des Balkans au cours de la guerre de 14-18, de la Mitteleuropa ensanglantée de nos jours, et d'un observateur de l'ONU dont l'" anarchisme aristocratique [est] mêlé à un cynisme pragmatique", on se voit entrer dans un roman d'espionnage. Ce n'en est pas un. Et ce ne sont pas les seuls étonnements que nous réserve ce récit que l'on pourrait égaIememt dire d'aventures si ce n'était une,autre définition réductrice. Disons que tout cela se mêle sans lourdeur avec en plus cette fine psychologie des personnages sans laquelle une histoire est sans âme, et un humour tout en nuance qui met en relief le sérieux du propos.
Dans un café du Montparnasse, le privé, par profession observateur, remarque une habituée du quartier dont il apprendra qu'elle s'appelle Wilhelmine Borcek, que ses parents juifs ont quitté Prague puis Vienne au moment de l'Anschluss, qu'elle est veuve d'un monsieur fort riche et que sa carrière de comédienne fut sans suite. Contact pris, il est invité chez elle avec quelques amis. La conversation venant sur les Balkans, il évoque son grand-père, mort à la guerre, enterré quelque part dans la région montagneuse de Brentsk pour l'heure livrée aux pillards que les Serbes eux-mêmes ne peuvent contrôler. Wilhelmine propose d'y partir quand même à la recherche du cimetière où repose peut-être le soldat dont on ne sait rien. La proposition n'est pas suivie d'effet. Il ne serait d'ailleurs pas prudent de gagner une région où la Yougoslavie se déchire. jusqu'au jour où réapparaît Valigan, l'ami de jeunesse qui tient à ce que l'on dise "Valigane". Ses relations internationales rendent le voyage possible par Venise, Trieste, Zagreb, Skopje. Possible, mais non sans risques. Ils atteindront tout de même, guidés par des gens du pays, le fameux cimetière où, sur une croix se lit, mal orthographié, le nom du grand-père. La tombe qu'ils creusent est vide. Ils y enterrent celui de leurs compagnons tué dans une embuscade. Ainsi s'achève, dit le narrateur cette "absurde plaisanterie, comme un ultime signe ironique de l'Histoire". Cette ironie, qui est la meilleure façon de dénoncer l'horreur et l'absurdité, règne tout au long de ce roman d'un ton assez inhabituel et remarquable tant par son sujet que par la progression des situations qui le développe, tant par sa verve que par son évocation de la guerre et le crétinisme de ceux qui la glorifient. Qui plus est, de Thomas Mann à Julien Gracq, de Proust à Jünger, des citations illustrent des scènes à d'autres moments éclairées par le bref passage de la silhouette d'un Burt Lancaster ou d'un Jean Gabin, le tout apportant un commentaire discret à des séquences que domine un ton persiflant. C'est là, sans pédanterie ni pesanteur, un style original et efficace pour évoquer des sentiments, des sensations, des révoltes. Ariel Denis y excelle.

Pierre-Robert Leclercq

Éditions Champ Vallon
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