Préface de Jacqueline Risset
Alberto EPISCOPI
Festin et destin
Ainsi parlent-ils, sans parler, en proie à cette activité unique, qui engage leur existence chaque jour et chaque nuit, jour après jour, nuit après nuit, jusquau jour où cette existence est elle-même cassée, ininterrompue, dun coup, par la mort.
Alors nous nous retrouvons, nous, lecteurs posthumes, avec sur les bras une uvre mais ce mot les aurait fait rire ; ils auraient eu raison, sans doute, mais comment lappeler? Une uvre énigmatique, qui se désigne elle-même, et se détruit en se faisant, en se regardant
Alberto Episcopi appartient à cette lignée sans descendants. Et son livre principal est celui-ci, Festin et Destin, dont le titre se trouve éclairé par limage qui orne la couverture de lédition italienne: détail dune peinture française du xviie siècle, «Le dessert de gaufrettes», de Baugin (vers 1630). Dans un grand plat noir quelques légers gâteaux en forme de cylindre de pâte fine et dorée; tout auprès, la lumière rosit doucement le vin à lintérieur du verre de cristal, auprès dune fiasque en paille minutieusement représentée; on ne voit pas le reste du tableau, mais on peut imaginer le crâne posé sur la table, dans ce type de tableaux quon appelle à lépoque baroque «Vanités». Le Destin regarde le Festin, et en révèle dun coup lillusion; mais le Festin, de son côté, brave le Destin, le défie et le provoque. La littérature dEpiscopi vit dans cette aura dédoublée, sen nourrit
La première partie du livre, de loin la plus longue, répond au titre collectif de «Fragments dinspiration», qui présente deux interprétations possibles: on peut choisir de relever la contradiction destructrice entre les deux termes: l«inspiration» impliquant traditionnellement un flux, une sorte de fleuve vaste et continu, limage du fragment venant du même coup ruiner, ironiquement, dérisoirement, cette prétention à la «Poésie» rejointe et réalisée; ou, à lopposé, les fragments vus non comme «déchets», au sens mallarméen, cest-à-dire comme manifestations de limpossibilité, de limpuissance créatrice, ou encore comme «chute dune matière sur laquelle on travaille» dans le vocabulaire de lorfèvrerie, mais comme «plus petite cellule possible» de linspiration même, instant suscitateur, source la plus active de la création même, son aspect perpétuellement «naissant»
La deuxième partie a pour titre «Ironie sans sort»: le «destin» baroque écarté par la victoire définitive de lironie, la mort de Dieu ayant laissé la pure possibilité du rire et du négatif
Deux thèmes, et deux instruments, glissant sans encombre du rôle de thème à celui dinstrument, et vice-versa: le corps, et le langage. Le corps segmenté, «Eros excentrique», pervers polymorphe. Cest le corps, avec ses désirs immédiats, simplistes, immaîtrisables, qui démythifie constamment les autres contenus, les pensées, la «culture». Cest ainsi que le mythe littéraire quest la Religieuse Portugaise, Marianne Alcoforado, se transforme sous nos yeux en premier plan hard-core:
En faisant glisser le long de ses jambes, de ses chevilles jusquaux tout premiers poils de laine, avec des mains adhérant parfaitement à la chair tiède, la lourde bure blanche et noire de Marianna Vincenza, rose vif, sinueuse, une muqueuse capture lil un bref instant durant et il se pose ensuite sur les vastes espaces courbes du ventre pour se concentrer soudainement sur le bouton nodal de lombilic tandis que, glissant, les doigts dabord sur le bassin, étreignent désormais puissamment ses hanches.
Le langage est agressé comme langue maternelle majesté de la face maternelle chez Lautréamont , ou démonté dans ses plus petites parties, pour être déchiffré dans son sens le plus profond, le plus lointain, dans son sens enfantin, comme chez Michel Leiris opération qui inclut une sorte de «parti pris des mots», des mots comme choses, à la Ponge:
Et puis, les berlues.
Les berlues sont les rlues qui bastonnent et terrassent un homme au beau milieu dune rue, rlues de lassitude et datroce épuisement, bâtons osseux entre les roues de la tête, et le ber ne fait que tordre les axes des roues et briser.
Ou encore: Le u de Paola.
Paola est un nom gonflé, plus que gonflé, enflé, avec ce o central qui jaillit dun fond dindéfini écho, pour sinsérer trop vocaliquement dans le ligneux pala
Mais une sorte de ciel étoilé, une constellation, tout à la fois gazeuse et cristalline, sont tout à coup évoqués et se découpent dans la pureté de la nuit, si pa et la se rassemblent autour de la symétrie nette et ouverte sur linfini dun u.
Lautréamont, qui nest jamais nommé dans Festin et Destin, est certainement le plus proche. Par lévocation dun auteur-Maldoror:
Je suis un vampire: je menivre de très jeune sang ; il est humide de rosée, il est frugal. Les épaules de mes enfants, quavec astuce je couve dans les prés, sont blanchissimes et tendres, elles possèdent la saveur du miel; et jen aime tout particulièrement deux; elle, violente et acerbe; lui, docte et cruel, qui, dépourvus de sensualité vivent chaque jour des journées cristallines.
Ou encore par le rapport violent, fantasmatique et phatique à la fois, au lecteur:
Sclarel est une image de dureté, un obscur noyau de bestiale puissance, mécanique, pas même mitigée par des flots de crétinismes méchants dont sa bouche regorge comme de crapauds visqueux contre ton visage, lecteur.
Et enfin par lénoncé (qui englobe Les Chants de Maldoror et les Poésies) dun rapport privilégié par le moyen du négatif au langage:
je suis corrompu par les mots et par la structuration des phrases.
Il sagit en ce cas dun rapport dagression qui devient agression réciproque de qui écrit contre la langue, mais aussi de la langue contre qui écrit. Le fragmentaire ici sétend jusquaux éléments minimaux du langage, jusquaux lettres:
rugir et rouille sortent leurs griffes, u féroces qui éraflent un tissu de satin, se brisent, sébrèchent dans un écaillement ou un grognement.
Corps et langage se rejoignent enfin dans un spasme exaspéré, qui est lécriture «spermatique» le sperme comme «encre sympathique», écriture blanche. Les métaphores freudiennes (et avec elles lénoncé de léquivalence entre les sécrétions corporelles) sont prises à la lettre. Lécriture est se doit dêtre «pornographie» (p. 96).
Pornographie, mais aussi écoute des valences symboliques, qui multiplient le sens des notions dans la rhétorique poétique:
le sang est toujours quelque chose de plus que le sang, phagocité quil est par sa métaphore.
Comme chez Gadda, dont Episcopi rappelle le «traumatisme noétique», le rôle de lécrivain est essentiellement celui de signaler le chaos caché derrière le cosmos, de démasquer, par le moyen de la rhétorique même qui a servi à linstituer, lopération d«illusion» générale effectuée par lhumanité sur le monde qui lentoure:
Si lunivers est le plus beau faux que lhomme ait inventé, qui la situé au-dessus de lui en guise de ciel étoilé, dinfini (obéissant par conséquent à une double et, apparemment, antithétique fonction), si écrire sur lunivers est le merveilleux faux des faux, il nest pas dit que lhomme nait pas également créé des faux mesquins, injustes, telle lhistoire.
Lécrivain véritable est celui qui se rebelle contre cette falsification générale, celui qui pose la question de la «pulsation du chaos»:
Que savons-nous du sang de lunivers, dont, pourtant, nous comprenons que jamais il ne coagule?
Par là, il se détourne, violemment, souverainement, du «genre humain»:
Peut-être que le genre humain mintéresse très peu, peut-être que les forces naturelles (donc magiques, donc la puissance dissoute dans lair) me dominent à tel point, me secouent tellement et sinfiltrent dans toutes mes lézardes, que rien ne pourrait désormais me distraire de ma sinueuse résolution dassortir ces signaux de lunivers de mots le plus seyants possible .
Travail mythique et démystifiant, travail nocturne et solitaire, celui dune sorte de gardien de phare cosmique, qui de temps en temps ferait sauter le phare, pour nous faire parvenir, à nous qui ne voulons pas les entendre, des «signaux de lunivers» énergie en mouvement, qui ne demande pas à être thésaurisée (par linstitution du religieux, ou par laccumulation de locculte), mais quil sagit de scruter dans le déchiffrement du sacré, qui est contradiction, éclat, ironie
Jacqueline risset
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