L'extrait (pages 9 à 18)
Parmi les personnages du drame, du moins les principaux, elle, qui avait quinze ans à lépoque et plus de trente aujourdhui, reste la seule, ni morte ni enfuie, qui vit toujours à Raze. À quinze ans on entre au lycée, elle était encore au collège. Marie-Jo fait des études, disait la mère aux voisins. Sans goût ni réussite, sans bien savoir quelle sorte de grand large ces heures passées assise quelle endurait comme un mal nécessaire un jour lui ouvriraient. Coiffeuse, répondait-elle pourtant lorsquon lui posait la question. Comme trois ou quatre autres filles de sa classe qui voyaient là sans doute de quoi en imposer. Cest quà quinze ans elles ont la pensée vide comme un sac en papier, la sienne surtout flapie, mollasse par manque dexercice, rien dexemplaire ni dattirant dans les parages capable de la remuer, lui insuffler de lentrain. Adolescence sans vigueur, sans appétit, où les motifs de la quitter pour revêtir sa peau dadulte tenaient seulement à des objets qui seraient, croyait-elle, désormais bien à elle argent, voiture, logement , au sentiment confus que tout serait licite une fois quelle laisserait pour de bon le collège derrière soi. Et Marie-Jo y songeait fréquemment dans le car qui, chaque soir de la semaine, la ramenait à Raze, et du Viaumont à Raze longeait les tissages et les filatures, ceux de Sorbe, Grandmaison, La Houbière, où son père et sa mère, et dautres parmi les proches, étaient entrés un jour pour nen plus ressortir, sinon poussés dehors quand le travail, dans le pays, commença de se découdre.
Thierry HESSE
Le cimetière américain
(roman)
1.
LA BELLE VIE
Oui cest ça la belle vie, pouvoir être à son aise sans penser au lendemain, porter des toilettes à la mode, de beaux vêtements de marque aux soies crissantes et lumineuses, aux flambantes couleurs quon te jalouse lorsque tu sors le soir ainsi parée, ou dans un train corail pour Sarrebruck ou Paris, y rencontrer des gens qui sintéressent à toi, se rappellent ton nom, te prennent par lépaule, te disent: Marie-Jo tu es vraiment tu es, et un dimanche après-midi au Théâtre de Verdun, montée en taxi à la gare en lançant au chauffeur: Au théâtre sil vous plaît! Vanity-case sur les genoux que tu as nus et ronds, car on tattend pour faire les mains dun homme dont tu as vu les yeux de braise, le teint de hâle frais baigné par une lumière douceâtre sur une affiche en ville, un homme que tu admires depuis que dans le train tu as feuilleté ce magazine, mais cest toi quon attend à cette heure, oui cest toi et tu souffles au concierge: Je suis la manucure Marie-José coiffeuse et manucure du salon Schéhérazade on a dû vous prévenir. Lentrée des loges est à larrière mademoiselle.
Mais Marie-Jo nétait encore que Zette, comme on lappelait à ce moment-là, qui gaspillait son temps à nen rien faire vraiment, subissant comme douleur sa vie adolescente, le lot des passions tristes quon éprouve à cet âge: rancune, ennui et jalousie mêlés quexcitaient le sérieux des adultes, les reproches de Bresson (français-latin) ou ceux de Poliakoff (histoire-géographie) qui lavaient prise en grippe, du moins prétendait Zette, tout comme le conseiller déducation Monsieur Albertini: Mais quand vas-tu te mettre au travail Marie-Jo? et puis lavertissement par lettre recommandée qui vint sous le nez du père, avertissement pour le travail au père sans travail depuis que les héritiers Harcel avaient fermé lusine de Raze à ceux qui navaient pas cessé de croire en sa prospérité. À cela sajoutaient les désirs contrariés de la mère lorsquelle souhaitait pour Zette un autre sort que la fabrique où elle passait quarante-deux heures six jours sur sept à lassemblage de demi-jambes de pantalons tergal, et pourtant la voulait tout à elle pour les tâches domestiques: ménage et repassage, garde du dernier-né, pendant que son frère (le frère aîné de Zette) depuis six mois aide-boulanger au Casino de la route de Rinsal navait dyeux et doreilles que pour une vieille Simca couleur safran quil astiquait à grand renfort de crèmes avant de la faire vrombir, vrombir plutôt que circuler, les dimanches et samedis. Griefs des uns et rabâchages des autres, quelle ruminait sans trop savoir quen faire, sûrement pas des maximes pour agir, oh non, tout cela feignait seulement de la pousser, la pousser vers un but, aux contours incertains, qui nétait pas un but: coiffeuse. Surtout que la télévision (car Zette couchée devant tant quelle pouvait) tel un papier tue-mouches engluait le restant. La vie de Zette en était là.
Oui cest ça la belle vie, entrer dans un night-club renommé de Sélestat, responsable du brushing dun chanteur, dune vedette italienne classée depuis trois semaines au hit-parade, voici quon a pensé aussi à toi, comment se prénomme-t-elle déjà cette sculpture bramante à la chemise déboutonnée: Adriano ou Alberto? Che cosa posso fare per lei? Che cosa? lui glisses-tu avec ce léger frissonnement dans le fare, tu tes bien préparée à le dire nest-ce pas? Cest pour cela quil faut apprendre les langues, les idiomes étrangers si tu ambitionnes de soigner la chevelure suave de vedettes italiennes qui nont pas forcément passé leur jeunesse à Fresse-sur-Moselle ni dans une cité de Raon mais débarquent, qui sait? de lillustre Rimini ou même de Savone, au moins tâcher dapprendre cela durant les années de collège, Che meraviglioso spettacolo! quoique toujours debout, debout huit ou dix heures par jour, debout à gaufrer ou boucler, debout vous esquinte les jambes.
Dailleurs, entre le moment où Reine disparut et le mois davril suivant, la vie de Zette ne changea guère. Du moins pour ce quon sait. Ce fut à peu de choses près la vie davant. Égal battement des jours où elle touillait le collège et lennui, les copines et lennui, la vallée et lennui, son désir de coiffure. À peine si limagination chez elle sanima davantage pour chercher une explication. Il lui suffit de constater que les principaux éléments du monde qui tenait sous ses yeux les adultes, le collège, la vallée nétaient pas partis avec Reine, ils étaient toujours là. Pour ça quelle est partie, se disait alors Zette. Se disait plus ou moins, et puis de moins en moins, elle-même un matin ny crut plus.
Aussi ce nest quaprès la découverte au terrain des Bois deau quon vit chez Zette un changement sopérer, quelque chose de pâteux qui lui appartenait fondre comme cire au soleil, sa parole séchauffer, commencer denjamber la frontière de sa bouche. Non pas pour parler de coiffure, des salons et voyages, la belle vie projetée par les unes et les autres qui aurait pu, chez Reine, éclaircir la disparition il ny avait plus pour le moment de raison den parler mais pour livrer, sans effluve de mystère, sans crainte ni tremblement, ce quelle pensait savoir au sujet de tout cela, ayant de la peine à croire que parmi les copines, il y en eût pour partir partir, coiffure ou pas coiffure. Et si, à la rentrée de janvier, elle était restée coite, Zette, obstinée dans le silence, Zette, lorsque sa classe de troisième D qui était celle de Reine aussi avait reçu la visite des gendarmes à linterrogatoire dans la salle de chimie, son tour venu, elle navait fait que balancer négativement la tête , cest le 23 avril, durant un interclasse, quelle alla voir Monsieur Albertini: J veux dire ma vérité. Comment? demanda Albertini. Sur Reine y a cette chose qu jai gardée, une chose que personne sait, elle ajouta encore, j veux dire ma vérité. Sur quoi, dans lheure suivante, deux gendarmes dépêchés en voiture lemportèrent du collège jusquà Brèche pour gagner au plus vite Épinal, au plus court. Son témoignage, elle le servit alors au juge, Pousseur, chargé depuis quatre mois de linstruction, et elle le répéta sans jamais se faire prier, du moins chaque fois que la question: Quest-ce qui sest passé ce mardi de novembre mademoiselle? revint à ses oreilles. Elle était libre, lui avait dit Pousseur, de tout reprendre et retoucher si cétait son souhait. Au bout de six mois la mémoire joue des tours mademoiselle. Et elle reprit quatre ou cinq fois jusquà en être lasse, plus que lasse: repue. Du coup, ça nétait pas quune pièce majeure au dossier Donadieu, cétait pour Zette loccasion de sauter brusquement par-dessus la barrière, son médiocre destin.
Souvenir de cette époque: visage ovale aux traits épais, dissimulé par le plat dune main pour un profil volé, le reste de limage bouché par une masse indistincte, un rouge qui tire sur le mauve, image de Marie-Jo au mois davril 84, avril ou début mai, empaquetée dans un large anorak avec de larges poches, se dérobant aux journalistes qui depuis plusieurs heures ont avalé bières et cafés au comptoir du Grand Cerf, sinon rongé leur frein sous les gargouilles hurlantes de la basilique Saint-Maurice qui tourne le dos au Palais de Justice dÉpinal, où Zette sest engouffrée. Et au journal télévisé du soir, cest une voix collante qui alourdit limage, les phrases font des grumeaux. On ne comprend quà moitié lorsquun banc de micros frétille à hauteur de sa bouche. Marie-Jo, Marie-Jo, par ici Marie-Jo, vient-elle dentendre à sa sortie. Cest quon lappelle de droite et de gauche Marie-Jo. On lappelle par son nom. On vient de la reconnaître. On aimerait bien quelle fixe lil des caméras. Ses taches de rousseur sur le point de senflammer. Car combien dheures a-t-elle passées dans le bureau du juge? Peut-être na-t-elle jamais autant parlé. Cest quen livrant cet épisode depuis six mois tenu secret, cet épisode quelle est seule à connaître forcément, qui passionne tant de monde forcément, elle simagine avoir crevé la porte dune vie nouvelle quaucun rêve de coiffure naurait pu lui donner. Une vie aux heures crissantes et lumineuses, aux flambantes couleurs quon lui jalouse à Raze et peut-être même ailleurs, des gens qui sintéressent à elle, se rappellent son nom, la prennent par lépaule, lui disent: Marie-Jo tu es vraiment tu es, et ce lundi à Épinal montée en taxi en lançant au chauffeur: Chez le juge sil vous plaît! Vanity-case sur les genoux que tu as nus et ronds, car cest toi quon attend à cette heure, oui cest toi et tu souffles aux gendarmes: Je suis la manucure Marie-José coiffeuse et manucure du salon Schéhérazade on a dû vous prévenir
Et le rêve recommence Marie-Jo, il repart. Mais alors que son nom est clamé, quon lappelle avec insistance: Marie-Jo, Marie-Jo, par ici Marie-Jo, que quelque chose lui pèse soudain sur les épaules comme hier lennui ou le désuvrement, voici que sa voix change, se raidit violemment, devient pointue comme un claquement de cisaille: Fair foutr, crie-t-elle au beau milieu de la place, et son corps, ramassé tel celui dun boxeur, fend la foule des curieux.
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