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Collection DÉTOURS

Thierry HESSE Jura
L'extrait
(pages 5-17)


La vie moquée avec autant de vie
Qu’en trouve pour moquer la mort
Le plus doux sommeil.
Shakespeare, Le Conte d’hiver

1.

La douleur

Le temps s’emballe, pensa Naty quand elle vit la Punto, que Sam était allé chercher au sein des profondeurs humides et rafraîchissantes du parking, ruer dans la caserne. En voulant éviter un nid-de-poule, il avait percuté le grand portail olive, il n’y eut ni casse ni mal, mais le tintement d’un gong se répandit dans les jardins, parmi les rues et places de la colline – déserte cet après-midi déclinant du mois d’août – et Naty accueillit la secousse dans sa nuque et ses reins.
Une des rares choses qu’elle n’aimait pas chez Sam, c’était sa manière de conduire. Quand elle était assise dans la voiture, elle avait l’impression que son sort n’était guère différent de celui d’une boule de loto. Une de ces boules numérotées qu’on voit les samedis soirs à la télévision s’agiter dans une cage à hamster. Qu’est-ce qui va m’arriver maintenant? Elle pensait aux lois du hasard. Elle y pensa d’autant cette fois que la Punto freina brusquement sous son nez, que la situation pour elle était urgente, que Sam montrait des signes de panique, que l’avenir s’annonçait menaçant, mouvementé, plus aléatoire que jamais. Elle préféra fermer les yeux. Ne rien chercher à voir la durée du trajet. Assumer son être-boule pour de bon.
D’abord cette idée lui plut. N’est-ce pas ce qu’elle faisait, enfant, à l’arrière de l’Aronde familiale? Un jeu qui avait lieu au retour des dimanches indolents et moroses qu’ils passaient tous les trois dans des campagnes brumeuses et couleur cendre, jamais très loin des mines où son père travaillait. La nuit était tombée, elle écoutait depuis son ventre le roulis, les à-coups, elle pariait sur les routes et les rues traversées, les feux rouges et les ponts, les entrées et sorties des villages, les faubourgs, les usines, les églises, les cimetières et les stades, jusqu’au moment où elle sentait que la voiture allait stopper sous la lumière pâlotte du lampadaire en face de leur maison.
Je rouvrirai les yeux à l’hôpital, pensa Naty.
Alors, dans sa cabine à la lueur verdâtre d’aquarium, le gardien au crâne nu et bosselé, telle une langouste secouant ses antennes sur le trottoir d’un restaurant à huîtres, balayera la Punto d’un regard circonspect.
– Bâtiment F, au fond de la cour, gargouillera-t-il de sa voix sous-marine.
Mais quand ils furent en route, derrière les paupières de Naty se bousculèrent des montres au tic-tac frénétique, des chronomètres cyclopéens, d’angoissants sabliers, la grosse horloge de sa grand-tante aux ornements de nacre (époque second Empire), laquelle, dans sa maison austère aux odeurs de bouillon, d’alcool de prune et de linge empesé, sonna avec la rigueur d’une sentence de justice.
– Fais vite, dit-elle à Sam.
Au même moment, dans l’hôpital où ils allaient, une porte battit trois fois sur le passage d’une infirmière. Un homme se retourna, aperçut sa chevelure maintenue par un serre-tête, la ligne de ses épaules, la chair rose et plissée emmaillotant ses coudes, elle ne portait qu’un slip sous sa blouse en coton. Sa silhouette furtive et presque évanescente s’était penchée sur le visage immobile d’un malade, posé sur l’oreiller tel un camée dans son écrin vermeil.
– Ouvrez la bouche et avalez! Et hop!
– Fait chaud! lança l’un des locataires de l’immeuble, un certain Da Silva, accoutré d’un flottant canari en satin sur quoi on pouvait lire en lettres de feutrine, majuscules et thermocollées:
World Cup ’94.
Par le bas en sortaient deux jambes flasques, empourprées, pourvues de tongs bleu outremer, et par le haut un torse laineux et en sueur que l’homme balançait vers l’avant, s’efforçant d’arroser avec un long tuyau qui frétillait au sol un bichon affolé.
– Fait chaud! répéta Da Silva dans la grande cour de la caserne, parlant aussi bien à lui-même qu’à son chien.
C’est incroyable, pensa Sam, ces types qui parlent avec leur chien. Ils ignorent leurs enfants et leur femme, mais ils causent à leur chien.
– Kiki veut se rafraîchir? Viens mon Kiki! La petite douche de son papa à son Kiki! Et hop!
Le génie cumulé des civilisations pour en arriver là.
Naty scruta les mains de Sam posées sur le volant. Malgré l’accrochage au portail, elles avaient l’air sereines. C’était une habitude chez elle, quand elle voulait percer les sentiments de Sam, elle regardait ses mains. Un marabout rencontré il y a sept ou huit ans dans un train revenant mollement de Bruxelles, et qui jusqu’à Arlon n’avait pas cessé d’engloutir de petits biscuits aplatis et solides qu’on donne aux nourrissons pour qu’ils se fassent les dents, lui avait appris cette méthode. Les mains parlent plus que les visages, lui avait-il montré en secouant son boubou chamarré et saupoudré de sucre. Puis elle pensa: Pourquoi me ferais-je du souci? La route de l’hôpital, Sam la connaît par cœur.
Pourtant, quand la Punto s’était brusquement arrêtée, elle avait voulu s’allonger à l’arrière, croyant que ce serait mieux, en tout cas plus prudent, sur la banquette en tissu beige.
– Sable d’Olonne, leur avait indiqué l’été dernier le vendeur en complet prince de Galles lorsqu’il avait fallu dans son bureau choisir le coloris des sièges. Mais nous avons aussi dans ce tissu Teflon (pointant l’index sur le catalogue tape-à-l’œil qu’il avait ouvert devant eux), Prune de Cythère, Aurore des Dolomites et même (il hésita un instant) Pétrole de Pennsylvanie. Si vous voulez mon avis, Mademoiselle (pour le tissu, c’est elle qu’il regardait), Aurore des Dolomites s’assortit à merveille à votre carrosserie couleur (il hésita encore, son regard de pivert piqua vers les pages chatoyantes en papier glacé) Langue de Lucifer, avant de lui brandir, dans un sourire qu’il avait dû perfectionner des mois durant, sa dentition Eucalyptus à l’Aspartame.
Mais Sam lui avait répondu:
– C’est peut-être risqué. Avec les vibrations et les cahots, on ne sait jamais. Et puis ça ne m’enchante pas, avait-il ajouté, de conduire avec toi dans ma nuque.
Une fois sur la chaussée, la Punto se tourna vers les arbres. Un mur de peupliers bordait l’avenue des Déportés. Sur trois bons kilomètres, il n’y avait que du vert, et si le vent enflait dans les branchages, ce qui arrivait couramment, une grande rumeur de sèche-cheveux se déplaçait d’un côté puis de l’autre. Sans doute cela explique, s’était un jour dit Sam, le nom donné à la colline: toute cette végétation qui résiste au béton.
La colline en effet, et l’ensemble du quartier, s’appelait Tivoli, comme la villégiature où l’élite des Romains, à treize cents kilomètres d’ici, dans de sublimes jardins et la fraîcheur de milliards de gouttelettes, microscopiques et cristallines, produites par des fontaines en forme de lys, de coquillages, de têtes d’oiseaux ou de poissons, de nymphes, de petites barques, de dieux marins, se reposait, depuis l’Antiquité, du surmenage de Rome. C’est ce que Sam, un soir, avait raconté à Naty tandis qu’à travers la baie embuée du séjour, ils observaient des hommes en anorak promener leur chien transi entre des piles de neige qui barraient les trottoirs.
Virant à gauche, Sam jeta un coup d’œil vers son rétroviseur. Sur l’écran miniature, une touffe de poils blancs et humides, telle une balayette pour toilettes, sautillait dans une flaque.
– Kiki veut se rafraîchir? Viens mon Kiki! La petite douche de son papa à son Kiki! Et hop!
Au-dessus du bichon, brillaient avec éclat le short de Da Silva et son épitaphe en feutrine:
World Cup ’94.
Il y a deux mois, se souvint Sam – c’était le 22 juin à la télévision –, la Colombie, dans le stade flambant neuf du Rose Bowl de Pasadena, fut humiliée par les États-Unis. Ces mêmes États-Unis qui s’étaient vu offrir l’organisation si enviée de la Coupe du Monde de football alors qu’une bonne partie du peuple américain continuait à croire que ce qui tient la première place dans l’âme sportive des foules européennes, était une valse dansée les bras et les cuisses nus par des hommes lourds, courtauds et irritables, dans les jardins de palais viennois ou palermitains, sous les hurlements d’un public abreuvé au Spumante. Or à la trente-cinquième minute de ce match qui comptait pour une qualification en huitièmes de finale, tandis que le score entre les deux nations était encore vierge, le défenseur colombien Andres Escobar, sous les yeux médusés de l’arbitre italien Fabio Baldas, des deux équipes sur le terrain, des cent mille spectateurs du Rose Bowl et d’un milliard de téléspectateurs agglutinés un peu partout sur la planète devant les mêmes images multicolores et agitées, marqua, dans un geste aussi imprévisible que gauche, un but contre son camp. On entendit dans un vaste périmètre le silence douloureux et effervescent qui suit l’ouverture d’une bouteille de Spumante. Andres Escobar venait de précipiter son équipe, ses supporters, toute la nation colombienne et lui-même, dans un désarroi immense et assourdissant.
– Et hop!

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