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Collection DÉTOURS

Thierrry HESSE Jura
(roman)

EXTRAITS DE PRESSE

LIBÉRATION
(27 octobre 2005)

Hesse bien raisonnable
La douleur de l'accouchement est-elle comparable à celle du footballeur qui marque contre son camp?

Un type qui se décide page 187 à citer Moirans-en-Montagne ne saurait être foncièrement cachottier. Pourtant, le Jura qui figure sur la couverture se fait attendre si bien qu’on doute qu'il appartient à la géographie, qu'on se surprend à réviser sa conjugaison du verbe «jurer». Pas un mot jusqu'à la page 112, loin de là, nous sommes pour partie en Colombie, et, pour le reste, dans une toute petite Fiat à conduire vers l'hôpital une femme en gésine, au bord de la parturition, et ça ne va pas être facile, tellement peu que la première partie du livre s'intitule «la Douleur». Celui qui raconte l'histoire s'appelle Sam (pour Samuel Richard), c'est lui qui conduit la voiture, lui le père aussi, probablement, de cette Lou qui finira bien par naître et attraper des sept ou huit ans d'ici la fin du livre. Deux mois plus tôt, le 22 juin 1994, à la trente-cinquième minute d'un match entre les Etats-Unis qui n'y connaissent rien et la Colombie qui respire le football, quand les deux équipes enrageaient d'un 0-0 qui ne leur ressemblait pas, à Pasadena, au Rose Ball, devant cent mille spectateurs, et cent fois plus de téléspectateurs, celui qu'on appelait El Caballero de la Cancha, le Chevalier de la Pelouse, Andres Escobar, marqua contre son camp. La Colom bie est éliminée, Escobar désemparé de douleur, dix jours plus tard, deux ou trois homme lui mettent douze balles dans la peau.
Sam, au volant de la Fiat, à conduire Naty vers son accouchement, c'est à Escobar qu'il pense, à se demander si la douleur qu'on prend à un événement heureux peut bien se comparer à la douleur de los dias infelices quand on vient de marquer contre son camp. Enfanter dans la souffrance pour elle et se faire virer de la salle de travail pour lui, errer dans l'hôpital, penser à d'autres naissances, la sienne, tant qu'on y est, la sienne qu'on a vécue, dont on ne sait rien, si bien que, taclant son narrateur anonyme, Sam se met à dire «je», page 62, «COMMENT A COMMENCÉ MA VIE», question en capitales et, mezza voce: «Je ne suis même pas certain qu'un jour j'aie su ce que j'ignore aujourd'hui. Tout cela a dû sortir demoi comme le goût du lait maternel», ou: «Puis-je me connaître en train de naître?»
Plus tard, lorsque le narrateur aura repris la main, avec ses grands airs d'écrire à la troisième personne, arrive tout à trac le mot Jura, mais un peu tard. «Jura» page 112, «Jura» pages 123, 125, 171,172, quatre fois de suite pages 190 et suivantes, on ne compte pas le «jura» niché au milieu de la conjuration de la page 224, pour arriver enfin pages 215 et 230, lorsque le livre est fini, au Jura en italique qui sera le titre du dernier livre de Samuel Richard, un livre parce qu’il faut bien finir ce qu’on commencé, le dernier parce que les raisons de croire à la littérature se font rares. La cinquième partie s'appelle «Les Trois Roses jaunes de Raymond Carver», titre du livre que Sam offre à samère qui se meurt lentement à l'hôpital, celui-là même où Lou naissait trois chapitres plus haut, offrir à sa mère mourante une nouvelle qui dit la mort de Tchekhov, ce n'est peut‑être pas très malin. Mais qu'importe, ni Sam, ni Hesse n'en sont plus là, à faire les malins: ils ont essayé dans les pages précédentes, ils y sont parvenus, ils ont donné ces portraits de villes, de femmes et d'enfants naissants, d'un père surtout, avec cette triste drôlerie, ce sens de l'observation de nos congénères qui permet de décocher ces phrases brillantes, ces comparaisons cocasses et habiles, ce décalage que la pudeur entretient entre le savoir-faire et l'autodérision, ils ont remué ces photos de famille, du Jura justement, refait les parcours, revu les maisons, n'ont pas attendu de miracles, n'en ont pas rencontré sinon ce bonheur de dire qu'on ne sait pas grand-chose et de le dire bien. Mais plus maintenant, on ne pleure pas sous le masque, Sam a définitivement écarté son narrateur, il dira «je» jusqu'à la toute fin, il est arrivé dans un chalet perdu où quelque institution lui offre gîte et couvert pour écrire un texte à condition qu'il mentionne la puissance invitante, le Jura justement, va pour Jura: «J'avais enfin une bonne, quoique paradoxale, raison de commencer Jura tout en sachant que ce serait mon dernier livre. Je me disais: Est-ce que tu crois encore à la littérature ? Longtemps, c'est vrai, j'ai cru que la littérature pouvait, sinon changer la vie, du moins lui resister, engager avec elle un combat dont le vainqueur n'était pas su d'avance, comme dans ces rencontres arrangées dans le dos des parieurs, sous des lampes souffreteuses, tout au fond de vestiaires aux odeurs de cigare etde camphre. Oui je misais sur la littérature», page 216.
Mais une mère meurt et la littérature n'y peut rien, Sam croit qu'elle n'y peut rien, il n'a pas la vanité de croire qu'elle nous donne ces pages qui ne sont pas rien, comme Carver donna les siennes, «il arrivait que la morphine qui coulait dans son bras la fît sombrer dans un sommeil artificiel, et le livre entrouvert sur les draps raboteux glissait entre ses mains comme des festons de glace se décrochant d'un toit». Le livre s'enfuit vers sa fin, vers cet état douteux de l'écrivain dans son rôle, lecture publique d'une œuvre inconnue dans une salle polyvalente déserte, ultime preuve de foi en la littérature: croire qu'écrire, c'est s'efforcer de coïncider avec soi‑même, et prendre le risque de marquer contre son camp. Et personne pour vous tirer douze balles dans la peau.
Jura est peut-être le dernier livre de Samuel Richard, le deuxième de Thierry Hesse, un type de Metz qui écrit avec une telle justesse qu'on en attend bien d'autres.
JEAN‑BAPTISTE HARANG

 

PAGES DES LIBRAIRES

(septembre 2005)

Il y a deux ans paraissait Le Cimetière américain et l'on découvrait avec ce premier roman un écrivain exigeant à l'humeur grisâtre, portant un regard sensible sur de petites gens perdues dans l'est de la France, empêtrées dans la vase des années 1980 et leurs faits divers que la Vologne s'occupait de noyer. Avec Jura, Thierry Hesse ne change pas de décor et révèle un peu plus sa maîtrise parfaite d'une narration qui jongle en virtuose avec des périodes temporelles savamment entrelacées.

 Eté 1994, dans une ville de l'est de la France, Samuel conduit sa femme à l'hôpital où elle s'apprête à accoucher. Fébrile devant la perspective imminente de la naissance de sa fille, il ne peut s'empêcher de penser à l'épisode récent et dramatique de la dernière coupe du monde de football qui a vu le Colombien Escobar marquer un but contre son camp, provoquant ainsi l'élimination de son équipe. De retour au pays, il paiera de sa vie cette erreur, se faisant assassiner à la sortie d'un bar. Ce but hante l'esprit de Sam au moment d'endosser son nouveau maillot de père de famille. Saura-t-il, lui, trouver sa place sur le terrain de sa nouvelle vie et ne jamais avoir à marquer contre son camp? Ses parents, l'ont-ils trouvée, eux, cette place qui vous met à l'abri de l'erreur? Et d'abord, ont-ils jamais été heureux? A la mort de sa mère, une dizaine d'années plus tard, Samuel, devenu écrivain, se lance réellement dans l'exploration de son passé. Jura est le fruit de celle exploration. Un roman d'une intelligence de construction remarquable, qu'une narration sensible, poreuse, constamment interrompue d'échos provenant de l'enfance et de souvenirs que l'on croyait perdus, porte avec pudeur jusqu'aux plus intimes contreforts de l'élégance humaine. Car Jura est un paysage littéraire sans larmes, et la langue de Thierry Hesse est à l'image des gens dont elle parle: humble et sans pathos. Et c'est ainsi qu'elle chemine à la recherche d'un temps perdu, celui d'un bonheur familial oublié qui, Sam en est convaincu, ne peut pas ne pas avoir existé. Plongé dans ce passé, interrogeant photos et lieux de son enfance, il finira immanquablement par « visionner » les buts contre leur camp que marque, puis cache depuis des générations, cette famille qu'il redécouvre à quelques années de distance. Ces buts sont nos rêves d'enfant trahis et les espoirs déçus que nos pères menaient en nous, et que l'on paye ensuite et pour longtemps, d'une manière ou d'une autre. En devenant écrivain par exemple.

François Reynaud Lib. Lucioles, Vienne

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64