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Collection DÉTOURS

Michel JOURDAIN Lettres mortes

L'extrait
(p. 7-11)


Avertissement









Une petite introduction semble ici nécessaire. C’est en effet en débarrassant le grenier de la propriété familiale que Monsieur Raymond-Félix Bauer a eu la surprise de mettre la main sur un carton à chaussures renfermant un lot bien conservé de lettres autrefois adressées à sa grand-tante, Raymonde Roussel, née Bauer, par un certain Marcel Le Marchant.
La qualité de ces lettres a paru telle à leur inventeur qu’elle a incité ce dernier à entreprendre immédiatement des recherches, afin de mieux cerner la personnalité de sa grand-tante.
En révélant l’existence d’un lot de lettres adressées à Marcel Le Marchant par son père, Lucien Le Marchant, dans le temps même où elles permettaient d’accéder aux lettres écrites à Marcel Le Marchant par Raymonde Bauer, ces recherches ont connu un aboutissement inattendu.
Il ne suffisait plus que de retrouver les lettres adressées à Lucien Le Marchand par son fils pour que la boucle soit bouclée. C’est aujourd’hui chose faite, grâce à la sagacité et la persévérance de Monsieur Raymond-Félix Bauer.
On trouvera donc dans le présent volume, et par ordre de découverte:
1° Les lettres de Marcel Le Marchant à Raymonde Bauer.
2° Les lettres de Raymonde Bauer et de Lucien Le Marchant à Marcel Le Marchant.
3° Les lettres de Marcel Le Marchant à Lucien Le Marchant.
Le lecteur désireux de lire les lettres dans l’ordre chronologique pourra se reporter à la table établie à son intention et située en fin de volume.
On consultera également en annexe les extraits de deux lettres: une lettre de l’éditeur à Monsieur Raymond-Félix Bauer, et la réponse que fit ce dernier à l’éditeur le jour même.

LETTRES TROUVÉES CHEZ RAYMONDE BAUER

Paris, le 7 janvier 1979

Mademoiselle,

J’ai bien reçu votre lettre et m’empresse d’y répondre, car je ne voudrais pas, après ce que vous venez de faire pour moi, être pour vous une cause de souci.
Vous pouvez être assurée que non seulement je ne vous en veux pas, mais que je vous suis extrêmement reconnaissant d’avoir pris une initiative sans laquelle je n’aurais jamais su que des indiscrétions se commettaient dans mon dos.
Vous avez la gentillesse de me préciser que tout Civry est au courant de mon enquête. J’en déduis que vous l’êtes aussi, comme, je suppose, tout Varize. Vous me rassureriez cependant en me disant que vous êtes à l’origine des cinq lettres anonymes que j’ai reçues avant de recevoir la vôtre.
Veuillez agréer, Mademoiselle, l’expression de mes meilleurs vœux.








Paris, le 14 janvier 1979

Mademoiselle,

Que l’on peut comprendre l’étonnement qui va être le vôtre à la réception de cette lettre! Mais pour que les choses entre nous soient dites, je tenais à vous dire tout de suite que l’idée de vous écrire n’est pas de moi, mais vient de mon père, qui n’a fait que me répéter ce que votre propre père lui répète, à savoir que vous regrettez de vivre à une époque tranquille comme la nôtre, qui vous prive, vous et des milliers de jeunes filles comme vous, de la possibilité et du plaisir d’être un jour marraines de guerre.
Ceci, bien entendu, est une première lettre, mais qui pourra, si vous le voulez, être suivie par beaucoup d’autres. Tout, en fait, va dépendre de vous, car de mon côté je peux vous dire que si vous m’écrivez, il y aura toujours de l’encre et du papier sur ma table pour vous répondre, ainsi que des timbres.
Vous êtes-vous rendu compte que nous nous vouvoyons? Si cela se trouve, vous ne vous êtes pas encore rendu compte que vous me vouvoyez! Mais je peux vous dire qu’en ce qui me concerne je me rends très bien compte que je vous vouvoie. Dès la première phrase de ma première lettre, je me suis rendu compte que je vous vouvoyais, ce qui n’a pas été sans me causer quelque gêne. Car si on m’avait dit un jour que je vous vouvoierais!
D’un autre côté, ce vouvoiement est venu sous ma plume si facilement! Soyez certaine qu’il ne s’est pas agi d’un geste calculé de ma part, mais d’un mouvement 100 pour 100 naturel de vouvoiement. Il ne doit donc pas vous contrarier.
Peut-être l’êtes-vous déjà! Parce qu’au départ je ne vous ai pas dit vous. C’est votre droit de penser qu’il est honteux de dire vous à quelqu’un sans lui en avoir demandé la permission. Et si vous le pensez, vous pensez certainement que je dois m’excuser.
Mais si je m’excuse, je me demande si vous allez me permettre de continuer à vous dire vous. Or vous savez combien ce vouvoiement est venu sous ma plume de façon naturelle. C’est pourquoi je me permettrais bien de vous poser cette question: Me permettrez-vous de continuer à vous vouvoyer? J’espère que oui, car j’espère que vous, de votre côté, avez compris que, de mon côté, je vous le permettais. Que dis-je, permettre! Je vous y encourage, et si vous m’y autorisez, je vous l’ordonne.
Oui, si vous n’êtes pas contre, ordonnons-nous mutuellement de nous vouvoyer! Et promettons-nous solennellement de toujours le faire, car je vous dirais bien que nous ne nous connaissons pas. Aussi me paraît-il préférable de garder entre nous une certaine distance.
Si vous me dites que nous nous connaissons, je vous dirai: Il est vrai que nous nous connaissons, et depuis longtemps, mais seulement de vue! Reconnaissez que nous nous connaissons de vue! que jamais nous ne nous sommes adressé la parole! Ou si nous l’avons fait, cela a toujours été dans des circonstances telles que jamais nous n’avons pu avoir de conversation vraiment suivie. Souvenez-vous de votre phrase pour me demander de faire passer la carafe! Et de votre phrase plus courte sur ma lenteur! Reconnaissez que votre ton n’était ni timide ni affable! À vous entendre, je n’exécutais pas le mouvement aussi vite que vous l’auriez voulu.
Mais laissons de côté ce malheureux épisode d’il y a trente-deux ans! Trente-deux ans, c’est-à-dire autant d’années qu’il y a de ponts à Paris! Car Paris compte trente-deux ponts, le saviez-vous? Depuis le temps, on pouvait croire qu’ils en avaient vu passer de l’eau, et, pourtant, voilà que nous nous retrouvons, quasiment face à face. Raison pour laquelle il serait bon, je crois, de garder une certaine distance entre nous, même si entre nos pères respectifs le tutoiement est de rigueur.
Je vous assure que le fait de n’avoir gardé ni caprins, ni ovins, ni bovins ensemble ne provoque en moi nul regret. Bien au contraire! La garde d’animaux en commun aurait permis à certains liens de s’établir entre nous, du genre de ceux qui existent entre nos deux pères, et jamais je n’aurais retrouvé la possibilité de vous vouvoyer. Or, je ne puis vous cacher que l’idée de me faire vouvoyer par vous me ravit.
C’est pourquoi j’espère qu’informée du plaisir que j’aurai à être vouvoyé par vous, de votre côté il en sera de même, et que j’aurai le grand plaisir de recevoir votre réponse positive par retour de courrier.



Paris, le 21 janvier 1979

Mademoiselle,

J’ai bien reçu la lettre qui m’apportait votre refus, mais je voudrais tout de suite vous mettre à l’aise en ce qui concerne les questions de style. Clarté et élégance caractérisent le vôtre, Mademoiselle. Vous n’avez pas du tout à rougir de la manière dont vous écrivez. Vous étiez peut-être une élève qui manquait de confiance en elle autrefois, mais je vous assure qu’aujourd’hui vous faites partie de celles dont on dit qu’elles ont un beau brin de plume.
Ce qui est impossible à rédiger, et que nous rédigeons quand même, ce sont les lettres qui ne reflètent pas le fond de notre personnalité. Et remarquez que je ne dis pas: plus ou moins exactement! Je ne parle pas des lettres dans lesquelles nous ne pouvons pas mettre tout ce que nous pensons, et que nous aurions mis si nous avions été libres de nous exprimer à fond. Je veux parler des lettres dans lesquelles nous allons jusqu’à écrire des choses que nous ne pensons pas. Jusqu’où le sacro-saint respect des convenances peut nous obliger à aller! Aux antipodes de ce que nous pensons, Mademoiselle!
Mais attention! Ne profitez pas de ce que je vous dis là pour en déduire aussitôt que j’ai une dent contre les convenances! Pourquoi les appellerait-on convenances, si elles ne nous convenaient pas? Tout cela pour vous certifier que votre lettre de refus m’a fait un grand plaisir, et que je n’aurais pas compris que vous disiez tout de suite oui à la proposition d’un inconnu, proposition des plus inhabituelles, et même saugrenue pour le temps de paix.
Cela dit, je vous demanderais, Mademoiselle, de bien vouloir regarder si vous ne pourriez pas reconsidérer votre position, dans la pensée qu’une position, si bonne soit-elle, ne doit jamais être tenue pour absolument définitive, mais qu’il faut toujours, après avoir pris une certaine position, se réserver la possibilité de se retourner, comme on dit, et de pouvoir en prendre une nouvelle, s’il est probable que de la nouvelle résulteront des conséquences encore plus agréables. C’est du moins mon avis. Est-ce le vôtre, Mademoiselle? Et je réponds: Certainement, car je ne puis croire que vous restiez définitivement figée sur vos positions.

Éditions Champ Vallon
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