L'extrait (pp. 5-12) A Certains habitants de la ville navaient quun prénom. Ils navaient pas de nom. Ils lavaient perdu, ou nen avaient jamais eu. Ils navaient pas de nom à eux. Ils avaient celui quon donnait à ceux qui étaient dans leur cas. Le même pour tous. Ils en éprouvaient un peu de honte.
Michel JOURDAIN
Une petite ville au bord du désert:
histoire vraie
Leur ambition était davoir un vrai nom. Ils disaient que leur prénom était un nom, et se faisaient appeler par leur prénom. Jusquau jour où tout se découvrait. Ils prenaient aussi des noms demprunt. Jusquau jour où le propriétaire du nom sen apercevait et déposait une plainte.
Les habitants de la ville nétaient pas des loups les uns pour les autres. Il y avait un moyen légal dobtenir un nom. En payant. Cela prouvait que ceux qui avaient un nom ne cherchaient pas à empêcher les autres den posséder un. Simplement, on ne voulait pas quils se servent eux-mêmes, car dans les pays civilisés les habitants nentreprennent rien sans autorisation.
Il y avait aussi le cas de ceux qui sétaient toujours appelés Soude, et voulaient sappeler Sode. Les Soude pouvaient devenir Sode. De la même façon, les Sode devenaient Soude: en payant.
On aura une idée plus claire des choses quand on saura que la chaleur daoût au pays des Franches ressemblait à celle de mai au pays des Algdes. Celle de septembre au pays des Algdes à celle de juillet au pays des Franches. La chaleur de laoût algdais navait pas déquivalent chez les Franches. Cependant, le mois davril des Algdes pouvait ressembler au mois davril franchon.
Les habitants de la ville qui se respectaient peignaient ou faisaient peindre leur maison en bleu ou en mauve. Le bleu ou le mauve des murs se mariait au violet des portes. Auparavant la ville avait été blanche, et dans le passé ocre. En mauve elle paraissait plus fraîche en été.
Il ny avait pas que des avantages, car les étés ne duraient pas. Lhiver apportait des pluies, du vent, voire la neige. Certaines années, le chaud durait plus que le froid, mais en général cétait le contraire. Le mauve nétait pas une bonne couleur dans lhumidité, pas plus que le bleu pâle ou le vert pâle.
En tout cas, sous la brosse des peintres, le centre de la ville se transformait. Seuls les toits demeuraient tels quels, parce quils étaient en tuile.
Si on voulait voir la ville comme elle était autrefois, il ny avait quà monter sur les collines qui dominaient le centre. Le point de vue était tout différent. On pouvait dire que rien navait changé. Une vraie ville dautrefois.
Quand on la regardait de loin, cétait comme quand on la regardait de haut. Avec en plus la surprise de voir ce grand rassemblement au milieu de laridité.
Cétait le désert de toute part. Il ny avait que la route, et le sol quand la route seffaçait. Le soulagement venait dans une ondulation doù la ville tout entière se laissait apercevoir. Une véritable Jérusalem céleste, mais fortement implantée. Il fallait encore beaucoup marcher, monter, descendre pour que les choses deviennent claires.
On tombait sur des fabriques de toutes sortes. Cétait la ville, les immeubles de rapport, les habitants, et dans le centre, les trottoirs cimentés. En quittant le centre, on retrouvait les maisons et les rues posées à même le sol, ce qui favorisait lélevage.
La ville sétendait sur une pente douce, bornée au midi par une ligne de chemin de fer, et dans les autres directions par sept collines dinégale hauteur. Lune, à lécart, servait de socle à des constructions hautes, du genre gratte-ciel. Six portaient des maisons basses anciennes et nattiraient pas lattention.
Sur ces six, trois avaient des vocations particulières: la colline de la protection des biens, ou colline militaire, la colline de la santé, la colline du salut de lâme. Cette dernière était celle qui se distinguait le moins, symboliquement couverte de maisons jusquà mi-pente. Il sagissait de maisons clairsemées, de murs sans fenêtre. Plus haut, le sol était nu, caillouteux. Encore plus haut, deux chapelles ressemblaient à des maisons dhabitation.
La colline de la protection des biens, ou colline militaire, était presque entièrement du domaine des soldats. Elle était entourée dun rempart, mais celui-ci était caché par les arbres ou des immeubles édifiés devant. Cétait une colline quon était forcé dimaginer, quon entendait plus quon ne la voyait. Car certaines nuits les soldats tiraient vers le ciel. Les habitants du moins le supposaient.
Quant à la colline de la santé, située non loin de la précédente, elle était invisible de la plus grande partie de la ville, et visible de certains points.
En quittant la ville par le nord, on arrivait au bord dune grande falaise, doù se voyaient des terres cultivées. Les plaines du lait étaient encore plus loin, derrière les montagnes de lhorizon. À lest, à louest, au-delà de la ligne de chemin de fer commençait la plaine de couleur ocre. Les ondulations empêchaient den voir la fin.
Il ny avait pas de ponts. Mais leur absence ne se faisait pas sentir, la ville nétant arrosée par aucun cours deau. Pour les habitants, il en avait toujours été ainsi. Les ponts étaient remplacés par des escaliers. Escaliers droits de toute beauté, réalisés dans une pierre grise très rare, que les habitants empruntaient. Ils nauraient pas supporté den être privés. Il se disait que cela sétait déjà produit.
Il nétait pas facile denvisager une ville de cette importance sans cours deau. Cétait une ville sèche, où les eaux de pluie ruisselaient, tant laltitude et la pente étaient fortes. Elles descendaient de chaque colline en creusant, avant de traverser la ville par les caniveaux et les égouts.
Cétait les plaines du bas qui en profitaient. Néanmoins, les habitants de la ville avaient de quoi boire. Dans les citernes de la ville, leau potable ne manquait pas. Et on savait quil y avait, à quelques heures de marche, une certaine rivière qui coulait dans une vallée un peu verte. Avec des gués et tout ce quon voulait. Pour boire tout ce quon voulait, aussi frais quon voulait, jusquà une heure avancée.
La ville étant sans muraille et sans portes, de jour comme de nuit on y entrait. On y entrait de sept façons, et on en sortait de six. Une route ne menait nulle part, quatre menaient au désert, deux vers les régions du lait. Les choses avaient été bien faites, car la route qui ne menait nulle part menait quelque part jusquà un certain point. Doù il était intéressant de venir, mais pas daller. Toutes les routes se rencontraient, à un carrefour dans le bas de la ville.
Sur la colline qui était à lécart poussaient neuf arbres toujours verts. Ils formaient un lieu de promenade publique naturel. Les habitants de la ville en prenaient le chemin avec plaisir. Du cercle parfait que faisait la route autour du sommet, on embrassait la ville. Elle était déjà dans lombre que le soleil découpait encore la colline sacrée. Il aurait fallu être peintre. Les habitants jouissaient de ce spectacle en buvant de la petite bière. Ils jetaient ensuite les cannettes pour quelles se cassent sur la route.
Il était fortement question dédifier un hôtel, car près du sommet, au milieu des touffes de chardons géants, un écriteau annonçait: Prochainement, ici, construction dun hôtel. Des balcons duquel, ultérieurement, les voyageurs pourraient sextasier et prendre toutes les photographies quils voudraient de la ville. Revers de la médaille: non loin du fameux bosquet existait un amas de rochers réputés dangereux. Cétait le séjour ordinaire des espèces venimeuses. Elles logeaient entre pierre et terre. Elles avaient la couleur de la terre et leur piqûre était mortelle.
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