Extrait (pp. 5-15) 1 Premiers pas au Paradis Me voici! Te voilà à pied d’œuvre! J’arrive ici plus tôt que prévu. Prévu par qui? Par moi-même. J’arrive ici prématurément. Pesant encore un bon poids. Remercie le cholestérol! Je remercie le cholestérol. Ce que tu craignais… N’est pas arrivé. Mes dents n’ont pas eu le temps de s’user jusqu’aux racines. Ma poitrine ne s’est pas flétrie. Mes genoux n’ont pas grossi. La peau de mes fesses ne s’est pas mise à pendre. Je n’ai pas attendu attaché sur un lit. Tu ne remercies pas d’autres substances? Lesquelles? Les nouilles? Je ne vais pas me mettre à remercier les nouilles! N’oublie pas le sucre et le vin! Pourquoi le vin? Pourquoi le sucre? Je ne comprends pas. Tu fais celui qui ne veut pas comprendre! Je vais te dire ce que je suis venu faire ici! Je suis ici pour connaître les joies d’une conversation soutenue avec les uns et avec les autres. Pour parler, poser les questions qui n’ont pas été posées au moment voulu. Pour une raison ou pour une autre. Tu as eu la possibilité de poser toutes les questions que tu voulais au moment voulu. Pourquoi dis-tu que tu n’as pas pu les poser? Les poser, et avoir des réponses! Pourquoi dis-tu que tu ne pouvais pas les poser? N’ayant jamais eu de réponses aux questions qu’il voulait poser, ou ayant eu des réponses qui n’étaient pas des réponses, il veut croire qu’ici les réponses seront des réponses. Nous sommes ici pour une raison que nous connaissons. Que nous croyons connaître! Que nous connaissons. Car nous connaissons tout. Mais sans vraiment la connaître! Vous croyez connaître la raison pour laquelle vous êtes ici, mais en réalité, vous ne connaissez jamais la vraie raison. Nous sommes ici pour une raison x! Il n’y a pas une, mais des raisons pour lesquelles nous sommes ici. Nous sommes ici, parce qu’il faut y être! Ce n’est pas une raison! Nous sommes ici à cause des rayons! Nous sommes ici, à cause des rayons X. Parlez pour vous! Vous parlez pour vous ou pour nous! Nous parlons pour tout le monde! Ne parlez pas pour nous! Ils le regardent sans le regarder. Au lieu d’accourir vers lui, ils restent à l’observer de loin. Comme s’il n’était pas de leur bord! 2 Où est la porte? Je cherche des points de repère… 3 Je ne vois pas la fameuse porte du Paradis Je me demande si la… Tu te demandes toujours… Et pourquoi pas? Si je… Toujours à te demander! Je n’ai pas le droit? J’ai le droit! C’est toi qui… C’est toi que je… Je te demande si la… Si la quoi? Tu connais la…? Je ne la vois pas. Je ne vois rien! Elle n’y est pas. Je ne peux pas voir une porte qui n’y est pas. Voir une porte qui n’est pas est impossible. Une porte qui n’est pas n’est pas une porte. Pourtant, la porte y est! Tu entres ici, tu vois la porte. C’est forcé! Dès que tu entres ici! Je suis entré sans voir de porte. Pourtant, Monsieur Durante Alighieri. a dit… Je me demande si tu… Tu ne demandes pas si Monsieur Durante Alighieri Je me demande si tu… Demande-moi qui est Monsieur Durante Alighieri! Il aurait bien voulu aller plus loin que son père. Ayant longtemps pensé que, dans le pire des cas, il irait au moins aussi loin. Alors qu’il n’avait pas été capable d’aller aussi loin que sa mère! Qui, du fait de sa maladie, n’était déjà pas allée très loin. La maladie ayant été pour elle et pour son entourage une surprise. Cela avait été le moins qu’on avait pu dire. Et cela expliquait pourquoi sa mère n’avait pas fait aussi bien que son père. Elle qui, en tant que mère, avait tout pour bien faire, n’avait rien fait de bien, en fait, comparativement à son père. En effet, comme elles ne fumaient pas et comme elles ne buvaient pas, les mères, selon les statistiques, auraient dû faire beaucoup mieux que les pères. Qui fumaient et qui buvaient. Ce qui, il est vrai, n’avait jamais été le cas de son père. C’est vrai. Nous nous sommes sentis un peu seuls en arrivant ici. En arrivant ici, nous nous sommes sentis un peu perdus. Mais ensuite, nous nous sommes sentis un peu moins perdus. Et nous avons commencé à nous sentir un peu moins seuls. Depuis combien de temps êtes-vous arrivés ici? Vous êtes ici depuis longtemps? C’est vrai. Vous ne parlez pas comme des personnes qui sont ici depuis peu. Pourtant, nous sommes ici depuis peu. Vous semblez être ici depuis toujours. C’est parce que nous savons à quoi nous en tenir! Vous savez vous en tenir à propos de quoi? Nous savons à quoi nous en tenir à propos de la porte. Nous ne sommes pas les gardiens! Vous savez bien qu’il n’y a pas de gardiens! Ils le regardent comme des vaches sérieuses. Au lieu d’accourir vers lui comme des chevaux au trot, d’agiter des crinières blanches, ils le regardent de loin, comme une bête curieuse. Voient-ils où il en est concernant cette porte? Savent-ils ou ne savent-ils pas ce qu’il a dans la tête? Le savent, si cela se trouve, mieux que lui! C’est possible. S’il est possible qu’ils voient tout? Mais si réellement ils voient tout, ils voient bien qu’il ne voit pas de porte! Et qu’il est déçu par l’accueil. D’un autre côté, il n’a jamais aimé regarder ce qu’il ne devait pas voir. 4 Pourquoi penser tout à coup au bois de Boulogne… 5 On m’observe. je voudrais voir la porte Sans aller jusqu’à parler de postérité, déçu je suis, quand même un peu, par l’accueil. Par tous les… Tous ces… C’est vrai! Partout des… Surtout celles en… Ce n’est peut-être pas vrai? Bien sûr que si! J’arrive ici plein de… Et ici, quoi! Je ne reconnais personne. Que des… Partout des… C’est cela qui est… Cela me… Et qu’est-ce qu’elles ont, celles-ci, à me regarder comme cela? Elles me regardent comme si j’étais… Qui je suis, cela ne les regarde pas. Si elles me regardent encore, moi aussi, je vais les regarder. J’en regarde certaines. Comme cela. Je les regarde. J’en vois d’autres… Qui ne me regardent pas. Qui en regardent d’autres, qui parlent avec d’autres, qui se connaissent. Cela se voit. Mais cela ne me regarde pas. Ne connaissant personne, je ne vois pas pourquoi je… Pour leur dire quoi? Il n’y a pas à dire… Ce ne sont pas des personnes avec lesquelles je… Tu devrais peut-être commencer par te taire. Le plus tôt sera le mieux. Je me tais, je me tais. Mais tu vois ce qui arrive! Quand on arrive ici trop plein de… S’il a vu la porte, et s’il a vu qu’au dessus de la porte, il y avait quelque chose d’écrit, des paroles écrites en lettres de couleur sombre, on peut penser qu’il les a lues, car il avait l’habitude de lire tout ce qui lui tombait sous les yeux. Et maintenant il doit penser: Que le sens de ces paroles est dur! Mais il ne les a peut-être pas lues, car pour les lire, il fallait lever les yeux. Les a-t-il levés? Mais s’il ne les a pas levés, à quoi pense-t-il? Pour l’instant, personne ne lui a parlé, ne s’est approché de lui pour lui dire qu’ici, il fallait bannir toute sorte de crainte. Qu’il ne fallait pas être lâche. Etc., etc. Ne lui jetons pas trop vite la pierre! Nous avons fait comme lui, quand nous sommes arrivés ici. En ce lieu où nous espérions ne jamais arriver. Vous n’avez pas manifesté un grand enthousiasme. Au début! Seulement au début, nous n’avons pas manifesté un grand enthousiasme. Oui, mais la porte, dès que nous l’avons vue… Et par la suite, nous nous sommes adaptés. Reconnaissez que nous n’avez jamais fait preuve d’un grand enthousiasme! Qu’est-ce que cela prouve? Que voulez-vous prouver? Notre manque de maturité? Nous n’avons rien à prouver. Ayant fait nos preuves, nous n’avons plus rien à prouver. Ils disent qu’ils ont fait leurs preuves. Dans quel domaine? Ce qu’ils disent est un peu vague. Et ce qu’ils ne disent pas, c’est ce qu’ils ont ressenti comme tout le monde: un grand abattement. De l’abattement qu’ils ont ressenti, ils préfèrent ne pas parler. Si cela se trouve, ils ont des instructions pour ne parler que de choses positives. Pour dire que la porte est bien là où elle devrait être. Et où pourtant elle n’est pas. Mais que pèse l’avis d’un seul devant l’avis de tout le monde? Il y a tant de personnes! 6 Je n’aime pas être l’objet de l’attention générale… 7 Je repense à un certain dimanche de printemps Il se passe ceci de curieux. C’est maintenant que je commence à me souvenir de la rivière qui faisait frontière, le dimanche, entre les deux pays. Ainsi que de la colline qui, de l’autre côté de la rivière, commençait. Ainsi que des arbres qui poussaient de façon si naturelle sur la colline. Au point de la recouvrir entièrement. C’est la douleur qui se réveille! Si tu avais bu, tu ne te souviendrais plus! C’était au-dessus de mes forces, de boire toute cette eau! Oui, mais pour oublier… Boire une telle quantité? Je ne pouvais pas! Si tu crois qu’on peut boire sans soif! Pour ne pas souffrir! Je ne souffre pas! Je peux te certifier sur l’honneur que le moment fut heureux. Si le moment fut heureux, forcément, tu souffres! Il dit que le moment fut heureux, comme pour s’en persuader. Car le moment fut, en réalité, un moment comme les autres. Ni plus ni moins! Trop froid, quand le soleil disparaissait derrière les nuages. Trop chaud, quand il réapparaissait. Il en avait été réduit, ce jour-là, à se couvrir et à se découvrir constamment. Ce qu’il a oublié, mais ce qui, ce jour-là, lui gâcha un peu l’existence. Mais il ne le dit pas, et se garde bien de le laisser deviner. Nous en avons tous vécu, de ces moments qui, sur le moment, ne nous ont pas paru mémorables, mais que, par la suite, nous nous sommes remémorés. Vous vous êtes sans doute remémoré des moments que, sur le moment, vous aviez décidé de ne pas trouver mémorables. Pourquoi est-ce que nous aurions décidé de ne pas les trouver mémorables sur le moment? Vous saviez que ce n’était pas la même chose de vivre un moment en sachant que ce moment allait être mémorable, et d’avoir vécu un moment mémorable en ne sachant pas qu’il l’était. L’impression, question sincérité, n’était pas la même! Ils se mettent à poser des questions difficiles. Mais tout devient difficile, dès qu’il est question de sincérité. Vont-ils aller jusqu’à se demander avec Monsieur Yvon Bélaval: La pleine sincérité est-elle possible? 8 Je ne vois toujours pas la porte du Paradis… 9 Je repense à une de mes mauvaises actions Il ne faut pas en faire une histoire! Je reconnais ne pas avoir rendu l’ouvrage de Monsieur Yvon Bélaval sur la sincérité à la personne qui l’avait emprunté à la bibliothèque du ve! Et du coup, elle n’a pas pu le rendre. Mais c’est l’affiche qui me revient à l’esprit… Quelle affiche? Une affiche qui disait ceci: Adspice Pierrot pendu Qui librum n’a pas rendu Si librum restituisset Pierrot pendu non fuisset. Ce qui voulait dire? Pas de prescription extinctive pour les livres non-rendus? Ce que je voudrais savoir, c’est si ici on peut tout dire, si on peut vraiment s’exprimer. Je veux dire: Parler entre personnes, échanger des idées. Avec des personnes qui, avant, ne pouvaient pas, ou ne pouvaient plus en échanger. Qu’est-ce que tu veux savoir? Si les personnes qui ne parlaient plus se remettent à parler? Je veux savoir si les personnes qui déraillaient sont redevenues sensées. Ou si elles continuent de dérailler. Les personnes folles? Pas les fous! Les personnes qui prenaient des pilules! Quelles sortes d’idées veux-tu échanger avec des personnes qui prenaient des pilules? Il vient, sans le vouloir, de se rappeler l’existence d’une affiche. Celle qu’un esprit cruel avait apposée derrière la vitre ou sur la vitre de l’une ou des deux armoires-bibliothèques de la salle de français des secondes. Et il est obligé de se reposer les trois questions qu’il s’est toujours posées: Qui avait commandé cette affiche? Qui en avait conçu les termes à l’irréel du passé? Qui l’avait réalisée à la gouache d’une main si sûre qu’elle semblait être l’œuvre d’un professionnel? N’ayant jamais osé poser ces questions, il n’avait jamais reçu l’ombre d’un commencement de réponse. Aussi continuait-il de se les poser, chaque fois qu’il se rappelait l’existence de l’affiche. Ce dont il se souvient parfaitement, c’était que la salle de français des secondes était au second étage, alors que la salle de français des troisièmes était au premier étage. La salle de français des premières étant au rez-de-chaussée. Avec les personnes qui prenaient des pilules, nous ne savions pas sur quel pied danser. Sincèrement, vous pensiez quoi des personnes qui prenaient des pilules? Quelles pilules? Vous voulez que nous vous répondions sincèrement à une question sur quoi? Quelle est votre question? Nous nous demandons si les personnes qui prenaient des pilules étaient ou non des personnes sensées. Sincèrement, nous pensons que, même avec les personnes qui prenaient des pilules, il y avait des idées à échanger. Sincèrement, nous pensons que toutes les idées n’étaient pas bonnes à échanger avec les personnes qui prenaient des pilules. Quand nous avions décidé d’échanger des idées avec des personnes prenant des pilules, nous prenions soin de bien choisir nos idées. Nous choisissions des idées qui ne nous plaisaient pas toujours, mais risquaient de plaire aux personnes qui prenaient des pilules. Vous choisissiez des idées qui ne volaient pas haut! Tout dépendait de ce qu’ils entendaient par idées! Des idées, il y en avait de toutes sortes. Des étroites, des larges. De bonnes, de mauvaises. Les bonnes étant moins courantes que les mauvaises. De grandes, de petites. Des neuves et de vieilles. Les vieilles étant largement plus répandues que les neuves. Les neuves étant rares. Rarissimes. Car il ne fallait surtout pas confondre idées neuves et idées flottant dans l’air! 10 Je me sens un peu perdu, c’est le moins qu’on puisse dire… 11 J’arrive directement de Vaucresson Me voici! Je suis à pied d’œuvre. Quelle que soit la température! Pourquoi es-tu ici? Et d’où viens-tu? De Vaucresson. Directement. Si tu arrives de Vaucresson, tu apportes peut-être des nouvelles fraîches. De ma femme et de ton père. Comment allait ton père, aux dernières nouvelles? Aux dernières nouvelles, dans ta maison, je peux te dire que les infiltrations continuaient. Sais-tu que tu m’apprends leur existence? Mais je pense que tu ne dois pas t’inquiéter. À refaire le toit, ta femme était décidée, aux dernières nouvelles. À remplacer toutes les tuiles poreuses. Comment va-t-elle? Comment supporte-t-elle la situation? Tu n’aurais jamais dû me parler de ces infiltrations. En m’en parlant, tu ne contribues qu’à m’inquiéter. Je pense que tu t’inquiètes pour rien. La situation est pour elle très nouvelle. Mais je pense que tu ne dois pas t’inquiéter. Je te le dis comme je le pense. En revanche, pour le bois de tes barrières, tu dois t’inquiéter. Je t’avais dit de t’inquiéter pour le bois de tes barrières. Le bois de tes barrières pourrissait. Si tu ne faisais rien, on allait pouvoir passer le doigt à travers. Que voulais-tu que je fasse? Je te le dis. Comme tu ne faisais rien, j’avais une grande envie d’y passer le doigt, quand je passais. Quand, allongé sur le dos, avec pour oreiller la base d’une dune, il détaillait le ciel, ce jeudi 4 novembre 1999 un ciel parfaitement bleu, il était loin d’imaginer que, quelques jours plus tard, il serait là-haut, plus haut que les vols d’oiseaux, plus haut que les couples de Mirages 2000. Mais il se dit que, si on ne veut pas commencer à se décourager, on doit éviter de nourrir des sentiments nostalgiques. Ou les exprimer, si on tient absolument à les exprimer, après avoir tourné sa langue sept fois dans sa bouche. La nostalgie étant le désir mélancolique de la chose révolue, il se demande si le simple fait de dire, de la façon la plus neutre possible, ce qui s’est passé, est de la nostalgie. S’il ne veut pas regarder en avant, par crainte de ne rien voir, d’avoir la vue bouchée, il n’a qu’à prendre un peu de recul, c’est à dire aller en arrière, mais sans regarder en arrière pour autant. Aller vers l’arrière, en regardant toujours vers l’avant! Et il verra s’il ne voit pas, il ne pourra pas ne pas voir ce large boulevard qui, le jeudi 16 juin 1938 s’est ouvert devant lui! Ce tapis rouge qu’il n’avait qu’à descendre, et qu’il aurait descendu, s’il l’avait voulu. Cette esplanade d’avenir radieux, à côté de laquelle, malgré les dorures du dôme, l’esplanade des Invalides faisait figure de parent pauvre. En temps de guerre, quand arrivait la nuit, les pigeons voyageurs se posaient toujours. En temps de paix aussi! En temps de guerre, quand arrivait la nuit, les pigeons voyageurs étaient obligés de se poser sur les auvents des remises. En temps de paix, quand ils se posaient pour la nuit, les pigeons voyageurs se blottissaient sans rien dire, sans rien demander à personne, passaient la nuit, et repartaient. À quoi reconnaissiez-vous que c’était des pigeons voyageurs? Vous étiez colombophiles? Nous n’étions pas colombophiles, mais les pigeons voyageurs portaient toujours des messages aux pattes. Pas toujours! Les colombophiles étaient rares pendant la guerre. C’est pourquoi, si vous aviez vraiment été colombophiles, nous vous aurions dit que vos sentiments colombophiles vous honoraient. En temps de paix, il nous arrivait de voir des gens qui élevaient des pigeons pour les manger avec des petits pois, Qu’ils aient faim ou non, les colombophiles ne mangeaient pas leurs pigeons voyageurs avec des petits pois, en temps de guerre. Votre colombophilie vous honorait! Sans être spécialement colombophiles, si nous avions vu des pigeons voyageurs posés sur un toit pendant la guerre, nous n’aurions pas pu ne pas leur proposer boisson et nourriture. Ils ne peuvent pas savoir ce que cela faisait à l’intéressé de faire celui qui dormait tranquillement au pied d’une dune, en se servant du bas de la dune comme oreiller, alors qu’en fait, l’intéressé ne dormait que d’un œil, et son autre œil fixait le ciel, dans lequel deux Mirages 2000 étaient en train d’évoluer à très haute altitude, et dans lequel, à moins haute altitude, des oiseaux de mer aussi évoluaient. Tandis que quasiment au niveau du sol, celles qui avaient mis en miel les helichryra bracteata de la dune pendant tout l’été, n’évoluaient plus, mais devaient dormir du sommeil des justes et des épuisés, dans des sortes de tours en bois posées dans le sable, en avant des maisons en dur qui s’élevaient à l’arrière de la dune. 12 En arrivant ici, tout le monde souhaite voir la porte… Je crois que les personnes qui n’avaient pas de front majestueux avaient du mal à manier les idées abstraites. Tu mettais qui, dans les personnes qui n’avaient pas de front? Les personnes qui n’avaient pas un front très développé. Moi, par exemple. Qui avais tant de mal à manier les idées abstraites! Toi? Tu avais du mal à manier les idées abstraites? Au contraire! Tu avais un front très développé. Tu avais le front de quelqu’un de studieux. De distingué! Ce n’était pas mon vrai front. J’ai eu ce front après une calvitie précoce. Avant, j’avais un front bas. Ce front bas me donnait l’apparence de quelqu’un de buté. Tout juste bon pour la charcuterie et les divertissements gras. Tu étais peut-être d’un tempérament arthritique! Tu n’étais pas d’un tempérament arthritique? Peut-être que j’étais d’un tempérament arthritique! Tu savais que le tempérament arthritique se transmettait? Tout ce que je savais, c’était que je ne tenais pas ce tempérament arthritique de mon père. Si j’étais d’un tempérament arthritique, ce n’était pas à mon père que je le devais. Il croit se souvenir que dans la salle du second étage, la hauteur sous plafond n’était pas, il s’en fallait de beaucoup, ce qu’elle était dans les salles du rez-de-chaussée et du premier étage, salles où on entrait par de superbes portes à deux vantaux. Ce qui n’était pas le cas, lui semble-t-il, de la salle de français des secondes. Qu’est-ce que vous pensiez, vous, de la pleine sincérité? Vous ne trouviez pas que la pleine sincérité n’avait que des inconvénients? Nous trouvions que la pleine sincérité avait plus d’inconvénients que d’avantages. Nous trouvons que, même ici, la sincérité n’a que des inconvénients. Nous ne comprenons pas le besoin de déclarer qu’on n’a pas toujours eu l’air intelligent. Si nous n’avions pas eu l’air intelligent, nous aurions plutôt cherché à le cacher. Nous pensons qu’il y avait deux catégories de personnes. Les personnes qui avaient l’air intelligent. Et les personnes qui avaient l’air bête. Vous aviez aussi des personnes qui avaient l’air bête, et qui en fait étaient très intelligentes. Souvenez-vous de ce ministre qui paraissait extrêmement bête, et qui, en fait, aurait été suffisamment intelligent pour avoir, s’il l’avait voulu, le prix Nobel! Ce sont des personnes plus qu’intelligentes. Ce sont des personnes supérieurement intelligentes qui parlent! Car pour parler des personnes très intelligentes comme ils en parlent, il faut qu’ils aient été eux-mêmes des personnes d’une intelligence supérieure. Soit qu’eux-mêmes aient appartenu à cette catégorie de personnes hors du commun auxquelles, pour ne plus l’oublier, il suffisait de lire une fois un texte. Soit qu’ils aient suffisamment côtoyé de ces personnes exceptionnelles qui entre idées nécessaires, idées particulières et idées universelles, par exemple, s’y retrouvaient. Alors que tant d’autres se perdaient entre idées relatives et idées contingentes. Pour ces personnes tout était très clair. L’idée de table était contingente. Une idée contingente était toujours particulière. Une idée contingente et particulière était relative. Cela devait les changer des idées absolues. Mais les idées absolues, pour elles, n’étaient pas loin d’être universelles, et, comme l’espace et le temps, étaient quand même très nécessaires. CQFD! 14 J’imagine qu’Henri Chaix me pose des questions…
Michel JOURDAIN
Frank Sinatra monte au paradis
(roman)
Il tente d’élever la voix. Mais ses facultés sont si troublées que sa voix s’éteint sur ses lèvres. La gêne et la peur font sortir de sa bouche un «oui» si faible que pour l’entendre, il aurait fallu remarquer que ses lèvres bougeaient.
Il fait un pas en avant. Le premier. Puis un autre. En avant. Le second. Moins ferme. Le pas de quelqu’un qui ne veut pas avancer. Qui hésite. Hésite un certain temps, puis fait un troisième pas, comme quelqu’un qui a décidé d’en faire un quatrième. A fait le premier comme quelqu’un de décidé à s’arrêter. Fait le quatrième comme quelqu’un de décidé à continuer. Fait effectivement un cinquième, puis un sixième pas. Maintenant il avance. Lentement et sûrement. Est-ce qu’il entend quelqu’un qui chante: O you who are yon-side the fateful stream…? On peut en douter.
Ils ont l’excuse de ne pas le connaître. Mais s’ils se précipitaient vers lui, on dirait qu’ils ne se conduisent pas comme il faut. Que l’on n’est pas à Tahiti Avec des colliers de fleurs autour du cou…
Ils sont sûrement déçus de constater qu’il n’est pas de leur bord. On peut penser qu’il le serait, s’il n’avait pas toujours été à se poser des questions sur tout et sur rien. Et on peut penser qu’ils accourraient pour le questionner. Lui demander si le chemin a été facile.
Il continue de marcher de long en large. Comme quelqu’un qui attend quelqu’un devant un lieu. Qui ne veut pas y entrer seul. Mais son manège ne trompe personne.
Il est déjà dans le lieu. Comme tout le monde peut le constater.
Ils ne peuvent pas savoir ce qui se passait alors dans la tête du pseudo-dormeur, où beaucoup de choses passaient, et pouvaient se bousculer. Beaucoup de sentiments contraires, sur la stabilité des choses de ce monde, et, en particulier, des dunes. Le pseudo-dormeur était bien placé pour le savoir, lui qui déclarait souvent qu’il n’avait jamais aimé les surprises. De grandes comme de petites tailles. Et qu’il ne les aimait pas davantage maintenant.
13 Je crois que je n’ai jamais été très intelligent
Il fait un effort pour se rappeler comment les choses étaient. Essaie de se voir en train d’entrer dans cette salle et d’aller s’asseoir à la place d’où, pendant presque un an, il avait vu presque quotidiennement cette image presque parfaite de la perfection de la loi. Pourquoi ne se voit-il pas entrer dans cette salle par une porte à deux vantaux? Pourquoi se voit-il y entrer par une porte simple? Essaie de se revoir tel qu’il était, revoit le latiniste qu’il était à l’époque. et qui savait ce que le mélange latin-français de l’affiche avait de choquant pour ses convictions. Mais ne savait pas encore, à l’époque, à quel point il allait rester toute sa vie impressionné par les deux plus-que-parfaits du subjonctif.
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