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Collection DÉTOURS

Didier
LAROQUE

La mort de Laclos

LE MONDE
(Vendredi 21 février 2014)


Pli précieux


 

CE N'EST PAS TOUS LES jours que le héros d'un premier roman « écure ses dents » ou bien « laisse passer une vesse », au passé défini et toujours au matin. On se dit que l'auteur apprécie La Bruyère et Rabelais, ou qu'il a consulté Littré et cela donne du cœur au ventre. Voici donc un savant récit, truffé d'allusions latines et allemandes, chargé de science historique et archéologique, philologique et philosophique, antiquaire et littéraire, mêlant astucieusement vérité et fiction, si bien que le lecteur reste à tout moment incertain du côté où il se trouve. Qu'importe ! Les fusées érudites agrémentent le plaisir de l'aventure. Car il s'agit d'un roman d'aventures, habile pastiche d'un voyage initiatique et fantastique à la manière du XVIIIe siècle, donnant l'envie de se replonger dans quelque « Manuscrit trouvé à Saragosse ». Nous sommes en 1803, Chateaubriand réside à Rome auprès du cardinal Fesch ; Wilhelm von Humboldt y représente la Prusse ; Seroux d'Agincourt et Karl Friedrich Schinkel s'y trouvent aussi, que notre héros croisera. Celui-ci, lieutenant de chevau-légers, le plus beau des grades, est le fils d'un père inconnu, et un philosophe de vingt ans. Initié à l'idéalisme transcendantal à Iéna, il rêve d'une vie de loisir lettré, loin de la servitude militaire. De Dijon, sa garnison, son colonel l'envoie à Tarente, afin de porter un pli au général Choderlos de Laclos, le méchant auteur des Liaisons dangereuses qui commande là-bas la réserve d'artillerie de l'armée d'Italie. Le périple sera mémorable, tout le contraire de l'otium studiosum. Le héros rencontre d'abord l'amour en la personne de Julie, la nièce du colonel, qui se donne à lui quelque part dans le Jura, avant de le précéder (Dieu sait comment) à Turin, où ils s'épouseront. Puis, quelque part entre Parme et Florence, il perd un bras lors d'une attaque de brigands, ce qui ne l'empêche pas (Dieu sait encore comment) de se retrouver quelques jours plus tard à Rome, auprès d'une Pauline de Villeneuve, cousine de Julie, mélange de Germaine de Staël et de Pauline de Beaumont. Tandis qu'il poursuit son périple, on en veut encore à sa vie au sommet du Vésuve, dans une corvette entre Naples et Maratea, enfin sur la route de la mer Ionienne. Son pli lui est dérobé par une diseuse de bonne aventure avant de lui être restitué par un mystérieux agent secret qui rend l'âme dans ses bras.

Digressions métaphysiques
Comme on le voit, le rythme est picaresque, mais ce sont les digressions métaphysiques qui arrêtent, les conversations théologiques, les considérations esthétiques sur Poussin du commissaire extraordinaire des finances à Turin, ou les mises en garde politiques d'un cardinal romain, les lettres à Julie et les dissertations du jeune homme sur Joseph de Maistre et contre Laclos dans son calepin. L'un de ses hôtes cite avec admiration une page de l'opuscule que notre officier philosophe a publié à Berlin, un « Traité de la grandeur », lequel rappelle le moins fictif Essai sur la grandeur que Didier Laroque, auteur de divers ouvrages précieux, intéressé au sublime et connaisseur de l'Italie, a lui-même récemment fait paraître.
Arrivé amoindri à Tarente, notre Benjamin (c'est son nom) peut enfin livrer sa missive à Laclos. Celui-ci, à l'article de la mort, aura juste le temps de se faire lire le billet par son porteur et de se faire pardonner les ennuis résultant de la commission. La teneur du message ? Il faut la réserver aux lecteurs que cette chronique aura rendus curieux. Mais sachez qu'elle achève heureusement l'apprentissage du héros et lui promet une vie philosophique bien méritée auprès de Julie.

Antoine Compagnon

 

LIVRES-HEBDO
(DÉCEMBRE 2013)

 

Architecte, docteur en urbanisme, Didier Laroque est professeur d'esthétique à l'université Paris-Diderot Paris-7. De là, peut-être, son goût pour le siècle des Lumières et ses écrivains-philosophes. Doté d'un fort tropisme italien, ancien pensionnaire de la villa Médicis à Rome, il a notamment consacré un essai à Piranèse. Tout ceci explique sans doute que, pour son premier roman, Laroque ait choisi de composer une savante variation autour non point tant des Liaisons dangereuses que de leur auteur, Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803), officier sauvé de l'anonymat par la littérature. Un savoureux cocktail de roman d'aventures à la Dumas (père), de digressions philosophiques à la Rousseau (Jean-Jacques), écrit dans un style classique, élégant un rien chantourné, «d'époque ». Notamment les lettres que le héros, Benjamin Saint Trois de Becq, adresse à la belle et libertine Julie, nièce de son colonel, ou bien les réflexions qu'il note dans son Journal.
Comme Laclos, Benjamin, 20 ans en 1803, est officier, mais il rêve de devenir écrivain, et s'abandonne à des épanchements « philosophiques », à des méditations sur des ruines antiques vues par Hubert Robert. Heureusement la mission ultra-secrète et apparemment périlleuse dont il se voit chargé  — porter une missive à Choderlos de Laclos, commandant l'artillerie d'une armée française stationnée à Tarente — va le tirer de sa torpeur. II en profite pour découvrir le pays, Turin — où il épouse en secret sa Julie venue le rejoindre —, Plaisance, Parme — où il est blessé, et amputé d'un bras —, Rome, Naples, Maratea, Métaponte... Et enfin Tarente, où il délivre son message à Laclos, recueille ses ultimes paroles et recommandations, et son dernier souffle. Avec une surprise à la clef, laquelle explique toute l'histoire. Chemin chevauchant Benjamin digresse sur les peintres, Vignon ou Poussin, songe à son premier livre, un Traité de la grandeur (coïncidence : Laroque, lui, prépare un Essai sur ta grandeur), ou doute que Julie veuille encore d'« un jeune Nelson blême ». Mais Madame Saint Trois a son homme dans la peau, et la nouvelle qu'il lui annoncera, lors de leurs retrouvailles prévues à Bologne, la  confortera dans ses sentiments. Cela, le lecteur n'y assiste pas, mais tout laisse présager un épilogue heureux à ce roman d'apprentissage stendhalien.

Jean-Claude Perier

 

LE NOUVEL OBSERVATEUR
(1er février 2014)

LE COUP DE CŒUR DE JÉRÔME GARCIN

Au chevet de Laclos

A Tarente, où il commande l'artillerie de l'armée d'Italie, le général Choderlos de Laclos est rongé par la dysenterie et  la malaria. Avant de pousser son dernier soupi, le 5 septembre 1803, il attend encore l'arrivée d'un chevau-léger qui, parti de Dijon, a parcouru quatre cents lieues  à bride abattue pour lui apporter un document cacheté de la plus haute importance. Le messager et le lecteur n’en découvriront le surprenant contenu qu'aux dernières pages du roman. Entre la Bourgogne et les Pouilles, via le Vatican, la liaison est dangereuse. Le lieutenant Benjamin Saint Trois de Becq, 20 ans, va connaître le meilleur et le  pire au cours de son périple. Le meilleur : l'amour de Julie, la nièce de son colonel, qu'il épouse en secret. Le pire : des guet-apens et des rixes, où il perdra son bras gauche. En chemin, cet officier qui se rêve écrivain, et a déjà commis un «Traité de la grandeur », remplit ses carnets de «notes arrogantes» sur la peinture, l'architecture, la religion, la philosophie, les ruines, la spéculation et son voyage à ciel ouvert. Ecrit à la première personne dans une langue précieuse qui emprunte, sans la pasticher jamais, à celle du XVIIIe, ce premier roman, où un jeune homme galope vers son destin, est une merveille de raffinement, d'intelligence, d'érudition. Comme son héros, l'auteur, un ancien pensionnaire de la villa Médicis devenu proresseur d'esthétique, publie en parallèle un «Essai sur la grandeur» (Manucius). Il est sur la bonne voie.

Jérôme Garcin

 

LE MATRICULE DES ANGES
(Février 2014)

Manifestement écrit avec une délectation gourmande, voici un premier roman qui a le charme de la jeunesse et de la provocation. À l'image de son héros, un jeune lieutenant de chevau-légers à qui l'on demande de quitter Dijon, où il est cantonné, pour se rendre à Tarente afin d'y remettre un message, en main propre, au général Laclos, qui a repris du service après un séjour dans les geôles révolutionnaires. Général d'artillerie – nous sommes en 1803 – il sert en Italie, fidèle à son métier et à son goût pour la balistique. Vingt et un ans auparavant, en 1782, il a publié Les Liaisons dangereuses, un roman libertin que Proust qualifiera de « plus effroyablement pervers des livres » – mais qu'on peut aussi considérer comme ce qu'il y a peut-être eu de plus intelligent jamais écrit à propos des choses de l'amour. Un voyage de 400 lieues dont notre héros va revenir autre, débarrassé de celui qu'il n'était pas.
Ce voyage, il le raconte à la première personne. Il a 20 ans, a embrassé le métier des armes par obéissance à son tuteur mais regrette de n'avoir pas osé choisir « la carrière philosophique », lui qui aime la pratique spéculative. Tourmenté, désabusé des vertus militaires, n'éprouvant que dégoût pour les fins ordinaires et l'esprit de salon, il ne se sent bien que lorsqu'il note ses pensées. Homme du refus à la pensée questionneuse, il va connaître au cours de son périple tout ce qui fait le romanesque d'aventure : l'amour, les rencontres plus ou moins fâcheuses, les traquenards, le combat, la blessure, les coups de théâtre. Il sera confronté à la laideur morale, au cynisme, à l'hypocrisie, à l'universalité du charlatanisme, à tout ce qui compose la « comédie humaine ». Une série d'épreuves qui, conjuguées au doute fondateur qui l'habite, le conduiront à découvrir, par-delà l'identité de son père, que c'est de la liberté qu'il est le fils. Un roman très stendhalien, servi par une langue particulièrement élégante et par un sens du détail vrai qui en font un vrai plaisir de lecture.


Richard Blin

 

LA REVUE DES DEUX MONDES
(Mars 2014)

 

Didier Laroque, une véritable aventure spirituelle

En juillet 1803, un jeune lieutenant de chevau-légers cantonné à Dijon doit porter un message au général Choderlos de Laclos, l'auteur des Liaisons dangereuses, qui commande désormais une armée d'observation à Tarente, dans les États de Naples. Benjamin Saint Trois de Becq chevauche bon train sur les grands chemins infestés de bandits qu'il lui faut repousser au prix d'une grave blessure ; il prend du repos et parfois même il lui arrive de rêver lors des étapes ordonnées ou imprévues ; il navigue à bord d'une corvette où deux matelots ont embarqué pour l'égorger ; il surmonte tous les obstacles, il accomplit sa mission mystérieuse, il découvre pour finir la teneur de la lettre transportée et sa véritable vocation. Il ne lui reste plus qu'à nous raconter « les divers progrès » qu'il a accomplis au cours de sa mission, ce qu'il fait dans la langue de l'époque, ou du moins son imitation mesurée.
Le premier roman de Didier Laroque est un délicieux pastiche linguistique, mais aussi un pastiche ludique de roman d'aventures comme nous en donnèrent Louis Chadourne, Fernand Fleuret et bien sûr Mac Orlan, pour ne pas convoquer l'ombre ou la lumière gigantesque du Stevenson du Maître de Ballantrae. Mais les sensations n'en sont pas moins d'un naturel désarmant. Le narrateur est aussi attentif au monde qu'il traverse avec une attention joyeuse qu'au langage qui le restitue avec énergie. La poussière dorée de l'été, une silhouette à l'orée d'un petit bois de pin, les veines sur un visage se reflètent dans un œil aussi délicat que celui d'un Jean Chardin ou d'un Georges de La Tour.
Le personnage de Laclos, à qui la mystérieuse missive est destinée, ne prend tout son volume que lors de la rencontre finale du général et du jeune homme qui pourrait être son fils ; mais l'ombre du vieil homme plane sur tout le récit. L'intrigue en apparence individuelle est celle d'une période de bouleversements tragiques sur la scène collective nommée réalité, et l'«homme noir », le stratège inspiré, l'artilleur au recul décisif, aurait pu y jouer un rôle de première importance. Des pages érudites mais stupéfiantes de «politique-fiction » imaginent la duplicité de l'auteur des Liaisons, son incroyable ou fervente conversion, le complot réactionnaire qu'il aurait dirigé contre les Lumières au bénéfice de l'autorité ecclésiastique. Mais il y aura, au terme du voyage, plus étonnant encore, et plus émouvant.
Sans livrer bien sûr la chute de l'histoire, qui est d'ailleurs une élévation, on peut préciser ici que la progression de Benjamin est essentiellement entravée par un mauvais frère, celui de son épouse, l'ignoble Charles du Marffand, qui veut par mépris ou par envie la perte de notre héros, et qui engage un spadassin patibulaire pour l'assassiner. L'avancée est favorisée, au contraire, par un ami fraternel, Thomas Fusil. Agent secret de Laclos, aux masques sur mesure de « philologue et antiquaire », c'est un muscadin volubile et bon danseur, un espion espiègle, un diable qui surgit toujours au moment opportun de sa boîte tendue de velours cramoisi, mais également une intelligence aguerrie et un tueur impitoyable. Il éliminera les adversaires de son protégé et finalement il perdra sa vie pour le sauver. Le personnage de Thomas est l'un des trésors de ce coffre rempli de capes et d'épées.
Une autre perle attire notre regard, qui appartient plutôt au roman d'apprentissage amoureux. Julie, la nièce du colonel de la garnison de Dijon, est l'amie de Benjamin.
Mais notre lieutenant redoute « une passion extrême » et c'est bientôt la jeune femme, sûre dès l'origine de son tendre penchant, qui prend l'initiative de leurs rencontres, avec une telle maîtrise et un tel bonheur qu'il s'éprend d'elle profondément. Par miracle, elle a une tante à Turin, une cousine à Rome et un grand-père en Vénétie, si bien qu'ils se retrouvent à chaque étape du voyage, et ne tardent pas à se marier en secret. Mais Julie n'est pas seulement une amante ardente, elle est aussi la muse qui transmet le souffle. Elle assure à Benjamin « un élan vers l'extérieur de soi », « un accès à la grande échelle impersonnelle », une réponse à l'appel du Principe qu'il perçoit dans son goût passionné de la philosophie. Il est temps de révéler que le roman de Didier Laroque est également une véritable aventure spirituelle.
Benjamin ne porte pas le nom de son père, qui a quitté sa mère lorsqu'il était enfant, mais celui de son tuteur décédé, un diplomate qui l'a destiné à la carrière des armes. Notre héros ne supporte l'uniforme que pour se conformer aux plans de ce gentilhomme, mais il est indécis quant au choix d'un avenir mieux accordé à sa nature. À mi-chemin, toutefois, il sent qu'« une force inflexible et délicieuse l'écarte de lui-même » ou plutôt de son rôle emprunté. À côté de son lot militaire, dit-il, « un autre Bien, caché, parle afin de me faire venir à lui ». Il se souvient des puissants philosophes qu'il a rencontrés à Iéna, du petit Traité de la grandeur qu'il a publié à Berlin, et face au rivage où son navire va aborder, il se sent investi d'une confiance nouvelle. Il n'est pas impossible qu'elle lui vienne aussi de ses âpres combats et de ses victoires sur l'adversité lors de sa singulière « campagne d'Italie ». Il peut affirmer à présent qu'une telle vaillance n'est pas sa vocation, qu'elle lui semble vaine, que seul est valeureux le discours du penseur. Il rêve d'un champ plus paisible, dans le domaine angevin où il veut retourner vivre avec l'aimable Julie, quelques livres de philosophie et son carnet de notes.
L'essentiel n'a pas été dit. Il faut l'évoquer bien sûr, mais sans dévoiler la teneur du pli cacheté que Benjamin remet au général mourant. Son contenu absolument imprévisible, et surtout la réaction du messager, d'une audacieuse lucidité et d'une puissante maturité, vont enfin changer sa vie. Il pourra briser la branche militaire, et même concevoir un déracinement hors du temps biologique comme, si l'on peut dire, de l'espace historique, pour réaliser une transplantation fertile en terre promise et spirituelle. C'est ainsi qu'il accède au vrai « nom du père », à ce « symbolique » cher aux lacaniens, que dans les siècles des siècles on a toujours nommé la vie de l'Esprit. « Déterritorialisation », selon l'horrible néologisme, qui peut surprendre de la part d'un contempteur de la modernité, d'un sectateur de la tradition, d'un apologiste de la pensée aux racines les plus profondes et aux plus hautes frondaisons. Mais il ne faut pas voir dans la morale finale du récit un nouvel apport à la déconstruction du concept d'origine. Le détachement de Benjamin n'a de sens que dans la mesure où il lui permet de reconnaître sa véritable dépendance, son principe premier, et de favoriser son retour à l'Éternel.
Comme nous ne voulons pas donner le détail du dernier chapitre, notre envolée finale souffre d'un caractère trop abstrait, infidèle au roman, qui ne l'est jamais. Il a bel et bien une dimension réflexive, mais elle n'apparaît qu'en filigrane de la narration, toujours alerte et bien trempée. C'est ainsi qu'un court mais bouleversant récit d'imagination de Benjamin, lors de son étape turinoise, à propos du saint suaire exposé dans la cathédrale (rêve d'un sacrifice paternel véritablement christique et mise en abyme révélatrice de la préhistoire du rêveur, par le renversement qu'elle lui propose), s'enchâsse à ravir dans la trame générale. La double porte du livre presque refermée, s'ouvre la grande route où s'éloigne, au galop, notre héros stendhalien. Le lecteur restera longtemps sous le charme, évidemment troublé par l'élévation de la pensée, mais également frappé par la délicatesse du moindre détail : boucle à l'oreille d'un pirate, notes optimistes d'un violon dans la cabine d'une corvette, ruban rouge accroché à un arbre du volcan, au cœur de l'équipée, par un ami fidèle. Cent pages plus loin, lorsque le bon port aux proues mythologiques est enfin atteint, le narrateur pense-t-il encore à Thomas ? Attentif, avide, heureux sans doute, il laisse courir son regard sur les flots, les frégates et le ciel dégagé. C'est alors qu'il remarque ce ruban cramoisi que la brise soulève « avec légèreté »

Jean-Benoît Puech

 

EUROPE
(Mai 2014)

 

  Le roman bref et enlevé de Didier Laroque raconte le périple d’un jeune lieutenant de chevau-légers qui, en 1803, doit porter un courrier en Italie au général Choderlos de Laclos. Avec légèreté, et c’est le dernier mot du livre, La Mort de Laclos joue avec les codes du roman de guerres napoléoniennes (de La Chartreuse de Parme de Stendhal à Des fous de qualité de Pierre Lartigue) mais aussi avec ceux du roman gothique et picaresque. L’illustration de couverture, le tableau du peintre belge romantique Tschaggeny La Malle-poste des Ardennes, est une annonce de romanesque.  Se succèdent ainsi un rendez-vous galant dans un couvent, une attaque de malle-poste, des coups de pistolets, un embarquement à bord d’un petit trois-mâts. La ronde des personnages mêle quelques figures historiques, tel Laclos, à des héros traditionnels comme le lieutenant et Julie, sa bien-aimée. En face, des représentants du mal sortis du roman d’aventures : le brigand balafré et le frère de Julie, véritable « prodige de laideur morale » et éminence grise du livre. A ces personnages plus ou moins stéréotypés s’oppose la figure originale et ambiguë de Thomas Fusil, « philologue et antiquaire », mais surtout agent secret et double du lieutenant. Au terme de l’aventure, ce dernier découvrira que le courrier qu’il transporte contient des révélations le concernant. Dès lors, son trajet peut se lire comme une parabole : au cours de son voyage sur terre, l’homme abrite en lui une vérité cachée.
Le lieutenant poursuit ainsi une quête intérieure qui s’opère à travers d’incessants paradoxes : Benjamin Saint Trois de Becq, à la fois noble et bâtard, commence par refuser de s’engager pour ensuite accepter sa vocation, ce qui correspondra à l’inverse avec sa démission du service de l’armée pour le retrait et l’étude. Cette recherche d’une identité se manifeste dans les différents déguisements qu’il endosse comme au théâtre, du dolman à brandebourgs de la cavalerie au costume discret d’un représentant de commerce orléanais. Ce jeu de travestissements et cette interrogation sur le faux a pour contraire la nudité, allégorie de la vérité, tels les amoureuses épaules nues de Julie, le corps obscène de la maîtresse du balafré, ou le cadavre d’une femme enceinte, presque une scène de vanité. Dans La Mort de Laclos, le corps est autant un objet de plaisir (le lieutenant a bon appétit, il boit de bons vins et fume des cigares) que de gêne. Julie est ainsi victime d’une crise, sa cousine Pauline boite, et le héros perd un bras au cours de l’attaque de sa berline. Comme il ressent toujours de la douleur dans ce bras coupé, il découvre la dualité fondamentale de l’âme et du corps et l’arbitraire de la réunion de ces deux éléments.
Malgré ses aventures, le lieutenant ne cesse en effet de méditer et de cultiver son goût pour la philosophie, notamment celle de Kant. Il recherche un perfectionnisme moral et une adéquation entre vie et pensée qu’il trouvera dans l’amour. Il revendique là le don de soi, absolu, qui l’amène par exemple, et contrairement à de nombreux personnages de romans, à refuser les avances de jolies femmes : Pauline, la cousine de Julie, ou telle tentatrice dans un dîner à Rome chez un cardinal. Ce don à Julie, figure de l’Idéal, appelée « ma chère Toute », ne symboliserait-il pas un élan plus métaphysique ? Dieu reste pourtant caché, comme le mystérieux courrier que porte Benjamin. De même, les figures de pères dans La Mort de Laclos apparaissent toujours énigmatiques : le tuteur du lieutenant, qui contrarie sa vocation, ou le vieux Laclos, qu’on ne saurait définir clairement. L’auteur des Liaisons dangereuses est-il un libertin ou un philosophe ? Sert-il la révolution, le Consul ou œuvre-t-il dans une société secrète pour le retour du roi ? Ces questions resteront sans réponse, de même que les problèmes théologiques débattus par un dévot fanatique et un chirurgien athée croisés sur le chemin. Le chiffre de l’univers est davantage à chercher dans la contemplation, par exemple dans la sérénité de la campagne romaine ou dans le nombre d’or d’un tableau de Poussin. « L’Un visible est l’invisible », écrit le lieutenant dans son calepin.
Sans être à proprement parler un roman épistolaire comme celui de Laclos, l’intrigue du roman est conduite par les personnages qui ne cessent de s’écrire les uns aux autres. Le lieutenant écrit des lettres à Julie (qu’il ne poste pas toujours), Julie les reçoit, comme celle de son frère, et écrit à son tour à Pauline qui lui répond. Cette multiplication des points de vue et cette fragmentation de la narration reproduit le cheminement spirituel du lieutenant et ses étapes, qu’il consigne. La question de l’écriture est en effet au cœur d’un roman dont la clé est le message secret que porte Benjamin. On pense à La Lettre volée d’Edgar Poe, à la fois dissimulée et mise en évidence. Pour comprendre le monde qui l’entoure, le lieutenant ne cesse de prendre des notes et les déchire parfois. Par ailleurs, il a signé un « opuscule », le Traité sur la grandeur. Or, Laroque n’est-il pas lui-même l’auteur d’un Essai sur la grandeur ? Fiction et méditation vont de pair. La dédicace à Jean-Benoît Puech était un signal : le roman historique La Mort de Laclos pourrait bien masquer un conte philosophique. Des jeux réflexifs le soulignent, comme le clin d’œil du narrateur à son lecteur lors d’un coup de théâtre rocambolesque, le retour inattendu de Thomas Fusil, et se moque lui-même de ce « mauvais goût littéraire ».
De plus, le roman fait l’objet d’une mise en abyme à travers un texte enchâssé, un récit imaginé par le lieutenant après sa visite à la chapelle du Saint-Suaire à Turin. Dans le goût du Stendhal des Chroniques italiennes, il raconte l’itinéraire d’un manant au Moyen Âge dont le fils sera adopté par un seigneur des Marches tandis que lui connaîtra le supplice, tel un Christ dérisoire. Miroir du roman, cette nouvelle initie la réflexion sur la filiation et son affranchissement des liens du sang, l’un des thèmes de La Mort de Laclos, et amorce aussi une réflexion sur l’authentique et le faux qui se développe peu à peu au fil du livre dans l’exigence de la pensée juste du lieutenant.
Au terme de son apprentissage, celui-ci finit par trouver sa voie et se dépouiller du vieil homme : « le voyage m’avait amplement débarrassé de celui que je n’étais pas », conclut-il. Il trouve ainsi la liberté, dans le renoncement au projet de son tuteur et dans l’engagement de l’amour. Le roman peut alors s’achever, dernière touche romanesque, avec une chevauchée dans une nuit d’orage, promesse d’une vie nouvelle.

 

François Souvay

 

 

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