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Collection DÉTOURS

Bertrand LECLAIR L'Amant Liesse
(roman)

Extrait

(pp. 5-15)

Elle attend Liesse. Son amant. L’amant qu’elle appelle Liesse. Il court, il vole, elle le sait, comme chaque matin depuis une semaine il court et vole vers elle qui l’attend fébrile, elle sait elle est confiante, Liesse aux pieds ailés, elle sait elle le sait le voit qui traverse Paris magnétique, elle sait cœur serré pourtant dans l’attente, précaire elle prie, elle est tellement précaire, deux fois précaire elle prie qu’il arrive, qu’il arrive, vite, arpentant sans rime ni raison l’appartement aux fenêtres ouvertes sur le bleu euphorique des matins de juillet, qu’il arrive, passant ses mains sans patience doigts tendus écartés sur le pli électrique de sa jupe, sur le braille au bois ciré du plateau de la table, qu’il arrive, sur le velours au grain rassurant du grand fauteuil, elle voudrait taper du pied fermant les yeux et qu’il arrive, arrive, Liesse, arrive! dit-elle à voix haute face au miroir, elle voudrait taper du pied en riant de colère et qu’il soit là, Liesse, dans son tourbillon de rire, que sonne l’interphone qu’il dise c’est moi, qu’elle vacille déjà contre le mur de l’entrée, la main sur la poignée paupières fermées.
Elle l’attend. Elle est l’attente. Chaque matin davantage depuis une semaine qu’elle a pour la première fois senti l’immense vague lui creuser le ventre au rythme de sa langue dans sa bouche, la langue de Liesse, elle est l’attente, l’attente ailée confiante d’une chrysalide, elle sourit, elle pense à la fatalité du désir, puisqu’il arrive, elle s’assied trempe les lèvres dans le café tiède se relève, elle pense au vieux Liban des rêves archaïques, aux troupeaux de gazelles qui dévalent les collines en martelant l’odeur des lys, à la myrrhe et à l’encens, elle pense à la fatalité de bonheur, à la mer mêlée au soleil ou allée avec lui et l’éternité de l’instant, fugace elle pense encore qu’elle devrait travailler mais tournoyant de nouveau dans sa jupe légère à ne savoir que faire de ses yeux de ses mains elle arpente le salon dont tous les meubles racontent la même histoire, le corps de Liesse, au jeu des paupières mi closes elle longe le grand canapé où hier encore, la renversant, la table basse, le fauteuil de velours où tout à commencé, oui, ce fauteuil d’où sans crier gare il s’est levé, une semaine plus tôt, dressé vertical dans la lumière tombante du soir à la saisir par les yeux au plus animal en elle, dressé vertical pour pulvériser d’un geste hanté d’une rage improbable le mur si dense entre eux de terreur et de désir mêlés, ce soir-là, posant son verre de whisky, se levant sans quitter ses yeux d’un battement de cil, étrange mélange d’une assurance enfantine et d’une fragilité impitoyablement virile à la saisir animale, sachant bien qu’elle l’attendait, déjà latente – comme il le lui avait raconté dix fois, cent fois depuis, comme elle aimait tant qu’il le lui redise avant qu’elle rappelle à son tour l’aspiration prodigieuse qu’elle avait éprouvée assise à en faire reculer son fauteuil pour mieux bondir d’effroi dans ses bras enfin ouverts, comme il aimait tant qu’elle le raconte en reprise le rappelle le fasse revenir au présent du souvenir partagé, encore, encore – le sachant bien, au moment même où il s’était dressé massif dans la lumière tombante du soir, le sachant bien mais n’en sachant que ce qu’il en savait c’est-à-dire rien, debout immense les traits altérés le regard en spirale, au moment de vide où il s’était dirigé vers elle assise aspirée, elle voudrait se souvenir, se souvenir mieux, trouver le moyen de ralentir le tourbillon d’images, il faudrait une mémoire au ralenti, elle songe, une mémoire qui détaille, arrêts sur image, sur sensation, arrêts sur odeurs, une mémoire qui détaille la lumière les sons les gestes la transpiration les éclats de corps les mains de Liesse ses doigts noués, elle ne se souvient plus assez bien, elle songe une seconde arrêtée, ne se souvient plus qu’en vrac, quand elle est seule ou avec Eric, depuis huit jours tout se mêle, depuis huit jours qu’elle essaie de repenser, recomposer méthodiquement le moment de surprise, le rappeler sans cesse, et ses yeux de condor, mais condor c’est un mot d’après, c’est un mot venu après quand elle a commencé à vouloir se souvenir rappeler, c’était juste ses yeux, à cet instant-là, ses yeux ou plutôt un éclair, l’éclair qui annonce le tonnerre la libération peut-être la mort sous les arbres, mais la vitesse, aussi, foudroyante, l’instant de bascule tandis qu’il se dressait vers elle, cet instant qu’elle attendait n’attendait plus ne pouvait pas supporter de ne pas voir advenir, tétanisée, incapable d’anticiper ou d’esquisser le geste que depuis des jours elle allait faire elle devait faire elle ne faisait pas…
C’était le dernier soir. Le dossier qu’ils avaient tant tardé à finir était bouclé ils allaient se séparer partir en vacances, en vacances, l’idée même sous ses atours ordinaires était consternante, vacances de quoi sinon d’eux-mêmes laissés là rejetés sur le sable des existences banales, vacances odieuses, il s’était arraché d’un bond vers elle dans la pièce à la nuit tombante et c’était comme un banc d’oiseaux entre les murs affolés qui se levait à la faire piauler d’effroi renverser son verre, cet instant, cet instant où il avait enfin brisé la paroi dressée entre eux du désir feuilleté de leurs histoires, de son mariage si récent auquel elle avait été invitée presque par hasard, six semaines plus tôt – ce mariage où tout avait commencé peut-être, peut-être, sait-on jamais quand tout commence, sait-on jamais où tout commence, est-ce qu’il n’y a pas toujours une préhistoire où s’enracine en rhizomes ce qui commence des commencements eux-mêmes, elle se demande, est-ce que vraiment tout avait commencé lorsqu’ils avaient échangé ce regard, sans un mot, au bord de la piste de danse, le moment où elle l’avait vu, vraiment vu et aussitôt interdite l’avait voulu, ils se connaissaient à peine pourtant, éclatante dans sa robe rouge un verre à la main elle l’avait vu subitement s’abîmer en lui-même, il se tenait seul à deux mètres au bord de la piste où dansaient ses amis sa femme désormais celle qu’il venait de prendre à tout jamais pour épouse, elle l’avait vu percé à jour au point de partager le temps d’une respiration toute la pesanteur qui lui tombait dessus, abasourdi, au bord de la piste de danse où il regardait la fête se poursuivre hors de lui, effondré sous son sourire fatigué de jeune marié à tout jamais, elle l’avait vu et elle avait vu aussi qu’il la voyait le voir, ce coup d’œil alors à elle seule adressé, un aveu du fond de l’abîme, elle en était sûre et sûre aussi de la soif, déjà, ce jour-là ou plutôt cette nuit-là, la soif qui l’avait saisie, elle, et lui peut-être, et lui sans doute, la nuit de son mariage, six semaines plus tôt, son corps, la piste de danse, la robe rouge, la peau qui brille l’humidité douce sous les aisselles rasées de près ses cheveux qu’elle ramassait en chignon pour se donner de l’air, se donner un air – son mariage si récent qui était là posé entre eux inébranlable d’être aussi neuf tandis qu’ils travaillaient ensemble, les jours précédents, son mariage à peine moins monumental que sa vie de famille, à elle, ses filles dont elle avait tant parlées les jours précédents, comme pour prévenir l’orage dans sa vie, discours de la mère aimante comme paratonnerre du désir, mais là encore il l’écoutait, semblait aimer ce qu’elle disait des filles, il l’incitait, questionnait même, lui qui n’avait pas d’enfant, pas encore disait-il, et elle vacillait, pas encore, sa femme tout neuve n’en voulait pas à l’entendre, pas pressée, et il y avait de la lumière dans ses yeux lorsqu’elle lui montrait les photos, qu’il soulignait les ressemblances l’éclat du regard, ses deux filles en vacances déjà, heureusement, songe-t-elle, ses deux filles dont jamais jamais non jamais elle ne pourra imaginer se séparer, en vacances heureusement – puisqu’elle y pensait, ces jours-là, y repensait, au risque des séparations, aux œuvres du diable, celui qui divise, qui séduit pour séparer, qui déroute elle y pensait s’y refusait ces jours-là tandis que le désir, oui, le désir massif se dressait entre eux au long des heures à travailler peaufiner faire traîner retarder la fin, le désir massif se levait entre eux en eux comme un mur de verre de plus en plus épais de plus en plus tranchant de plus en plus lumineux, ou bien n’était-ce que la brume, peut-être, entre eux, la vapeur des eaux lourdes du désir submergeant tout au fil des jours, submergeant les meubles les photos l’air enfumé qu’ils partageaient, troublant la surface des mots des phrases qu’ils lisaient qu’ils écrivaient, la vapeur aveuglante des ébullitions réciproques au feu des frôlements furtifs, des regards inavouables, des feulements ravalés, des images fugaces qui brûlent, elle se rappelle, se rappelle ses regards à elle assoiffée sur ses mains à lui ses épaules son torse, ses cuisses, ses regards qu’elle tentait de dissimuler et voulait tant qu’il devine qu’il ressente qu’il partage, en fin de journée, lorsque fatigués ils parlaient encore et encore sirotant leur verre affalés sur les fauteuils, pieds nus jambes allongées, hantés par l’espoir mêlé de crainte du relâchement qui les ferait se réveiller amnésiques dans d’autres bras d’autres corps un autre monde où il n’y aurait plus place pour rien peut-être d’ancien, ils parlaient ne sachant comment défaire la gangue d’un désir de plus en plus envahissant au point parfois d’alourdir comme le vin leurs mouvements, leurs langues, gangue du désir que d’un geste ce soir-là le dernier enfin il avait déchiré traversé, elle se souvient, elle se souvient, ô oui comme elle se souvient en arrêt sur la pointe des pieds les orteils arc-boutés sur la moquette les mains agrippées au canapé, elle se souvient, se souvient comment altéré déchirant il s’était levé, brusque subitement, tellement décidé pourtant adroit à la saisir, immédiatement la langue dans sa bouche, les mains sur ses hanches, ses fesses, c’était allé si vite, les mains qui saisissent qui prennent qui s’emparent et la plaquent au feu de sa queue tendue déjà d’une détente sous l’étoffe, contagion immédiate des flammes dressées hautes à se lécher depuis les racines en leur sexe, le feu ou la rivière en elle aussitôt torrentielle, instantané, mon dieu quand elle y pense, elle se souvient, se souvient à se tordre, encore, elle vacille se reprend lâche l’étreinte au canapé se libère, elle sourit, se voit sourire au grand miroir de l’entrée elle se voit le voit qu’elle est au bord de geindre, qu’il arrive, arrive! Liesse, elle est au bord de geindre à l’appeler murmurer son nom, Liesse, Liesse qu’elle voulait tant au rythme des après-midi des soirées à travailler côte à côte enfants sages, qu’elle voulait tant, affolée errante en elle-même, sourire aux lèvres elle se souvient, se souvient, c’est étrange la tendresse qu’il y a déjà au souvenir d’un passé vivace et pourtant absolument révolu, souvenir de cette semaine hypnotique, de ce projet d’émission sur L’École d’Athènes qu’ils appelaient projet Aristote et pour lequel ils prétendaient tous deux se passionner et qui était passionnant et qui les passionnait mais quelle importance quand ils étaient là, côte à côte, souffle à souffle, inadvertance électrique des genoux des mains qui se frôlent face à l’écran allumé où tenter de river les regards, ce dossier qu’ils s’acharnaient bien d’accord sans avoir le besoin d’en dire un mot à n’en plus finir de finir, ce projet qui aurait dû leur prendre trois jours et au septième ils s’acharnaient toujours à retoucher à reprendre à tisser les phrases les mots la ponctuation faute d’oser se toucher se prendre en corps autant qu’en verbe, et chaque matin sous la douche éprouvant la caresse du savon en détail d’elle-même, sur ses seins ses jambes, dès le deuxième jour n’en sachant rien ne le sachant que trop n’en voulant rien savoir elle attendait l’attendait, Liesse, tous les matins la caresse du savon sur ses seins au cas où, se lavant minutieusement sans vouloir y penser, une fois déposées les filles à la crèche à l’école, leur père enfin parti au journal, bonne journée, bon vent – étrangeté subitement de ce rituel du matin entre époux, le baiser sur les lèvres effleurées à la porte ouverte, les enfants dans les jambes, ce baiser d’appartenance hypocrite qui la rendait mal à l’aise avant même le black-out infidèle –, et aussitôt sous la douche se lavant dans la caresse du savon en détail d’elle-même au cas où, au cas où qu’elle ne voulait pas savoir, au cas où sans vouloir y songer ou alors à se branler là débout sous la douche très vite s’oublier, la caresse du savon en détail d’elle-même au cas où pourtant il l’embrasserait, au cas où ce soir enfin d’un mot d’un geste l’un ou l’autre l’un par l’autre ils rompraient la gangue des mots hantés de désir qu’ils avaient échangés des jours durant, au cas où elle se jetterait il la prendrait dans ses bras, respirerait ses cheveux, son corps, poserait ses mains ses doigts ses lèvres ici, et là, oui, là, aussi, juste là, à la lisière du sein gauche, dessous, pli magique, ses lèvres à lui, Liesse, sa bouche, et encore ici, son souffle chaud remontant lentement dont elle reproduisait d’une caresse de savon l’esquisse sur sa peau, les épaules, le cou, les seins à nouveau, si lourds subitement à basculer en avant dans l’attente reins déliés, s’oublier, elle le voulait tant au long des jours précédents obnubilée, et comme elle avait raison elle songe, comme elle avait raison, elle sourit se tord sur ses jambes et miaule et feule et fait un pas de côté bond de biche qui la ramène au miroir, les yeux plissés face à la glace elle se cambre elle se cabre dans l’attente, le feu de l’attente qui la creuse, la remplit et la vide, respirer, souffler, elle le fait, colonne d’air au miroir.

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