L'introduction
Adriano MARCHETTI
(sous la direction) Pascal Quignard: la mise au silence
Les écrits de Quignard nous permettent de comprendre comment les expressions les plus récentes de la prose retrouvent, après les aventures et les péripéties contemporaines, une méditation sur le langage dont la vérité nappartient plus tant à la «sémantique» quà une ontologie de la révélation. Quignard fait correspondre à cette méditation sur le langage une parole poétique dune intense concentration, à la fois étendue, dilatée ou ramassée et elliptique, dramatique et lyrique, portée à une dimension plus allusive quambiguë, à une transposition plus analogique que symbolique, à un discours paratactique. En outre cette langue réinvente en permanence les structures classiques.
Il nest pas facile de parler de Pascal Quignard. Une chose est sûre: on ne sort pas indemne de la lecture de ses textes. Il y a dans ses livres un ton, une voix et un rythme absolument uniques, reconnaissables entre tous. Qui a entendu cette voix-là qui se fait audible dans le silence de la lecture de la «phrase», ne peut plus loublier. Cest une expérience intime par laquelle on est conduit à discerner les divers aspects secrets de linstant créateur qui est instant de naissance et de mort, dun seul tenant. Comme tous les secrets, il a un versant impénétrable. Aucune lecture ne dissipe le mystère multiple dun texte, mais dans chacune germent les voies innombrables de linterprétation infinie liée à la nature inépuisable de luvre même, qui renferme toujours la relation mystérieuse entre lartiste et son art. Ce mystère irréductible, le critique ne peut pas le percer, il peut seulement leffleurer.
Doù vient cette uvre? Vers quoi se dirige-t-elle? À quoi se heurte-t-elle? Selon quel mouvement? Questions indispensables, mais qui ne marquent quun commencement. Il ne suffit pas dobserver et de décrire avec «fidélité» la dynamique et les structures dun ouvrage. La nécessité dun autre mouvement simpose aussitôt, à la fois accordé et dissident, qui est cette fois entièrement de notre ressort, et qui sinquiète dun surcroît de vérité; dun appel quil faut poursuivre à tout risque, sans faire confiance aux mots, tout en ne pouvant choisir quentre les mots et le silence. Il nest pas demandé à la littérature dinscrire larcane mais simplement de faire entendre son appel. Elle nous empêche ainsi de préférer à la saveur de linattendu et de linconnu le fallacieux confort dun savoir acquis.
Il ne pouvait être question de construire un volume dédié à luvre de Pascal Quignard en fonction dune unité, dun ordre imposés du dehors. Partageant lavis de Jean Paulhan, selon qui «toutes les esthétiques sont fausses, parce quelles sont partiales», jai souhaité la plus grande liberté de la part de ceux qui ont prêté leur concours à ce projet. Certains textes ont pour objet un ouvrage précis; dautres soccupent dun aspect particulier de luvre; dautres encore offrent, en contrepoint, une vue générale de sa poétique. Il fallait percevoir comme les échos de ses silences à travers les bruits de lécriture et poser quelques jalons empruntés à la philosophie dans lespace de la narration de Quignard, qui sétend au-delà du roman. Certaines lectures touchent à quelques points de la texture comme sils navaient été recherchés que pour leur puissance imaginale et pour faire entrer luvre dans la fable de sa propre poésie; dautres fraient des chemins possibles en faisant signe à un type de déchiffrage ou en montrant leffet de «sidération» que produit la lecture même.
Parmi les gratifications privilégiées qui ont récompensé le travail que nous nous sommes assigné, à la joie qui nous a été donnée de rencontrer lécrivain sest ajouté le don superbe qui couronne cet ensemble de textes: un conte inédit, intitulé La Voix perdue, une preuve ultérieure de cette expérience des profondeurs vivantes que lécrivain sobstine à conjuguer. Comment ne pas reconnaître dans ce texte les éclats du jeu littéraire et la formule de son secret de fabrication, le charme de la possible ébauche dun roman à venir, à la recherche dun objet étrange et parfait, réel et rêvé, unique et pluriel, qui est peut-être lobjet de lécriture, inséparable de la pensée et du langage? Passé et présent se meuvent en se défiant réciproquement dans lincertitude de ce qui advient. Nostalgie et aspiration se trament. Dans le fond, la Mémoire est forme et figure pérennes du passé: perdu, déchu, ressuscité. Doù se déduisent le plaisir et le rejet, le songe et léchec, lexaltation et lépuisement. Lueur visionnaire et affabulation du même ordre.
Du récit de «merveilles» émergent des péripéties vertueuses: inévitables embûches et présences magiques, amours fatales et mortelles, sublimations. Parce que des découvertes fictives, des évocations imaginaires, des spectacles féeriques ont poussé sous diverses formes cet auteur à lévasion dans le chimérique. Et pourtant, le conte nest pas la relation de lévénement, mais cet événement même, lapproche de cet événement, le lieu où celui-ci, dans lafflux des mots qui viennent, est appelé à se produire. Son caractère le plus profond, ici comme ailleurs, est la limpidité de la langue qui rend tout commentaire superfétatoire, voire incongru.
Maurice Blanchot écrit: «Trouver cest montrer des traces et non inventer des preuves». Seules les traces donnent à rêver. Ce volume espère serrer ces traces au plus près. Cest son ultime justification. Au moment de le quitter, je me dis que les échos de la voix de Pascal Quignard se prolongent sans faiblir dans loreille intérieure, dans lesprit. Lune de ses phrases qui me captive le plus est, je le confesse, la suivante: «linvention de lécriture est la mise au silence du langage. Cest une seule et même aventure dont on ignore lissue». Rien à ajouter, sinon dire le plaisir que jéprouve à offrir ce spicilège et remercier tous ceux qui par leur affection et leur maîtrise en ont favorisé la réalisation. À Andrea Bedeschi, mes vifs remerciements pour sa collaboration. À Jean dYvoire, toute ma gratitude.
Adriano Marchetti
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64