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Collection DÉTOURS

Anne MARO Solution terminale

LE MAGAZINE LITTÉRAIRE
(juin-juillet 2011)

2079 : fin de l'histoire?

Qu'adviendrait-il de notre monde si les jeunes romanciers de cette rentrée n'allaient au bout de leur quête initiatique? Si les adolescents de 14 ans se laissaient mourir, si les jeunes filles de la bourgeoisie française se transformaient en tas de feuilles mortes? Si les êtres sans attaches tenaient leur écran de télévision pour seul objet de révolte, ou encore si le sang vital de notre monde cessait de circuler? Une romancière peu commune, qui se fait appeler Anne Maro, a devancé nos questions et imaginé Solution terminale (éd. Champ Vallon), sorte de comédie humaine balzacienne qui réinvente le monde en 2079. Un «Monde Vénérable», tel que l'auraient baptisé ceux qui en ont fixé les premières règles, quelque temps plus tôt, juste après l'abdication de l'Ecole et la disparition des enfants. Au sommet de la «Pyramide», les «Élus», personnes extrêmement âgées et autoritaires. Souvent séniles, ces élites passent leurs journées à retomber en enfance, à chanter des comptines, à ranger leurs jouets, ou à améliorer leurs recettes de ratatouille tout en regardant d'autres Élus à la télévision. À leur service, les «Utilitaires», identifiables à leur tresse noire et au matricule accroché sur leur veston, opérant leur tâche «sans désespoir», avec une «indifférence naturelle et tranquille». Contrairement aux «Recyclés», catégorie la plus basse de la Pyramide, qui ne possède aucun statut. Une juridiction simple et tyrannique, le «Syndicat», au service des Élus, se charge d'assurer tout cet ordre sécuritaire. Un monde décidément idéal, aussi drôle qu'angoissant, dont Anne Maro déciderait d'ouvrir les archives imaginaires.
Enseignante, grande lectrice, entre autres, de Balzac et de Dante, ayant passé une partie de son enfance à «continuer» les romans de Jane Austen et à inventer des histoires, cette écrivaine révèle ainsi les lettres d'amour entre Utilitaires, les correspondances entre Élus, les entretiens d'embauche, les dépôts de plainte ou les décrets officiels, et les ponctue de comptines enfantines, aussi répétitives et glaçantes que cette société parfaite. Mais, dans ce système figé où naissance et ancienneté fixeraient chaque destin individuel à tout jamais, où le temps ne passerait plus, où l'espèce ne se reproduirait plus, dans cette fin de l'histoire où les maîtres se révéleraient aussi misérables et isolés que leurs esclaves, quelques battements d'ailes suffiraient à tout bouleverser. Anne Maro s'amuse alors à détraquer cette horlogerie si bien établie pour y voir naître une histoire d'amour et – qui sait? – peut-être même les premiers sursauts d'une révolution.

Lauren MALKEN


LE MAGAZINE LITTÉRAIRE
(septembre 2011)

Ritournelles de la tyrannie

Les ambitions allégoriques de la science-fiction la rapprochent parfois de la comptine enfantine: à force de dresser des symboles énormes, d'entonner la ritournelle de l'individu révolté-contre-la-dictature-futuriste de service, nos explorateurs des lendemains retrouvent de temps en temps la tonalité des rengaines puériles. Parfois consciemment, tel Harlan Ellison, qui, dans Repens-toi, Arlequin, imagine un monde où tout est chronométré, où vos retards sont décomptes de votre existence. Un monde que vient perturber, par des lâchers de bonbons intempestifs, une figure de la liberté grimée en Arlequin. Anne Maro a-t-elle lu Ellison? Son premier roman, en tout cas, ne trouve guère d'autre référence qui soit à la hauteur de son imaginaire, d'une cruauté tout enfantine.
Solution terminale met en scène une dystopie – une tyrannie fictive et futuriste. En 2078, la Terre est régie par d'abominables élus cacochymes, dont on prolonge interminablement l'existence. Pour les servir les jeunes, rebaptisés Utilitaires, et dont les noms ont été changés en matricules. De mystérieuses institutions, Conseil, Syndicats et Pyramide, garantissent la stabilité de cet ordre. Des Voltors surveillent le ciel, des Waches arrêtent les contrevenants...
Le schéma ordinaire du roman dystopique voudrait que quelques individus se changent en rebelles, à l'image du Montag de Fahrenheit 451. Cela arrivera bien, dans la deuxième partie du livre. A cette différence près que le mouvement qui pousse la collectivité à asservir les jeunes et celui qui conduira quelques jeunes à se révolter n'y sont pas antagonistes; au contraire, relevant d'une même logique en marche, ils forment les couplets d'une même comptine.
Cette subversion par la ritournelle du cliché SF commence dès les premières pages. Entrecoupées de rengaines («Il court, il court, le furet...»), les histoires s'y succèdent en farandole, contant tantôt le quotidien des Utilitaires, tantôt celui des élus, qui incarnent, chacun à leur façon, la vieillesse acariâtre. Sous leur domination, chaque Utilitaire vit son petit martyre. Et alors que s'accumulent ces histoires aux formes variées – rapports de surveillance vidéo, plaidoyers interrompus –, les contours de ce futur imaginaire se précisent. Selon la loi du roman dystopique, le lecteur, à mesure qu'il découvre l'avenir dictatorial imaginé par l'auteur, doit en reconnaître les ferments dans son présent. Solution terminale prend aussi cette mécanique à contre-pied. Le texte se fonde bien sur certaines inquiétudes actuelles, mais, par sa fantaisie, il abdique toute ambition prophétique et, par sa stylisation, il nous parle de l'homme, de toute éternité. Il nous dit que, des rapports de l'individu à la collectivité, ne découlent qu'un nombre limité de dramaturgies. Que ceux qui s'imaginent libres dans la multitude ressemblent aux personnages des comptines s'agitant, ils croient agir, discutant, ils croient décider, sans discerner l'implacable enchaînement narratif qui les mènera vers la fin, en germe dès le premier vers de leur vie, Nous sommes tous de petits navires et, à l'évidence, nous n'avons jamais navigué...

Alexis BROCAS

danactu-resistance.over-blog.com
(septembre 2011)

Nous sommes en 2079.
Un garçon court dans la rue, il court car il est en retard. Il a peur et transpire.
C'est un "Utilitaire", un "Utilitaire" dans le Monde vénérable basé sur un terrible système dominant et anonyme : la Pyramide. Tout au sommet, les élites, très isolées et surtout très âgées, qui sont rongées par la peur et donc cultivent leur protection. Et au sein de ce sommet, il y a les Elus souvent frappés par des processus de régression en forme de caprice où ils tentent de retourner vers leur enfance.
A leur service, les "Utilitaires" qui doivent arriver à l'heure...Les premiers ayant la terrible habitude de traiter les seconds comme des chiens. Une sorte de rapport de maîtres à esclaves en toute légalité.
Au fil des pages, le lecteur comprend assez vite que nous sommes dans une dystopie, une tyrannie aussi fictive que futuriste. Les vieux ont leur existence prolongée durant bien des années. Les jeunes, eux, ne sont plus que des numéros asservis par d'étranges institutions comme le Conseil ou les Syndicats qui ont pour mission de toujours garantir l'ordre des choses. On pourrait sans peine parler de dictature.
Et il y aussi les Voltors dans le ciel, et les Waches qui arrêtent ceux qui sortent du droit chemin.
Avec habileté, Anne Maro nous décrit avec précision un monde d'asservissement organisé où deux jeunes amoureux vont tenter, avec difficulté, de résister. Une résistance au milieu d'un immense ensemble de "Recyclés" qui a renoncé.
L'auteur, qui est enseignante, nous propose en une quarantaine de brefs chapitres, des lettres d'amour entre Utilitaires, des correspondances entre Elus, mais aussi des dépôts de plainte ou encore des entretiens d'embauche.
Dans ce monde aussi effroyable que figé, l'on ressent qu'il faudrait sans doute peu de choses pour que tout cela explose, pour qu'une révolution se fasse jour. Bien entendu au fur et à mesure de l'avancée du roman, des échos du présent résonnent à nos oreilles.
Ce premier roman est une fable, une fable réussie qui ne peut que nous faire réfléchir sur l'homme, et c'est déjà beaucoup.

LE DAUPHINE LIBERE
(octobre 2011)

Gérontopolis

Pour son premier roman, la Dauphinoise Anne Maro imagine un monde soumis à la dictature des vieux: étrange et passablement terrifiant.

Ce pourrait être un récit de science-fiction, ou mieux, vu que le cadre en est situé en 2079, un roman d'anticipation: c'est plutôt une sorte d'utopie inversée, de voyage dans un futur non pas idéal mais cauchemardesque, qui pourrait bien n'être que la projection de notre monde même, où les menaces pesant en permanence sur la démocratie laissent la porte ouverte à toute dictature possible.
Celle qu'envisage Anne Marc, dans un livre dont le titre, «Solution terminale», lourd de tout le poids historique d'une autre solution finale de triste mémoire, ne laisse guère d'espoir quant aux possibilités de salut, se démarque ostensiblement de ce à quoi l'on penserait a priori.
Alors que notre société semble faire la part belle aux jeunes, imposant même cet empire du jeunisme en dehors duquel il n'y aurait point de salut, elle imagine au contraire un monde où le pouvoir n'appartient qu'aux vieux. Non pas les seniors, cette catégorie ripolinée, mais les vrais vieux, les séniles, les septu, octo, nonagénaires, voire plus.
Pas toujours frais, ni valides, mais disposés à vivre selon leur bon plaisir et disposant pour cela de tous les leviers du pouvoir. Et notamment de ce droit de vie et de mort qu'ils ont sur les autres, les jeunes, réduits à l'état de créatures fonctionnelles, d'objets dits «utilitaires» ou «recyclés».
Le récit, faits de courts chapitres croisant les modes narratifs, met en scène ce monde cynique, où la jeunesse n'a aucun espoir, soumise qu'elle est à une tyrannie de l'âge où il est tentant de reconnaître le reflet d'un monde où l'homme vit de plus en plus vieux et où ceux qui ne travaillent plus vivent aux crochets de ceux qui travaillent. Mais aussi sans doute d'un monde où l'ordre entend prendre le pas sur le mouvement, et où l'égoïsme hédoniste apparaît comme l'horizon ultime du sens de la vie.
Pour le dire, Anne Maro construit une société de type pyramidal, où la pointe, constituée par les «Élus», règne sur les catégories inférieures. Monde terrifiant, qui n'est pas sans faire penser à celui que montrait Fritz Lang dans Metropolis, avec sa masse d'esclaves soumis, mais avec aussi, fragile mais déterminée, la volonté de résistance de quelques-uns. Le sentiment qu'éprouvent deux jeunes amoureux répondant aux noms poétiques et littéraires de Serena et de Fidelio en est le signe, comme si, face à ce monde déshumanisé, le cœur restait l'ultime recours.
Pour l'heure avec ses phrases tranchantes passées à la pierre à aiguiser, avec sa capacité à construire un cauchemar éveillé et avec son imagination glaciale et glaçante, Anne Maro fait une belle entrée en littérature. Avant que l'âge ne la guette...

Jean SERROY

PAGES DES LIBRAIRIES
(octobre 2011)

Surprenant premier roman! Avec Solution terminale, Anne Maro nous entraîne dans la farandole effrénée d'une ronde futuriste et dérangeante, entre cauchemars enfantins et politique-fiction.

Le saviez-vous? En 2079, une grande partie du monde sera interdite aux moins de 70 ans, et la terre sera dirigée par une population de vieillards acariâtres et tyranniques. Ces élus seront servis par de jeunes «utilitaires» aux libertés tronquées et aux identités gommées par des matricules. En 2079, les vieillards, obsédés par la quête de leur enfance perdue, priveront de leur jeunesse celles et ceux qui en disposeront encore. En 2079, cette cynique fourmilière sociale sera régie par un Conseil, quelques syndicats et une mystérieuse Pyramide garantissant l'ordre au sein de cette abracadabrantesque société. Un tel monde ne pouvant bien entendu pas se concevoir en dehors de l'imagination débridée de notre auteur – toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite –, il va sans dire que seul un pur hasard a pu, en 2079, transformer les lecteurs d'aujourd'hui en élus grabataires et récalcitrants. Il n'est pas davantage question d'opérer un quelconque rapprochement entre le fonctionnement de la Pyramide du roman et la structure contemporaine de nos courbes démographiques. Évidemment, il ne saurait y avoir non plus de rapport entre le quotidien des «utilitaires» et les matricules d'intérimaires ou les chèques d'emplois services précaires… Pourtant, dès les premières lignes, l'implacable ronde enfantine de ce monde futuriste résonne familièrement en nous, et chaque comptine qui l'illustre s'apparente bien à l'évidence de notre enfance commune et de notre vieillesse à venir.
Redoutons qu'avec sa Solution terminale, ce roman n'entretienne que de très lointains rapports avec la science-fiction et qu'il se présente plutôt comme une terrifiante prophétie! La talentueuse Anne Maro écrit bel et bien le roman de la chronique politique, sociale et économique d'un avenir annoncé.

Daniel Berland
Librairie Coquillettes, I.yon

MEDIAPART
(15 octobre 2011)

Trois livres pour trois futurs sans avenir

Nombre de grandes dystopies, ces descriptions d'univers déshumanisés et totalitaires – 1984, Nous autres, pour n'en citer que deux –, furent engendrées par le communisme. Celles d'aujourd'hui le seraient plutôt par l'égoïsme forcené, la domination absolue de l'argent et les inégalités assumées, l'obsession du contrôle et la destruction de la planète, nourries de l'indignation et d'un étouffant sentiment d'impuissance. En filigrane, quel monde laissons-nous, quel monde va finir par nous lâcher ? Les tons, les récits, les univers sont différents, mais chacun des auteurs, Anne Maro, Antoni Casas Ros et François Dominique, réinvente à sa façon hantises et colères.
Anne Maro demeure entre Vercors et Chartreuse, comme l'indique joliment son éditeur Champ Vallon, et ne collectionne pas les pages Google : émerger parmi les poids lourds de la rentrée, pour cette enseignante en collège hors circuits habituels, n'est pas gagné. Seuls l'Humanité et le Magazine littéraire ont eu, jusqu'à présent, le flair d'ouvrir ce premier roman, Solution terminale, un conte singulier pour adultes.
Acuité, insolence, sens du détail, une écriture faussement simple au service d'une construction élaborée, Anne Maro nous emmène très vite sur le terrain de l'étrange familiarité. Au bout de quelques pages, l'écriteau « interdit aux moins de 70 ans » souligne l'évidence ; on se fait, déjà, à une jeunesse esclavagisée, anonymisée, une natte de coolie dans le dos, de souples bottines réglementaires aux pieds, arpentant une ville trop paisible, toute entière au service d'une gérontocratie soucieuse de proroger, tant que faire se peut, le confort de son existence.
«Pyramide», «Syndicat», «Utilitaires», tout est normé, le présent contient son futur, inexistant... Une société d'« après nous le déluge »... « L'idéal, c'est clair, sera atteint lorsque rien n'arrivera plus », écrivait Zamiatine dans Nous autres en 1920...
Correspondances, rapports, récits (celui de quelques vieillards, ceux des Utilitaires) bâtissent la Pyramide : les humains sont ainsi faits, il arrive qu'un vieux s'attendrisse sur son Utilitaire, qu'un Utilitaire tombe amoureux d'une gracieuse nattée, tandis que remontent des impressions venues d'un passé proche, presque effacées : une école, une cour.
Mais, et c'est l'un des charmes de ce roman (Anne Maro est, paraît-il, grande lectrice de Balzac et de Jane Austen), scandé, à chaque tête de chapitre, par une ritournelle enfantine, le quotidien se déploie, les Vieux le sont bel et bien, entretenus et choyés, certes, mais ancrés dans leurs souvenirs, attachés à leurs habitudes (d'où une ruée d'Utilitaires vers les pâtisseries entre sieste et goûter, à la recherche du Florentin parfait, des tuiles aux amandes du jour, qui évoque assez bien une sortie de messe provinciale en version cauchemardesque). Carillons d'église, encaustique. Mais le corps trahit et demande assistance, il y a, derrière l'égoïsme forcené, de l'enfance dans ces vieillesses.
Il y a de l'enfance, aussi, chez ces jeunes Utilitaires inquiets, maintenus en état de soumission par l'isolement et l'ignorance, et quand s'amorce un frémissement de rébellion, ils... tapent du pied, cinq minutes, timide flash mob...

Dominique CONIL

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64