L'avant-propos
Dominique NOGUEZ
Derniers voyages en France
(p. 7-11)
Avant-propos
Il marrive encore souvent de faire quelque chose qui ne se fait pas, ou ne se fait plus: je voyage en France. Nos compatriotes, en effet, ne traversent plus la France, en tgv ou de bouchon en bouchon, quà moments fixes et pour gagner le chalet-hlm ou le coquet camping de leurs vacances: ils laissent les voyages aux étrangers cultivés, à tous ces coureurs de châteaux, déglises romanes ou de restaurants trois étoiles qui consentent encore à faire des haltes dans un pays qui nest déjà plus, souvent, quune étape unique dans les circuits européens ou les tours du monde en quatre-vingts heures des voyagistes japonais.
Les avantages sont quon na pas à changer de langue, ni de monnaie, ni de timbres dun lieu à lautre toutes choses qui constituent, il faut bien lavouer, lun des désagréments des voyages internationaux. Les timbres, précisément, on sait où les trouver à la poste, dans les tabacs , alors que, chez nos voisins même les plus proches, les usages, sur ce point, se mettent à flotter considérablement.
Mais voyager en France, pour un Français, nest pas seulement un délicieux archaïsme: ce sera bientôt une chose impossible. Déjà reliée à ses voisines par les mille veines du capital et des intérêts économiques, des montants compensatoires et des programmes Eurêka, des chaînes Sofitel ou des réseaux McDonalds, fondue dans la graisse commune en attendant de lêtre dans une confédération plus ou moins élastique, la France, quon sen réjouisse ou non, nexistera bientôt plus.
Dailleurs, existe-t-elle encore? Quelle impression laisse-t-elle aujourdhui? Limpression, confuse avant 1989 et maintenant très claire, malgré les sursauts du bicentenaire, dun pays rapetissé et inférieur. Pas médiocre, mais résigné. Effet enfin évident de la colonisation culturelle ou plutôt de lautocolonisation culturelle, car il sagit dun cas assez rare de décervelage dun peuple par ses propres «élites». Peuple, donc, à qui on a tellement seriné quil nétait plus rien tout seul auprès des Américains ou des Allemands ou des Japonais ou de qui encore? des Martiens? quil est devenu de second rang psychologiquement.
La «grandeur» est bien morte.
Avant, il y avait parfois ce côté réac, ou cocardier, qui sentait le vieux. Maintenant, cest bien pire: il y a ce côté allègre et avili, allègrement avili, qui sent le jeune. Cette façon soumise dêtre jeune, cette façon jeune dêtre soumis. Lisez certains journaux, leur façon, dès que pointe une raison de ne pas être trop mécontent de ce pays, de crier «franchouillard!» (mot retrouvé dans le vieux lexique du masochisme national, quils ont repris, astiqué, grossi amoureusement pour en faire le seul synonyme possible de «français»). Colonisés jusquau trognon, américains «dans leur tête», nayant que cette échelle de valeur et cette raison de vivre-là: être conforme au sublime modèle rock-Coca-Dallas-Hollywood. Cest au point que les plus impatients sont déjà partis et nous abreuvent (notamment un certain Philippe Garnier dans Libération) dinterminables articles où ils jouissent à longueur de pages du plaisir de pouvoir se sentir de là-bas. Au moins, cela fait un beau surmoi. Mais pour ce qui est du moi du moi collectif des Français , il aura bientôt, il a probablement déjà, la consistance de la peau de chagrin ou du petit bout de sucre qui vient de tomber dans le grand bol de laitage au pop corn. La France, comme paysage, culture, histoire, manières originales de vivre tout ce quon cherche à découvrir ou retrouver quand on visite un pays nexistera bientôt probablement plus, ou nexistera, avec toute la finesse quon peut attendre de ces reconstitutions à lusage des mongoliens, que dans quelques petits pavillons «exotiques» du Disneyland de Marne-la-Vallée (ou, comme on dit déjà dans les notices de la B.N.P., de «Marne Valley»).
Si donc, lecteur, exalté par les notules nostalgiques ou guillerettes qui suivent cet avant-propos, tu entreprends daventure de me rejoindre, ou de rejoindre les quelques pareils que jai peut-être encore, sur les départementales paisibles ou les petites lignes de chemin de fer pas encore supprimées par les vaillants technocrates de la S.N.C.F., sache quil te reste peu de temps et que, multiplierais-tu subito presto les déplacements comme un frénétique, ils ne sauraient faire partie, comme les miens, désormais et dans les siècles des siècles, que de la catégorie des derniers voyages en France.
Je dis bien «voyages». Ce mot désigne une réalité presque aussi cocasse et vouée à une prompte disparition que celui de «France». Cest mon deuxième archaïsme. Quand je pars, même pour aller de Paris à Beauvais ou à Romorantin, je me sens «voyageur», jamais «touriste». Il y a entre le voyageur et le touriste la même différence quentre le tournedos Rossini et le hamburger, ou quentre un cheval de course et un mouton handicapé. (Pourquoi mouton? et pourquoi handicapé? Allez savoir!) Le voyageur naspire quà une chose: passer inaperçu, disparaître dans le paysage, devenir une sorte de double discret et attentif, fervent, des habitants dun lieu un cousin, en quelque sorte. Le touriste, en troupeau frileux, arrive au contraire partout comme le cheveu sur la soupe, ne renonçant à rien de son indiscrète et bruyante identité, estimant normal et même impérieux de retrouver partout, hors de chez lui, ses petites ou ses grosses habitudes sa bière ou son Coca-cola, ses ice creams ou son café, sa langue, sa télévision, ses pin up, ses horaires de repas. Pareil à ces armées modernes qui se déplacent avec toute leur «logistique», ils sont les petits soldats, adipeux et vulgaires, des nouvelles armées doccupation du capitalisme. Jouant dune vague ressemblance véhiculaire, feignant lincompréhension linguistique, ils obstruent les couloirs réservés aux autobus de la ville avec leurs cars immenses à air climatisé et verres fumés, garés lun derrière lautre en longues files lugubres comme, en dautres temps, les chars dassaut ou les cars de C.R.S. Ils voient dailleurs les «indigènes» du même point de vue: den haut, comme des fourmis résignées et vaguement drôles à regarder
de loin.
Place, maintenant, de près, au point de vue de la fourmi.
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