Extraits À la fin du XXe siècle, comme le temps pressait on venait d’apprendre que le soleil allait exploser dans moins de six milliards d’années , les Nord-Américains inventèrent des rendez-vous très brefs, saccadés, comme des danses, mais assises. C’était des chaises musicales mais on était déjà assis. * Mais le goût de la vitesse, le souci d’être présent partout, d’être moderne ou contemporain, tout cela me fait peur comme à beaucoup d’autres. C’est de surcroît très difficile de mesurer sa vie, de savoir s’il faut la remplir et avec quoi. * Qu’on pardonne ma surestime: une heure de ma vie vaut bien plus. Combien? Je ne sais pas. Mais dites un chiffre et je dirai toujours: ce n’est pas assez. Ça vaut beaucoup plus. Tant que ce n’est pas hors de prix: c’est hors du marché. Combien pour le Saint Suaire? Ou la relique de sainte Irène? Toute profession est une simonie. Toute fonction au sein de la société, et rétribuée par elle, s’assimile à un marchandage honteux. * Le médecin que je dus consulter ne fut pas du même avis. Son diagnostic fut plus banal: «un ralentissement dépressif». Il ajouta que j’étais très jeune, que je devais prendre sur moi. Puis il me prescrivit des gélules inhibitrices de la recapture de la sérotonine. Il souriait en me disant que j’allais bientôt me sentir mieux. Peut-être ne devrais-je pas écrire que ceci est mon corps, difforme après l’usure des baisers. Mais par le grain de sa peau, on y lira ce qu’on voudra tant qu’on voudra lire ce que j’ai décrit. Moi j’ai fait le principal, je vais redire ce que j’ai vécu; et comme les mots ne blessent pas, je m’en sors plutôt bien. * C’était un an plus tard, en novembre 2001. L’un des grands symptômes de ma dépression éclata dans une soif terrible de rencontres. Il est vrai que je découvrais mes goûts, que je les cachais à tous, et que la solitude effraie les plus solitaires. Mais rencontrer, séduire, faire rire, enfin baiser: tout au long de ce destin aux quatre stations, chaque nuit recommencé, j’oubliais mon autre vie, parce que j’offrais pour quelques heures la meilleure image de moi, la plus fausse. Comme j’ai menti! J’ai dragué comme on écrit des romans. J’étais normalien, j’étais thésard ou journaliste politique. J’étais traducteur ou géomètre. Je me souviens d’une nuit où je fus le plus jeune astrophysicien d’Europe. Pourquoi me serais-je borné à la réalité, puisqu’on ne m’écoutait pas, sinon dans l’attente que je me taise, pour m’embrasser et me mettre nu? * J’ai rencontré tant de garçons, dans les bars ou ailleurs: il me plaît d’écrire que leur nombre m’échappe. De ces rencontres, je n’ai rien retenu, pas même une certaine lassitude. Je ne cherchai que le sommeil des bêtes: et c’est pourquoi ces nuits prenaient pour moi un mauvais goût de cendres. Les relations sexuelles me sont toujours apparues comme une corvée, je ne m’en cache pas: c’est angoissant, un peu tuant, le plaisir. Et fatigant, très sale, l’amour, quand on l’a fait. Ici, aucune visée psychanalytique. La catharsis, au théâtre même je n’y crois pas. Prétendre enseigner quelque chose au lecteur avec ces histoires décevantes serait du dernier goût. Je n’étais plus fait pour le quotidien. À peine acceptais-je le rythme circadien de la vie citadine, mais j’étais éveillé la nuit et je dormais le jour, malgré les médicaments qu’on me donnait les somnifères pour la nuit, les antidépresseurs pour le jour. * Toutes les tulipes s’ouvrent et se ferment à heures fixes quand bien même on les sépare de leur bulbe, quand bien même on les éclaire constamment. * Pourquoi l’araignée? Puis-je écrire encore sur Fanny? Puis-je davantage écrire et partager cette vie que j’eus avec elle? Ce n’est pas que j’hésite ni que l’envie m’en eût manqué: mais j’ai presque tout oublié de ce bonheur qui m’apparaissait immense et que je savais mal étreindre. Au fur et à mesure que les Allemands envahissaient la France, on obligeait les civils à remettre les pendules à l’heure. En effet, les vaincus avaient paradoxalement 60 minutes d’avance sur les vainqueurs. On ne put rien faire sur les cadrans solaires, mais pour le reste: Il faut s’allonger sur l’herbe, le visage vers le ciel: la lumière du soleil met presque huit minutes pour parvenir jusqu’à nous, pour incendier nos yeux, tout ce qui existe et que nous percevons. Sauf à utiliser d’immenses télescopes, nous aurons toujours ces huit minutes de retard huit minutes de sursis, quand le Soleil explosera. La meilleure part nous a déjà été enlevée; mais le reste aussi disparaîtra. Tout dans le monde nous sera infidèle. C’est pourquoi je n’aime guère l’amitié, la colère, la passion, l’effusion, le regret, la distance, l’aveu, l’accord, le désaccord, le compromis même. Je n’aime pas les ruines ni ce qu’on trouve neuf. * J’aimais Fanny: je devance ceux qui supposeront le contraire, sous prétexte que je l’ai oubliée, sous prétexte surtout que je raconte ici mes aventures parisiennes. Je contredis d’avance les jeunes psychanalystes qui estimeront que c’est à cause de cette femme si je me tournais vers les hommes: vous n’avez pas le droit de parler de la flamme tant que je n’aurai pas vu vos deux mains entièrement brûlées. * J’y reviendrai toujours: ai-je menti? Parce que enfin on ne peut guérir si vite d’un mal qu’on croyait si profond ou l’on n’était pas si malade. Je n’ai pas pu véritablement aimer Fanny durant l’an 2000 puisque l’aimer ne me cause plus guère de souffrances en l’an 2008. * Réfutation: l’oubli est peut-être nécessaire à la survie. * Nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans la faculté d’oublier: c’est Nietzsche qui a écrit cette phrase, mais il fallut qu’il perdît la raison pour véritablement l’accomplir. Un homme blond, le visage en lame de couteau, plutôt maigre, ou comme titubant, ivre, s’approche de nous. Qui est-ce? Je lui ai donné 40 ans. Il ne regarde que Cédric qui ne regarde que lui, et même si j’ai disparu j’entends quand même: Et l’autre s’en va. Cédric a pris une chaise pour s’asseoir. Il se tait. Dans ma mémoire, je le vois même rougir. Ses yeux se baissent. Il ne veut plus rien regarder. Ou bien: il ne voit plus rien. La lumière de la fête s’est cassée d’un seul coup. Il se tait. Il est devenu différent. Il n’a pas cessé d’exister mais il n’est plus rien. Il devient un endroit brûlé. Tout le monde aurait pu le voir. Voir qu’il n’était plus celui qu’on croyait. Ses yeux se sont éclaircis. Son visage se resserre, se ferme. Je le regarde, le regarde changer. Il faut imaginer une plaie qui se cicatrise très vite. Il a plongé en lui. Il a creusé dans sa poitrine et c’est là, dans son cœur, qu’il est. Il me laisse dans un silence vaste comme un champ, comme une plaine, et l’on se sent déjà très loin de lui, à des milliers de kilomètres d’eux. Je ne crois plus à rien de ce que dit Gilles, je ne suis convaincu de rien. J’ai peut-être écrit qu’il était ce soir-là avec moi, mais à présent je ne le crois plus. À mon tour je m’enfuis. Mais où aller? La péniche est immense, sur plusieurs niveaux, et je perds peut-être mon temps à rechercher Cédric. Est-ce qu’il n’est pas rentré chez lui? Est-ce qu’il voudra seulement me parler? C’est l’heure des confettis qui tombent sur nos têtes. Il me semble que tous les couples à bord s’embrassent, ils se caressent. Ils dansent ensemble. Je passe devant eux. Je ne les regarde pas. Enfin je l’aperçois. Ils avaient donc été amants. Comme ils avaient dû s’aimer, vivant dans la passion de l’autre! Ils s’étaient rencontrés dans une soirée, chez des amis, ou à l’école de police de Vincennes. Très vite, ils avaient voulu emménager ensemble. III. LES EAUX DU LÉTHÉ La Raspelière se remplit de sable, le comptoir brillait comme la mer, Johann au centre comme un soleil: ayant retrouvé la faute admirable de ma grand-mère, il était à la fois elle et lui. L’illusion avait duré moins d’une seconde, mais j’étais resté ébahi. Bouleversement de toute ma personne. Johann avait altéré ma grand-mère qui avait altéré la légende d’Alexandre. Alors qu’il ne la connaissait pas, il l’avait fait entrer en lui. Et seul moi je le savais, car j’avais fait le nœud entre eux… Je comprenais enfin pourquoi j’étais revenu dans ce bar: je venais d’assister à la disparition parfaite de Johann. Pas à l’apparition de ma grand-mère, je ne suis pas fou; mais à la dissolution de celui qui pourtant me parlait. C’était le contraire, le merveilleux contraire d’une horrible épiphanie. Et je me disais que c’était ce que moi aussi je devais faire, pour faire taire mon arrogance et dépasser ma gêne de parler de moi: altérer d’autres écrivains, les obliger à parler dans mes écrits, à s’insinuer dans mes propos les kidnapper , de telle sorte que mon style ne se verrait presque pas, et que la plupart des gens ne verraient pas la ruse, sauf les lecteurs de ces écrivains-là. Il me semblait que je pouvais ainsi parler de ma vie sans trop me dénuder, tout avouer sans paraître coupable; non pas transformer ma vie d’après les romans des autres, la sublimer, mais payer de surcroît de tendres impôts à ces auteurs que j’avais aimés. Il me semblait qu’ainsi, on eût pu entendre mon histoire sans jamais percevoir ma voix, ma voix véritable que je n’avais plus à cœur de dévoiler à personne. (Qu’on me répondît que je me travestissais, cela m’eût fait rire, et de bon cœur, tant la solution que j’avais trouvée consistait justement à me dénuder.) Au fur et à mesure que passaient les semaines, j’avançais dans mon livre. Oui, c’était bien la seule solution, celle que me donnaient les mots: 1. écrire sur soi: être nombriliste, se croire le nombril du monde; raconter sa vie comme une vocation; et 2. ne pas écrire sur soi: reprendre les auteurs connus, parader en costume, rejouer des scènes si fameuses que personne ne me croirait. Ou bien: 1. Obéir à ma grand-mère: raconter comment elle se trompait, comment les mots nous guident. 2. Obéir à ma mère, ne pas être le nombril du monde: écrire avec le style d’un autre auteur; rester soi comme narrateur. Mais, dans tous les cas, faire varier les auteurs au cours du livre. (Timeo hominem unius libri.) IV. ICARE J’ai toujours dans mon portefeuille sa photographie un peu ratée. Elle est ridée, froissée: le Temps qu’elle pensait méduser aura tout de même accompli sur elle son travail d’usure. Plusieurs fois j’ai voulu la jeter aux ordures: je n’y suis jamais arrivé. C’était tout de même mon plus beau marque-page. Au verso, de son écriture serrée, il avait écrit: À Laurent, parce qu’il aime me regarder. Au recto, Guillermo est torse nu; la lumière de l’été paraît polir ses yeux. C’est un gamin de 22 ans, à la peau très mate, aux cheveux très bruns. Il porte un bermuda rouge tâché de fleurs blanches. Comme il contracte trop ses abdos, on devine qu’il pose, blagueur, et j’en souris encore. Mais la photo est mal cadrée. Sur la hanche gauche de Guillermo, on discerne un tatouage, un affreux soleil noir qu’il ne faut ni toucher ni même embrasser: jamais vous ne saurez pourquoi. Ce gosse qui m’a tant plu, que je voudrais tant revoir, ne mesure pas plus d’1m70, il ne pèse pas plus de 60 kg. Son corps halluciné me semble fait d’un peu de pétales et de beaucoup de plomb. (Qu’on excuse cette description. Je voulais en effet ajouter ici la photographie de Guillermo: ils m’y ont fait renoncer, parce qu’il est indécent, paraît-il, de dévoiler le visage et la joie des suicidés.) J’ai frôlé toutes les ombres de Pigalle sur le scooter de Guillermo. Toute la rive nord lui appartenait: de la place de Clichy à Montmartre, nous pourchassions nos désirs qui s’enfuyaient. Ce sont des quartiers qu’il faut apprendre à caresser ainsi, de nuit, qu’il faut apprivoiser lentement. Rien n’est grisant comme d’éviter les voitures (quand on roule à contresens) ou d’effleurer les passants: les casques sur nos têtes nous protègent du regard des autres. Quand la fraîcheur est là, sur nos mains glacées, je me serre derrière Guillermo, contre lui. Par le rétroviseur, il grimace: il fait comme s’il détestait ça. Je sais bien qu’il joue: nous allons chez lui, à la Porte des Lilas. Lorsque je suis comme ça, contre lui, je me demande si ça ne me plairait pas d’être toujours ainsi comme ça, contre lui. Évidemment je ne lui en parle pas, et lui se tait. Il y avait comme un contrat tacite entre nous. Ce n’était pas de l’amour pas de ma part du moins: je le trouvais beau. Il me faisait rire. J’aimais son torse, ses cheveux, sa manière un peu trop sérieuse de me regarder. J’aimais sa nuque et ses reins. J’aimais son front et sa liberté, son accent et sa gentillesse: mais j’avais d’autres amis, d’autres amants, et d’autres nuits passées contre d’autres corps. Et puis j’avais un livre à terminer. Je pensais qu’il s’en doutait. Il se garait toujours assez loin de son immeuble, descendait du scooter en faisant l’idiot. Il titubait. Il tentait de m’embrasser malgré son casque. Ou bien il me souhaitait: «Bonne nuit, garçon!», brutalement, froidement, et la main tendue, comme si nous n’allions pas dormir ensemble, comme s’il était possible que nous ne dormions pas l’un contre l’autre ce soir-là, nous qui ne nous levions que poussés par cette hâte, hantés par ce refrain; nous qui ne nous levions que pour le paresseux plaisir, quelques heures plus tard, de nous revoir allongés. Cette dernière histoire, enfin. C’était le mois de février. Je connaissais Guillermo depuis presque deux ans. Dans ma salle de bains il avait sa brosse à dents. Dans ma commode il avait son tiroir. Il avait également les clés de mon appartement, au cas où j’eusse perdu les miennes. C’était donc le mois de février et je ne travaillais pas. Guillermo m’avait appelé parce qu’il voulait passer chez moi, tout de suite. «Bien sûr, je t’attends.» J’ai très vite reconnu son pas qui résonnait dans l’escalier de la rue des Deux Gares. Mais je n’ai pas eu le temps de l’embrasser. «Tiens, c’est pour toi»: il m’a tendu un grand sac dont visiblement il ne savait que faire. À l’intérieur gisaient trois cadeaux que je déballai. Un pull bleu, en col V: à ma taille. Un flacon de parfum: à mon goût. Un album que je cherchais depuis longtemps. Mais pourquoi? Pourquoi m’offres-tu tout cela? Il sourit et m’embrasse. Je fronce les sourcils; je comprends. Nous sommes la mi-février. Nous sommes le 14 février. Guillermo est beau et moi je suis blanc. J’ai honte. Mais je n’ai rien acheté pour lui, je n’ai rien à lui offrir, et c’est normal: nous ne sortons pas ensemble. Il me semble maintenant (mais c’est trop tard) que Guillermo tenait à moi plus que tous les autres que j’ai nommés; mais j’achevais d’écrire mon livre sur ces autres-là qui m’avaient tant changé je n’ai pas dit en mal, je ne dis pas en bien que je ne ressentais plus de joie devant ce que m’offrait ce gosse. Dans la gêne je ne dis rien; mais rien ne vexe Guillermo. Il m’embrasse encore. Je devrais le remercier, mais il est pressé; le train pour Bruxelles l’attend. Il est parti en haussant les épaules: «Ma è vero, sai, quello che ti ho detto! Des deux, il n’y a que moi qui t’aime.» Dans la vie comme dans les livres, tout arrive, et nous y sommes: c’est déjà le dernier soir. Il ne fait même pas froid; il ne fait même pas gris. Le soleil, qui ce matin s’est levé comme tous les autres jours, n’a pas explosé ni même interrompu sa course et la journée a passé comme à l’habitude. Dieu lui-même n’avait donc rien prévu de la chute de Guillermo. Je n’ai rien à cacher: tout s’est passé à la station Saint-Georges. C’était le samedi 22 septembre 2007. Il devait être plus de minuit. L’atmosphère des souterrains du métro, ainsi que les bières que j’avais bues, me donnait envie de dormir, et j’aurais voulu m’allonger sur n’importe quel banc de fer. Mais je n’étais pas seul: d’autres personnes semblaient pareillement avoir raté leur samedi soir; elles attendaient comme moi, immobiles, inhumaines. J’aurais voulu récrire ces lignes encore et encore, les ressouder, les resserrer comme des mailles qui l’auraient retenu; mais ils m’ont dégrisé, ces soleils abîmés dans le blanc de ma page. Par leur guirlande, tout s’illumine comme une fête. Tant d’affreux soleils noirs d’où rayonne la nuit: c’est un peu plus que des mots pour moi. Oui c’est ça, c’est exactement ça: c’est la couronne avec laquelle Guillermo a plongé. Il aura témoigné jusque dans la mort, ce gosse. Il aura fait de lui ce que j’avais voulu faire de moi.
Laurent Nunez
Les récidivistes
I. KRONOS
En Europe, on ne prit pas le temps de traduire ces nouvelles rencontres: elles gardèrent le nom idéal de speed-dating.
D’abord la vitesse speed , ensuite la rencontre dating.
D’abord l’assurance de ne pas perdre son temps speed , puis celle de l’avoir perdu dating.
D’abord pouvoir choisir speed , ensuite avoir choisi dating.
D’abord vivre à cent à l’heure speed , puis rencontrer la mort dating.
Qui peut dire ce qu’il faut faire des heures qui nous sont données? Quelle unité choisir? Comment compter l’existence? En livres lus, en livres écrits, en sueur, en kilomètres, en kilogrammes, en bouteilles vides, en enfants nés, en amis enterrés, en impôts payés, en mots prononcés, en corps conquis?
J’entrevois dès lors une autre énigme qui, posée sérieusement, détruirait les nations.
Combien coûte une heure de ma vie? Je veux dire: combien d’argent est-on prêt à me donner suis-je prêt à recevoir en échange d’une heure de mon existence? Supposons: je gagne 20 euros par heure. C’est beaucoup 20 euros. (Le SMIC actuel est de 8,44 euros.) Toutes charges payées, cela me laisse environ 2500 euros par mois et je fais partie des 10% des Français que l’INSEE prétend riches.
Pourtant, si je suis riche au point de gagner 2500 euros par mois, cela ne signifie pour moi qu’une chose: on estime une heure de mon existence équivalente à 20 euros. C’est cela: je donne 60 minutes à l’État, à l’entreprise, au magasin, à l’usine, et en échange on me tend un billet bleu, un beau billet de 20 euros.
Combien pour une heure? Les anciens légistes définissaient ainsi le mariage: juratia fornicatio. Rien qu’une prostitution assermentée. Je ne vois pas d’autres définitions pour le travail. Le travail l’effort rémunéré est la continuation de la prostitution l’effort rémunéré par d’autres moyens.
Tout paiement appauvrit celui qui malgré tout s’y résout.
Tout salaire affadit celui qui malgré tout tend sa main.
Face aux autres hommes forcés d’y consentir, Luc, Marc et Mathieu eurent les mêmes mots à la bouche: Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur evanúerit , qui donc la lui rendra?
(…)
Tu sais l’heure?
Il doit être huit heures, je crois.
Non! Midi! Il est midi! Ils vont me licencier.
Sa bouche balbutiait. Le drap s’envolait. Sa bouche se mettait à jurer contre moi. Moi, je restais dans le lit. Midi? Je n’en croyais rien. Ou si je croyais Fanny, je me moquais bien de l’heure qu’il pouvait être. Nous étions au mois d’août de l’an 2000: c’était déjà la fin de notre relation, presque notre dernier matin. Alors comment faisait-elle pour se dépêcher, pour courir dans la salle de bains? Immobile, je ne sentais plus le temps couler en moi, ni même en dehors de mon corps. Je ne croyais plus vraiment à ce qui me semblait une blague.
Ni dedans je ne bougeais pas , ni dehors je ne voyais rien bouger. Le monde m’était une nature morte, une peinture coite: il ne me disait plus rien. Allongé dans le lit, cela me faisait bien rire.
(Quand plus tard je lui montrai l’ordonnance, la pharmacienne me tendit ces antidépresseurs avec le même sourire.)
Mais cela ne répondait pas à ma question. Où passait le temps qui ne passait pas? Mes gestes s’amenuisaient, comme réfrénés. Même le volume de mon corps trahissait mon désir de n’être rien. Je mangeais moins; je ne parlais plus. Je payais à regret le loyer de notre appartement, puisque je n’habitais pas dans le présent.
Mais je n’habitais pas dans le passé, puisque je ne lisais pas.
Et je n’habitais pas dans le futur, puisque je n’écrivais pas.
Sur mon canapé, les deux mains contre le visage, j’épiais le temps qui ne passait pas.
1, 2, 3: Soleil.
1, 2, 3: Soleil.
Je suis formel: le temps demeurait immobile.
Je le voyais qui ne passait pas.
(…)
En octobre de l’an 2000, plusieurs événements m’ont donc mis à terre, et j’ai perdu le combat. Je n’avais pas 23 ans, mais tout fut dévasté avec méthode: mes projets, ma famille, mes études, ma vie sentimentale surtout. Parce que je ne savais plus quoi faire de ma vie ou plus précisément parce que je n’osais accomplir ce que je m’étais promis une nappe d’ennui recouvrit mon existence. On y gesticulait comme des fantômes, et le soleil valait la lune.
Bien sûr mes amis s’inquiétaient: je m’enfermais des jours entiers dans mon appartement. Pour diminuer leurs soupçons, j’acceptai de dîner en semaine avec certains. J’apportais le vin. Je buvais. Je riais. Je crois même qu’on me trouvait drôle.
Fin décembre, je partis skier dans les Alpes.
Puis je fêtai la nouvelle année dans une discothèque parisienne.
En janvier je fis même les soldes.
Ma vie de la sorte semblait enviable; mais pour ma part je me serais quitté.
Mais voici le véritable aveu: je n’ai jamais tant joui que dans ma dépression. Je n’ai jamais tant serré de corps que dans ces nuits si courtes, comme s’il m’avait fallu vérifier encore et encore la solidité de mes os, m’assurer de la souplesse de mes membres, et constater vainqueur que j’étais bien vivant. J’ajoute que je ne dormis jamais contre ces visages inconnus, qui me redevenaient détestables sitôt le plaisir atteint pas même retombé, mais atteint.
(…)
Fascinatio nugacitatis: ce n’est pas le fascinus qui me fascinait, mais la frivolité. Or cette fascination pour la frivolité, elle se condamne elle-même à demeurer frivole.
Un penchant pour l’exhibition ? Vous ne savez pas de quoi vous parlez. La corne de taureau ? Taisez-vous. À peine, peut-être, le désir en moi de murmurer à ces ombres de ma mémoire, à Frédéric comme à Étienne, à Cédric comme à Guillermo, combien j’étais peu moi-même lorsqu’ils m’ont rencontré. Mais je ne pourrais pas les revoir: c’en est fini de tout cela, des rendez-vous ratés, des nuits d’errance et des matins déçus. Des regrets ? À quoi bon. Cela même m’est interdit. Je m’en suis à présent trop éloigné pour éprouver quoi que ce soit. Ce n’était pas moi; mon corps oui, mais pas moi.
Puis la douleur désormais, c’est un tigre à mes pieds.
(…)
Je ne savais jamais l’heure qu’il était.
J’étais moins qu’une mouche, qu’un ver de terre. J’étais moins qu’un mimosa. Parce qu’on ne dupe pas les tulipes; on ne ment pas aux araignées. Le jet-lag est une méprise spécifique et interne à l’homo sapiens.
Les feuilles de tous les mimosas, à l’abri pourtant dans une cave, elles se replient à l’heure exacte où le soleil se couche.
On m’a dit que les vers des mers du Sud libéraient leurs œufs lors du dernier quartier de lune des mois d’octobre et de novembre. Jamais avant. Jamais après.
Il vole près de nous des mouches rouges comme le vinaigre qui les attire et dont elles s’enivrent. Leurs œufs éclosent exclusivement entre 6 h et 9 h du matin. Une naissance matinale sinon rien.
Le héron du Canada pond ses œufs de telle sorte qu’ils éclosent tous les ans entre le 26 et le 29 mai et ce malgré sa migration annuelle qui l’emporte à plus de 20000 km.
Les araignées, qui sont une des espèces animales les plus anciennes, elles tissent leurs toiles très éphémères entre minuit et quatre heures du matin et peu importe les conditions extérieures, le vent, la pluie, la neige.
Pourquoi le héron du Canada?
Pourquoi les vers des mers du Sud?
Pourquoi les mouches qui tournent autour du vinaigre?
Pourquoi les tulipes sans bulbe et les mimosas dans le noir?
Pourquoi eux?
Pourquoi eux et pas moi?
(…)
J’ai noté qu’elle aimait les dahlias, les livres non massicotés, le jazz, le chocolat noir, le gin-fizz: mais en vérité je ne m’en souviens plus. Quand nous nous sommes séparés, je l’ai appelée pendant des mois, tous les soirs. À l’autre bout du fil, elle pleurait. J’avais honte de l’appeler pour la faire pleurer, mais j’étais resté dans notre appartement: et c’est très dur de vivre dans un appartement tout seul, quand on est habitué à attendre quelqu’un qui rentre d’habitude. J’avais noté: «Il y avait ma vie, somme toute paisible, mes faux problèmes, mon livre à écrire, mes amis à voir; il y avait mes études, mon mémoire de maîtrise, mes week-ends, mes sorties, mes rêves; il y avait mille livres à lire, et les musées et tous les films que je n’avais pas encore vus: ma vie d’autrefois me semble rangée, docile, extérieure à moi. Fanny est venue et elle a tout bousculé. Fanny est repartie et plus rien ne s’écrit, et mes amis ne sont plus mes amis, et les livres m’ennuient, et tout finalement se ressemble trop pour mériter mon intérêt. J’allais écrire un livre pour soutenir le monde, et voilà le monde qui s’écroule autour de moi. J’allais écrire un livre afin de ne plus écrire, et voilà qu’il m’a rattrapé, et que je ne peux déjà plus l’écrire, la vie de force y est entrée, informe, dégueulasse, avec sa boue sur ses chaussures, et elle a tout renversé, m’a traîné là où je ne voulais surtout pas aller.»
(…)
Sedan rectifia toutes ses horloges le 14 mai.
Amiens le 21 mai.
Lille le 31 mai.
Rouen le 9 juin.
Reims le 11 juin.
Besançon le 16 juin.
Caen le 18 juin.
Nancy et Vichy le 19 juin.
Strasbourg, Brest et Tours le lendemain.
Lyon le 21 juin.
La Roche-sur-Yon le 22 juin.
La Rochelle le 23 juin.
Angoulême le 24 juin.
J’ignore pourquoi cela prit tant de temps. Brasillach note dans son journal que la première chose que les Allemands demandaient dans les camps de prisonniers, jusque dans l’administration française, c’était pourtant d’opérer ce changement. Il note aussi qu’entre la zone libre et la zone occupée, on n’y comprit bientôt plus rien. Mais c’était mieux que les trous noirs, mieux que les drogues; mieux que l’anamnèse, que cent carnets, que les phrases de Proust, qu’une machine à remonter le temps: c’était la guerre.
C’était un voyage dans le temps, parce qu’on se rappelait soudain que la comptabilité du temps était une affaire humaine et qu’elle était donc très modifiable. Et qu’elle était absurde.
À la gare de Moulins, on informait les passagers que le train de nuit Paris-Lyon via Vichy arrivait à 2h05, pour repartir à 1h50.
(…)
La lumière que dégageait Fanny mit plus longtemps très exactement 26 mois pour ne plus m’éblouir, pour ternir et disparaître, comme si elle n’avait Fanny, sa lumière, notre histoire jamais existé.
Sommes-nous donc si peu fidèles à nous-mêmes, ou si peu dignes des sentiments, les beaux comme les lâches, que rien ne dure en nous, ni la honte et ni la colère, et ni l’amour? Sommes-nous donc tous des acteurs, que nous survivons à ces peines que nous prétendions mortelles? Je dis: «J’aimais Fanny», mais je ne l’aime plus, et les mots ne réveillent en moi que peu de souvenirs, aucune sensation. Je me souviens de les avoir prononcés, mais je ne sais plus pourquoi. Dans les grandes lignes: je me souviens de cette histoire comme le schéma se souvient de la réalité: tout est resté sans que rien ne demeure.
(…)
Ce n’est pas que je regrette d’avoir perdu quelque chose, parce que je n’éprouve pas le sentiment de cette perte. Ce n’est pas que je ne me sens pas le même: je suis déjà un autre.
Ainsi, le monde des sentiments devrait nous être sans valeur parce qu’il est vacillant, fluctuant, illusoire, et ce n’est pas aimer quelqu’un que l’aimer pour quelque temps quand bien même c’est pour la vie entière. Que me fait quelque chose qui n’est pas éternel? Que me fait quelque chose qui ne durera pas?
Vous n’avez pas le droit de connaître ce que moi-même je méconnais.
Ou bien je deviens romantique: je me dis que les grands feux laissent peu de cendres.
Bien sûr, je ne m’en sors pas indemne idem.
Mais je deviens l’alter:
Je ne suis plus ce que j’étais,
Je ne sais plus ce que je savais.
C’est la phrase désabusée de Darlu devant Alain et peut-être devant Proust: Autrefois j’ai compris tout cela.
Où va l’ego quand il s’en va? Où vont les rendez-vous, les rencontres, les baisers? Où vont les mains qui caressent quand elles ne caressent pas? Où le goût du café le matin, la voix de l’autre à l’autre bout du téléphone? Nul ne sait où vont les sentiments quand le temps les dissout la psychanalyse est mauvaise et dit: quand le temps les liquide.
Les souvenirs ne sont rien que des instants qu’on n’a pas encore oubliés. La mémoire n’est rien que l’oubli qui n’est pas encore entré en fonction. Petite différence de tension entre deux neurones. Mais tout sera rétabli. Tout sera comme avant: comme avant l’avant auquel vous vouliez tant revenir. De quoi vous plaindrez-vous?
Le désir n’est qu’une étoile qui n’est pas encore éteinte. Mais cela viendra. Parce que durant toute notre vie nous ne sommes rien, et durant toute notre vie nous serons seuls. Parfois vous verrez quelques personnes qui se regroupent et qui se touchent, qui s’agrippent comme des naufragés: mais aucune ne saurait échapper à sa noyade. Et pas plus aujourd’hui que demain ou qu’ailleurs.
C’est pourquoi l’égophorie de la langue la capacité à dire Je est un mensonge très rassurant. La vérité nous embarrasse: nous sommes faits de broutilles, de postillons d’anciens désirs, de buée de vieilles passions de ces petits je-ne-sais-quoi qui ne nous disent déjà plus rien.
II. MOÏSE
Près des Tuileries, la péniche luisait sur la Seine morte. On avait rangé les bateaux-mouches et les touristes. De longues guirlandes de fruits, qu’on pouvait rompre à tout moment sans rien vraiment casser, semblaient rayer le ciel; elles se mêlaient aux cordages de la péniche et l’on ne savait plus très bien ce qui participait de la décoration et ce qui n’était que nécessaire.
On voyait des couples qui dansaient sur le pont éclairé de bougies. Des photographes leur demandaient de s’immobiliser un instant, de prendre la pose; et puis ils reprenaient leurs gestes et leur cadence. Leur manège me plaisait beaucoup. Accoudés à la rambarde, une coupe de champagne à la main, nous discutions, Cédric et moi. Nous nous étions un peu éloignés des autres, et souvent sa jambe frôlait la mienne.
Il riait comme on se déshabille, avec gêne et lenteur.
Il me plaisait.
Je me disais: je vais dormir contre lui.
Cédric plaisante, sourit, séduit. Ses yeux sont plus gris qu’auparavant. Il me promet de m’emmener à une compétition d’athlétisme, dès la semaine prochaine. Puis il dit qu’il a soif, qu’il revient. Il part chercher deux autres coupes de champagne. Je peux encore rêver. Rêver de ce qu’il me dira dans un instant. Il revient. Je le vois qui revient. Nous trinquons à cette nuit, à ce qu’elle apportera entre nous, à ce qu’elle a peut-être déjà apporté. Sa main gauche, très doucement, caresse ma nuque, s’attarde sur mes épaules. Il me dit qu’il commence à faire froid, qu’il voudrait rentrer mais qu’il hésite. Que je suis là. Et puis il se tait. Mais c’est autre chose qu’auparavant, un silence effrayé. Ses yeux fixent quelque chose derrière moi. Ses doigts qui se crispent sur mes épaules manquent de m’arracher l’âme
Je m’excuse de vous déranger peut-être…
Non, ça va. Bonsoir.
C’est ton visage; il me dit quelque chose. Est-ce qu’on n’aurait pas travaillé ensemble?
Je ne crois pas. Je m’en souviendrais.
Ou dans une soirée peut-être, chez des amis…
Ça ne me dit rien, vraiment, je suis désolé.
Non, c’est moi qui le suis. Mais tu ressembles quand même à quelqu’un que j’ai bien connu.
Ah bon? Il avait lui aussi la jambe dans le plâtre?
Non, bien sûr. Bien sûr que non.
Tu vois. Ce n’est pas moi par conséquent.
Je vois. Excusez-moi encore. Passez une bonne soirée. Au revoir.
Ce dialogue clairement refusé me bouleverse plus qu’on ne le saura jamais. Il m’effraie, il m’exaspère. Il me plaît. Quel événement: j’y lis déjà tout ce qui va suivre, et tout ce qui s’est passé avant cette soirée, entre eux.
Parce que ensuite cela va très vite. Cédric remonte à la surface de lui-même, il sourit difficilement. Il tente de se moquer, traitant l’autre de fou. Ses mains n’y croient pas, elles s’affolent, elles se tordent comme des copeaux sous une varlope; et puis elles s’apaisent. Il me dit qu’il va bien. Il sifflote en regardant la Seine... Tout en lui joue le jeu quelques minutes, jusqu’à ce qu’il fasse mine de se lever pour aller aux toilettes. Alors il s’excuse encore une fois, il dit qu’il a chaud, qu’il ne croyait pas que. La phrase n’est pas terminée.
Il ne reviendra jamais; je le devine déjà. Il ne veut pas qu’on l’aide. Il part. Il marche lentement mais c’est comme s’il courait. Personne à part moi ne s’est aperçu de rien. Les autres, bien au contraire, me font des clins d’œil grossiers, Max, Pascal, Olivier, ils hochent la tête, ils se croient mes complices. Vous allez bien ensemble, me lance Gilles. Tu devrais me remercier de t’avoir emmené au Cox.
J’aperçois Cédric. Il est là, à l’arrière de la péniche, derrière une grande baie vitrée dont je ne sais que faire. Penché sur l’eau, il n’est pas seul. Il discute avec l’autre. J’ai beau tendre l’oreille je n’entends rien. Je suis derrière eux, ils ne me voient pas. Ils se sont échappés d’ici, de la nuit, de la péniche, de Paris, de mon désir tout autour d’eux. Les confettis n’ont pas sali leur tête ni leurs épaules. Ils se parlent avec douceur, calmement, et leur peau brille d’une égale blancheur. Je ne peux pas me glisser entre leurs deux corps. De l’autre côté de la vitre, c’est donc moi le voyeur. Leurs bouches murmurent des phrases qui ne me frôlent même pas, qui tombent tout de suite tout au fond de l’eau, que j’imagine longues et sereines, entrelacées. Je les vois sans les entendre. C’est un fou celui qui voudrait séparer ces deux-là.
Alors je crois que je les ai regardés pendant une éternité. La vitre s’embuait parfois à mon souffle jaloux, et je la frottais de mon bras, comme on dit au revoir. Mais ils ne se sont même pas embrassés. Ils ne se sont même pas touchés. Je crois qu’ils avaient peur de fermer les yeux, de se perdre de nouveau. Dans ma poitrine, mon cœur battait à tout rompre. Mais rien ne s’est rompu.
Quand j’en parle à ceux qui étaient là, avec moi à Gilles ou à Olivier par exemple ils disent que j’exagère. Que je ne peux pas savoir.
Mais moi je dis que je m’en souviens. J’étais là, j’ai tout vu :
Ils vivaient donc ensemble ; ils parlaient de partir en vacances, de visiter l’Espagne ou l’Italie. Ils dormaient dans les bras l’un de l’autre. Ils s’amusaient à se mordre doucement l’épaule ou le cou. Et puis un jour, une dispute ou un soupçon, ridicule comme tout ce qui détruit le bonheur : les mots avaient jailli, ils s’étaient bagarrés, ils s’étaient séparés et ils ne s’étaient plus jamais revus. Le cœur éclaté comme une grenade. Jusqu’à ce qu’enfin, hasard fabuleux des grandes villes, miracle visible par moi seul, ils se retrouvent sur cette péniche, dans une fête infestée de gens qu’ils ne connaissent pas. Cédric est saoul. Sa main frôle mes épaules. L’autre est venu machinalement, conduit par l’ennui et par le chagrin, jusqu’à cette soirée où nous discutions en vain, penchés sur la rambarde. Il a hésité; il l’a abordé…
Je n’en veux pas au destin.
Je reste fasciné par cette scène: je lui parle, il m’écoute, bavarde, sourit. Il va me prendre dans ses bras. Et sa tête se tourne.
Et c’est un autre homme.
Son passé, comme le tigre dans la jungle, vient de lui sauter dessus. Il se laisse dévorer.
Il se dévore lui-même.
L’autre n’est même pas séduisant. C’est un être terriblement commun, comme vous et comme moi, et pourtant très différent de nous: car ces deux-là se reconnaissent et savent replonger dans leur passé. Alors Kronos a tort. Tous les livres ont tort. Le monde entier a tort. De toute façon, ce soir, c’est assuré, il n’existe pas, le monde, ils l’ont effacé, comme ils m’ont effacé de la péniche, rayés, raturés, moi et mon horrible désir de plaire.
Je m’en moque: ce soir, si mon désir n’est pas comblé, il l’est quand même, par la bande. J’ai vu ce que je n’aurais jamais dû voir, les yeux pris au piège à loups de leur rencontre, et je m’en sais totalement indigne. Le secret de deux êtres, de surcroît deux hommes, le mystère du regard, sitôt avoué qu’effacé, comme si cela jamais ne dut avoir lieu, sous peine, je ne sais pas, d’une terrible punition, la foudre ou le glaive, c’est ce que j’ai vu, ce soir-là, sur cette péniche.
C’est ce que je tente d’écrire ici: la nuit, la Seine, le champagne, et moi de l’autre côté de la baie, ni mauvais ni jaloux, mais plutôt ébahi comme un enfant à la Noël. Parce que je suis seul à voir leur couple. Parce que je suis seul dans leur silence et que je me tais. Plus de paroles flatteuses, je ne sais plus parler. Sans rien entendre de leur conversation, je les écoute; sans rien savoir d’eux, je les connais, et la péniche qui tangue veut s’allier à mon ivresse. Parfois je regarde ma montre et je souris: je n’admettrai jamais le temps qui passe.
(…)
Longtemps, j’ai voulu plonger dans la mer sans trop réfléchir. Je me disais qu’elle m’accueillerait les bras ouverts, qu’elle m’embrasserait de toutes ses vagues: j’aimais jusqu’à son écume prosternée à mes pieds, et la jalousie du sable blanc qui buvait tout. J’en rêvais dès le réveil, dans les draps lourds qui me gênaient, m’agaçaient. J’étais nu.
Je n’étais pas seul. Un baiser dans le cou; un autre sur l’épaule: c’est un oiseau qui becquette. «Mais regarde comme elle brille; aussi bleue que l’absinthe ou que le sang des rois», me répétait Frédéric chaque matin, à peine ouverts, lui les volets, moi les yeux, comme s’il eût s’agi, par une même phrase ou par un même geste, de réfuter la fin prochaine des vacances. Je plissais les yeux. Frédéric ne mentait pas: depuis la fenêtre du bungalow, on voyait très bien la plage déserte, la mer dorée. Rien ne bougeait, le vent n’osait même pas froisser la surface de l’eau, et seules quelques mouettes grises (je veux dire déjà soûles) refusaient à ce paysage étroitement cadré l’immobilité des plus beaux tableaux de Manet. Mais la mer surtout se tenait face à nous, face à moi qui m’éveillais, la mer si belle, immobile et fière et debout, comme l’expliquent tous les scientifiques et moi je la regardais avec la fascination d’un conquérant, ou d’un enfant perdu, ou d’un amant cent fois trompé, ou d’un apatride à la frontière pourtant de son pays natal. (C’est du pareil au même.) Dans ces moments j’aurais voulu tout rejeter, me défaire de tout mon passé, de toutes ces ombres que j’avais aimées, de Frédéric même, pour y courir, m’y jeter, m’y perdre. Il m’aurait plu que chaque bain fût un baptême.
Mais combien faut-il de bains pour se laver de soi, pour diluer ses fautes? Même si je ne me semble pas un monstre, ni aux autres d’ailleurs, je crains que toute l’eau de la mer n’y eût pas suffi: et c’est pourquoi je revenais si souvent sur les mêmes plages, chaque été. On ne refait que ce qu’on rate. Toutefois je mens, ou je confonds les dates: parce que bien avant que je connusse Frédéric et mes tourments, bien avant ce séjour en Espagne que j’espère pouvoir raconter maintenant, avec Étienne, avec Blanche, je les regardais déjà de loin, depuis le rivage sûr, la mer et l’absinthe et le sang des rois, sans même oser y tremper mes pieds. Enfant déjà je ne savais pas quoi faire de toute cette eau. On me pardonnera de tout mélanger. Mais qu’est-ce qu’elle prouve, cette confusion, sinon qu’on ne change jamais vraiment, jamais beaucoup, sinon qu’on reste celui qu’on a été, malgré les départs et les fuites, malgré la voix qui mue dans le corps qui s’étire; sinon qu’on a raison même de tout confondre, les dates et les lieux et puis même les gens, puisque tout se répète, comme le sac et le ressac, comme l’affreux refrain d’une affreuse chanson: puisque tout s’équivaut, comme le bruit et le silence aux oreilles des sourds?
J’exagère peu si je dis que j’ai passé tous les étés de mon enfance sur les plages et sous leurs soleils, mais jamais au milieu de la mer. Pendant toute l’année scolaire, à partir des lithographies de Courbet, des vagues et des falaises d’Étretat qu’il peignit et que j’avais accrochées sur les murs de ma chambre, on me promettait un autre monde que celui à l’intérieur duquel je vivais: plus terrible et grondant. Et je comprenais bien, devant ces dessins monstrueux que m’avait offerts ma grand-mère (par prévention comme on le lira bientôt, et quoiqu’elle obtînt l’effet inverse), devant ces glaives d’écumes et ces rouleaux de sang, oui je comprenais bien que ces mers orageuses verraient ma mort. Je n’ai rien oublié de la frayeur que me causaient ces tableaux: maintenant que j’ai grandi et que je n’ai plus rien à faire qu’à me souvenir, à ces marines s’est même ajouté, dans mon esprit, un chef-d’œuvre de Gudin, Tempête sur les côtes, comme La Vague d’Hokusai, ou ce très fameux tableau d’Elstir représentant le port de Carquethuit, mais si parfaitement peint que tout s’y mêlait, où la mer entrait dans la terre, où la terre semblait déjà océane et la population, amphibie. Qu’on ne s’y trompe pas: enfant pourtant malgré tout je ne savais pas vaincre ma peur, et j’attendais les grandes vacances comme un gladiateur attend que s’ouvre la cage ou la gueule des lions. J’allais devenir exceptionnel, sans aucun rival. J’allais combattre les flots jusqu’à en sortir ruisselant et vainqueur. Hélas! C’était un océan sauvage, rauque, inouï, qu’on m’avait promis: alors qu’en juillet, en août, sur la plage impeccable et face aux touristes déshabillés, la vérité sereine de la Méditerranée s’imposait à moi: peu de risques à s’y baigner. Un doigt parfait, mais que pour ma part je haïssais, semblait avoir tracé une ligne pure et si fine entre le ciel et l’eau que rien ne pouvait la déchirer, pas même mes désirs et je sentais couler hors de mon corps tout ce que j’avais voulu lire en moi d’aventurier, d’intrépide, pour redevenir un enfant malingre et un peu bête, et triste de n’avoir pu prouver à chacun comme à soi le contraire.
(…)
Vous voyez: nul besoin de buter sur des pavés inégaux, moi: je tombe tout seul. Ni, sans paraître si maladroit, de la madeleine qu’on voyait blonde, et qui s’effrite et se défait dans le thé qu’on savait brun. Même la serviette empesée, ou les bottes qu’on lace en se baissant, tout le reste et toute la Recherche: comme une blague rhétorique. Parce qu’ils sont tous là, mes souvenirs, regroupés, ramassés, sans hameçon, sans appât: en moi tout mon passé qui remonte comme une mer, à m’en faire vomir, incroyable, incessante, cette manie en moi de boire la tasse, de m’ouvrir et de fouiller, comme une cicatrice de haut en bas de mon corps. Anna-Lisa Malreux, enceinte de toute l’eau de la mer, mais c’est moi noyé dans mon passé: parce que faut-il donc qu’il m’en souvienne, de tous mes ratés, de tous mes échecs, maintenant que je suis loin et que je suis seul et que j’ai décidé d’écrire? «Tu n’es pas le nombril du monde!» me répétait ma mère, lorsque je revins quelques mois à Orléans, à cause de cette histoire que je vais raconter. Mais elle ne savait vraiment pas ce qu’elle signifiait par là. J’en suis sûr.
(…)
Jérôme, Cédric, Denis, Aurélien, Fabrice, Léo, Christophe, Fabien, Éric, Thomas, Sylvain, Romain, Samuel, Pascal, Alain, Jean-Sébastien, David, Florent, Vincent, Paul, Cyril, Guillaume, Franck, Hervé, Jean, Simon, Nicolas, Raphaël, et Yann, et Pierre, et Maxence: voilà qui est fait, épelé, mon passé, égrené, le chapelet des prénoms, mais déjà oubliés, inconnus désormais; car qui sont-ils, ces garçons, maintenant? Où sont-ils à présent? J’ai beau fermer les yeux, il ne me reste d’eux que quelques phrases, des parfums et des gros plans: un carré de peau, une épaule, quelques torses, quelques cuisses. C’est le règne de l’équarrissage. Comment se fait-il que de tous ces cadavres, Frédéric seul en soit sorti? Et pourquoi lui plutôt qu’un autre? (Maxence était plus beau; Hervé était plus drôle.) Je bute au seuil de mes questions: il faudra bien qu’on me réponde.
C’est à peine si je me souviens de la configuration de leur corps: je n’ai donc pas besoin de votre morale ni de la religion pour comprendre qu’il y eut trop de farandoleurs dans cette farandole, ni pour admettre n’avoir jamais été, moi-même, qu’un prénom de plus entraîné dans cent rondes de nuit. Mais c’est le juste retour des choses, et j’ai reçu ce que j’avais donné: trois fois rien. Tout de même: j’ai beau fermer les yeux, serrer les poings, épier au plus profond de ma mémoire, ils se confondent tous dans une même étreinte, ces garçons dont certains devaient être des hommes, et ma bouche ne sait déjà plus prononcer les syllabes insensées qui les nommaient, qui se sont toutes consumées dans un même râle. Qui sait pourtant si je ne me perdrais pas, comme un enfant dans le noir, sans ce fil, sans ce collier de prénoms qui m’étrangle, et aux bras, aux chevilles, les bracelets des baisers blasés, qui tintent, qui questionnent, mais qu’il me faudra défaire bientôt, afin que tout finisse et qu’ils tombent comme des perles, goutte à goutte, les plaisirs et les jours?
(…)
Ainsi demeurais-je tout le mois d’août derrière un Vittel-menthe. Mon carnet s’ouvrait: j’y tentais d’écrire ce qui m’arrivait. Et puisque rien ne m’arrivait, je lisais Proust j’en étais au deuxième tome ou je corrigeais une longue nouvelle qu’à présent j’ai déchirée. Cela s’appelait Demain, dès l’aube. C’était un récit que vous ne lirez jamais, parce qu’il ne m’en reste rien, sinon la première phrase, que je ne regrette pas, que je répète, que je reprends, tel un sésame renversé: «La seule force du monde extérieur est son insuffisance, qui nous montre le chemin du retour.» Mais qu’importe; ce n’est pas de cela que je voulais parler. J’y arrive, j’y viens, j’y vais, mais elle me désarme, l’idée que j’avais fui le bel appartement de Frédéric pour faire taire les miroirs, pour tenter d’écrire ce qui aurait semblé une autobiographie, mais que je fus délivré de ces désirs par la laideur, ou plus exactement par le manque de beauté, des vies qui m’entouraient tout d’un coup, dans ce décor, dans ce bar, près du comptoir ou blotties sur les banquettes de stuc et de cuir bon marché.
(…)
(Ce qu’on découvre n’était peut-être pas si couvert que cela. Je veux dire qu’il n’y a pas de mérite: ce qu’on surprend tout à coup au détour d’un regard, ça existait sûrement bien avant qu’on le regarde, et ça n’était même pas caché. Mais on n’était pas prêt et l’on n’avait rien vu. Sans savoir, les yeux les plus fins ne suffisent pas à voir. Sans le désir et déjà une certaine connaissance, c’est aveugle qu’on demeure. Ainsi des livres, qui ne s’ouvrent qu’à ceux qui déjà ont beaucoup lu. Ainsi des hommes. Si je m’interroge: quand as-tu commencé à lire ce monde? Quand as-tu commencé à l’écrire? Ce sont des questions capitales et vaines hélas. Il n’y a pas de début à ces choses-là. À rien il n’y a de début autre qu’un perpétuel recul. Il n’y a pas d’avant à la connaissance; elle est toujours dans un effroyable déjà-là. Cela même, je l’ai toujours su. Il m’a fallu l’Espagne et ses douleurs cuisantes pour vraiment tout interpréter: mais cela s’est produit sans accroc, sans à-coups, comme un grand ressort qu’on relâche, comme un grand oiseau qu’on regarde s’envoler et dont, finalement, on n’attendait rien que l’envol.)
(…)
Presque un an auparavant, quand ma grand-mère était morte et qu’on l’avait enterrée, j’avais dû prononcer un discours lors de la cérémonie à l’église. Personne à l’époque ne savait que j’écrivais je veux dire, que je voulais écrire, passer ma vie à cela. Je m’étais toujours tu. Pendant toute la cérémonie, j’étais demeuré près de ma mère, au premier rang. Mais le prêtre m’a appelé et j’ai dû ravaler mes larmes. J’ai contourné le cercueil sans oser le toucher, puis j’ai gravi les marches jusqu’à l’autel, dans la pénombre et les pleurs qu’il semblait bien que j’allais raviver. Mon costume avait un faux pli que je frottais vainement. Mais moi je n’ai plus pleuré; ma voix n’a pas déraillé. Ma tristesse et mon chagrin, je les avais remplacés par la crainte de mal lire. Alors j’avais peur et je tremblais, mais j’ai lu mon texte impassible et comme un sourd. Et savez-vous comment j’ai tenu? Car c’est de cela surtout que je me souviens: je me suis battu contre un rayon de lumière qui frappait ma pupille. Comme un doigt magistral, ce rayon vert traversait obstinément le déambulatoire de l’église pour mourir à l’autel majeur où j’étais. Quand je levais la tête, je découvrais qu’il provenait d’un vitrail du transept, de la tête coupée d’un saint Denis qui marchait parmi les gens. Il devait être midi; j’étais en sueur et tout seul, car le prêtre s’était reculé pour m’écouter. J’avais du mal à respirer, un pieu dans l’œil et qui fonçait droit jusque dans mon cœur: mais c’est en l’évitant, tournant la tête, plissant les yeux, que j’ai pu lire mon texte jusqu’au bout, dire adieu à la morte sans plus me soucier des vivants:
(…)
Nous sommes restés dans le grenier tout l’après-midi, parmi les livres et dans l’odeur du thé. Borel évoquait devant moi Claudel, Henri Thomas, Leiris; Morhange qu’il avait très bien connu, beaucoup aimé. Mais pas un mot sur sa famille, lui qui pourtant en parlait démesurément dans son œuvre. Et justement quand Serge nous avait rejoints, il s’était de lui-même assis à l’écart, sur un petit tabouret gris sale, muet toujours. Il avait dans les mains Rhétorique spéculative, qu’il feuilletait comme ça, vaguement, ne sachant plus trop où il en était. Son père lui demanda le livre, et quand il l’eut dans ses mains, il le tourna, regarda la quatrième de couverture, consulta la table des matières quelques instants… Je ne peux pas oublier ce qu’il me dit: «Vous aimez Quignard? J’avoue qu’il me fait peur… Il parle toujours de la sidération, qu’il écrit pour ne plus être sidéré. Mais c’est manqué: parce qu’à présent, c’est son écriture qui sidère… Vous ne croyez pas? On reste abasourdi par ce qu’on lit. Non parce qu’on n’est pas d’accord ni même parce qu’on est d’accord avec ce qu’il dit… C’est bien pire: on est sidéré parce qu’on n’y comprend rien.» Et il répétait cette phrase sans le moindre sourire, Borel, sans le moindre cynisme, mais avec le profond respect d’un écrivain pour un autre. Je ne répondis rien. J’avais envie que notre rencontre s’achevât, non parce que je m’ennuyais, mais parce que j’avais réussi jusqu’à présent à ne pas commettre trop de maladresses, et je voulais partir avant de me rabaisser aux yeux d’un homme que j’admirais définitivement.
(…)
«Il paraît que Jacques Borel est mort.» Sous mes yeux, la plage se figea comme une immense photographie. Je repris mécaniquement: «C’est ma mère qui l’a entendu à la télévision. Il est mort d’un cancer… à l’hôpital… Comme ma grand-mère.»
Étienne demanda à Frédéric: «C’était qui? Tu le connaissais?», et j’aurais dû moi-même répondre: mais j’avais la gorge nouée, et la tête me tournait comme après une insolation. Frédéric s’en rendit compte et me prit par le bras, me fit asseoir à côté de lui. Étienne me tendit sa bouteille d’eau, puis comme Frédéric lui avait murmuré: «C’était un écrivain», il fit mine de réfléchir. «Borel? Borel? Ah oui! Ça me dit peut-être quelque chose, j’ai dû lire un livre de lui, une fois. Mais ça devait être dans la bibliothèque de mes parents, et il y a longtemps.» Ses yeux m’évitaient tandis qu’il était évident qu’il mentait: mais à l’idée qu’il commît ce mensonge pour me faire plaisir, pour qu’enfin je me sentisse moins seul, ma gorge me faisait moins mal, mon visage s’empourprait malgré toute l’eau que j’avais bue. J’étais étrangement soulagé qu’on mentît pour moi, qu’on cherchât à me faire plaisir, ne serait-ce qu’ainsi, bêtement, en prétendant avoir lu un auteur. Évidemment: je compris cet après-midi-là que la force et la gloire d’un mensonge, c’est de contenir en lui, malgré la parole fausse, un désir vrai: et je me disais que Borel était mort, que ma mère était follement triste, que moi-même j’étais peut-être fou mais que tout n’était pas perdu, puisque Étienne m’aimait bien, finalement, puisqu’il était prêt à se ridiculiser pour me faire moins de peine.
(…)
Ce que j’éprouvais alors sur la plage, à ce moment-là, il me semblait que ce fut ce que j’avais longtemps cherché à Paris, sur la péniche par exemple, lorsque je regardais les deux amants qui s’étaient reconnus ou ce que je chercherai plus tard, sur le scooter de Guillermo. Mais cette fois je participais à la scène, j’en étais même l’acteur, et je sentais en moi ce dédoublement qu’éprouvent, à en croire les psychiatres, certains de leurs patients, ce tour de force schizophrénique d’être soi et de se regarder agir. Je m’éprouvais clivé, je voyais mes gestes se décomposer dans ma tête, et ma tête les interprétait. Je me sentais heureux et méfiant de l’être de pouvoir l’être si facilement tandis qu’Étienne demeurait là, seul, dans mes bras. Il me dit: «À quoi tu penses?», en me prenant la main très naturellement, comme je supposais qu’il l’eût fait avec Blanche. Lui-même reproduisait ainsi les gestes de Frédéric, et vraiment rien de plus, et peut-être même avec moins d’assurance puisqu’il me connaissait très peu, mais parce que c’était lui, le plaisir que j’en retirais était plus fort qu’avec Frédéric. Je compris que je m’étais égaré à Paris, quand j’avais choisi la voie de l’aisance et de l’amour attiédi. Je le compris dans les bras d’Étienne, mais sans honte, puisque je n’avais jamais joué la comédie avec Frédéric, et que cette méprise dans mes sentiments, je venais seulement d’en sonder la réalité dans les bras d’Étienne. Chacun fait ce qu’il peut, et surtout comme il peut, pour vivre avec le dégoûtant petit besoin d’être aimé.
(…)
On se souvient que j’avais quitté Orléans à cause d’une fille. Voilà qu’à cause d’un garçon j’avais quitté l’Espagne, et puis même Paris, pour revenir à Orléans. Mais je ne savais pas qu’ils m’avaient suivi, qu’ils étaient les mêmes, à peine transposés, multipliés en tout cas, les fantômes de mes fantômes. Car si j’étais parvenu à oublier Fanny, à ne plus penser à Étienne, je voyais d’autres de ma famille poursuivre ce que par mes départs j’avais voulu interrompre. Ils n’avaient de cesse de penser, pas à Étienne évidemment, pas à Fanny, mais à d’autres qu’ils avaient perdus, qui comme mes deux fantômes s’étaient enfuis. Ma mère pensait à sa mère, ma sœur à Charlie. Peut-être même mon père, si taciturne, mais justement, à quelqu’un qu’il ne nommait pas. Le souvenir de cette séparation ne les quittait jamais; ils s’y accrochaient, ils s’y perdaient, ils y pensaient pour moi, toujours, sans cesse, et de ma douleur même, de l’originalité de ma douleur, c’était comme s’ils m’avaient exclu.
(…)
Mais c’est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l’avertissement arrive qui peut nous sauver; on a ouvert toutes les malles et tous les coffres, ils ne donnaient sur rien; et la seule cassette qui nous aurait comblés, mais qu’on n’avait pas vue, sa serrure cède sans qu’on y fasse rien, et elle s’ouvre1. En resongeant aux désillusions que je viens d’évoquer, je fis signe à Johann que je partais; je n’avais pas grand-chose à lui dire, je lui promis simplement de revenir bientôt; et je ne savais même plus si c’était vrai ou si je mentais, tant j’ignorais ce que j’allais faire désormais de mes journées. Comme je lui souhaitais également bon courage, Johann me remercia en souriant, la main sur le front; soupirant qu’il avait encore beaucoup à faire avant la fin de sa nuit; et d’une voix trop lasse pour ne pas être joyeusement affectée, il se mit à énumérer ce qui lui restait à vérifier ce soir… Je hochai machinalement de la tête. Le monde explosa quand Johann conclut: «Entre la caisse à contrôler, le stock des alcools, les plannings des serveurs, ma vie depuis quelques mois, je te jure: on dirait un nœud d’Orgien!» Je crus que le sol s’affaissa quand j’entendis résonner dans la Raspelière le nom un peu magique de cette ville imaginaire. Je demeurai bouche bée, immobile. Mais il ne fallait pas que Johann s’aperçoive de ce que ces mots avaient provoqué en moi: il n’aurait pas compris, et pour cause; moi-même je ne comprenais pas ce qui m’arrivait; comme un frisson qui ne passe pas, une fièvre subite et si terrible qu’elle annonce, non pas une dernière maladie, mais l’impossible guérison. Bien sûr, cela me rappelait ma grand-mère, mais ce n’est pas pour cela que je tremblais. Toutes mes craintes devant mon avenir s’étaient effacées, toutes mes peurs de n’avoir aucun talent littéraire, en entendant le serveur se servir des mots de ma grand-mère mais avec sa voix à lui.
L’esprit établit souvent des parallèles qui, comme en géométrie, ont peu de chose à voir avec l’éthique ou la morale. Malgré ce qu’en pensent les physiciens, de semblables causes produisent divers effets, et les erreurs de prononciation de Javier, de ma grand-mère ou de Johann, il serait indécent, peut-être, de vouloir les relier. Elles existent pourtant. Le monde est assez grand pour que tout s’y développe, et les contraires. Le monde est assez grand pour que tout s’y rejoigne, même ce qui d’ordinaire diffère.
J’y repensai en rentrant chez moi, ivre de joie. Comment avais-je pu croire que j’étais seul? Vivre avec eux pendant quelque temps, main dans la main; me blottir contre eux. Me servir de ces écrivains comme d’une couverture, pour me cacher, pour avancer vers Fanny, vers Cédric, vers Étienne, et comme ces pompiers que j’imaginais perdus dans l’incendie d’une grande bibliothèque, cette couverture servirait à ce que moi-même je ne prenne pas feu. Afin d’y réchapper: sortir du monde réel mais ridicule; sortir de la dépression, de la folie familiale, de mes rêves devant Cédric, de mes échecs avec Étienne et Frédéric, de ma manie d’écrire sur Fanny. Ou plutôt: y rentrer totalement. Car je voulais tout utiliser, et que rien ne se fût déroulé dans ma vie qui ne pût paraître prétexte à ces récits. Moi qui avais eu si peu mon mot à dire devant les autres, et quels qu’ils soient, j’allais prendre le temps de les choisir à présent, les mots que j’allais employer, chez tous ceux dont les livres reprenaient mon existence.
Ce n’est pas différemment qu’un malade vit avec sa maladie. Malheureux parce qu’elle l’empêche de vivre pleinement, qu’à cause d’elle il demeure dans son lit, rien ne le rend toutefois plus fier qu’elle, qui constitue, avec ses symptômes, ses répits, ses récidives, et le regard bas qu’ont ses proches dès lors qu’ils les regardent, elle et lui main dans la main, une délivrance à l’égard des autres hommes, une idiorythmie qui lui coûte cher, parce que après tout c’est une chance de ne pas leur ressembler, et que tous, même son meilleur ami, celui qui vient à son chevet tous les jours, finiront bien par prendre sa mauvaise santé pour de l’arrogance, comme la révélation somatique mais peu subtile d’un orgueil très mal soigné.
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Mon projet? Disparaître, me faire tout petit, comme un nœud qu’on aurait serré jusqu’à ce qu’il s’évanouisse, mais non la cohésion qu’il exerce entre les êtres cent fois cités. Ne plus croire aux mythes de ma famille, à la folie de ma famille, mais ne pas trancher non plus brutalement. Écrire, c’est relier. Montrer les liens. Nouer à moi ceux-là mêmes qui étaient partis, ceux qui font que je suis celui qui reste; et dans le même temps, faire de moi une quantité négligeable, écrire tant sur eux qu’il n’y aurait rien à dire sur moi, et que finalement, à celui qui me chercherait, il ne lui serait proposé que le manque, car je ne serais même pas dans les phrases de mon livre.
Que si parfois on me découvrait au travers de phrases justement trop miennes, comme un peu de lumière qui passerait au travers des plus fines meurtrières d’un château, il ne faudrait pas s’en moquer; et ma victoire pour autant ne s’inverserait pas en défaite. Songez que s’il y a des meurtrières, c’est qu’il existe des murailles, et que j’ai donc réussi à les édifier promptement.
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Sur le quai opposé, j’ai reconnu Guillermo. Il avait dû boire autant que moi, parce qu’il s’essayait encore à quelques pas de danse. Il m’a souri dès qu’il m’a vu. Il m’a crié: «Si ton métro passe avant le mien, tu m’invites chez toi. Sinon, je rentre seul. D’accord?» J’ai refusé d’un signe de tête. «Mais tu n’as pas le choix!» Pour me provoquer une dernière fois, il a déboutonné sa chemise et il l’a enlevée et il est resté ainsi, torse nu, sur le quai du métro. Comme il contractait trop ses abdos, on devinait qu’il posait, blagueur, et j’en souris encore. Nous sommes restés face à face quelques minutes, où nos regards se sont croisés et se sont affrontés encore une fois; mais les rails ont grondé; un métro arrivait. Guillermo a hésité, il a tourné la tête: c’était son métro. Il avait perdu et il le savait. Son corps frissonnait un peu. Bien sûr il avait froid, torse nu: mais il ne s’est pas rhabillé. Tout en haussant les épaules, il m’a soufflé: «Tant pis, adieu», d’une voix un peu trop belle, et j’ai voulu le corriger, parce qu’il est italien et qu’on ne prononce pas un mot si définitif et si bêtement romantique quand un métro arrive… Mais justement: Guillermo avait fait beaucoup de progrès en français, et je n’avais plus rien à lui apprendre. Il s’est avancé sans prudence, comme pour venir vers moi, en mordant la ligne de sécurité. Il ne me souriait plus. Il était plus beau que jamais; plus beau qu’en plein jour. Je me disais: il n’est peut-être pas trop tard pour dormir avec lui… Mais il était trop tard. Guillermo est un danseur, il n’a pas fait de faux pas. Son pied a débordé du quai. Évidemment, la rame qui entrait dans la station freinait, mais Guillermo s’en moquait bien. Guillermo ne me souriait plus. Guillermo ne me regardait plus. Guillermo n’était même plus sur le quai…
Guillermo avait plongé.
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