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Collection DÉTOURS

Laurent Nunez Les récidivistes

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dans Technikart (Emilie Colombani)
dans Lire (Baptiste Liger)
dans L'Humanité (Alain Nicolas)

POLITIS
(26 août 2008)

UNE BELLE PATTE

Avec « les Récidivistes », Laurent Nunez s’impose comme un véritable écrivain dès son premier roman. Cette autobiographie d’une forme particulière est pétrie de sa mémoire de lecteur.

Tout, a priori, nous détourne de la littérature. Ladite « rentrée littéraire », lancinante, radotante, écœurante avec sa mise sur le marché de vanités plus ou moins commerciales mais en grand nombre, que concluent de vils prix voués aux cadeaux pour les étrennes. Les médias, qui se félicitent de la profusion éditoriale pour mieux faire leurs choux gras de quelques «vedettes», sans doute ces mêmes dix «immanquables (sic)» (Angot, Rolin, Millet...) dont Livres-Hebdo, l'intrépide journal de la profession, nous révélait, dans son numéro du 27 juin, qu'ils nourriraient «toutes les conversations» (ce «toutes» est délectable... ). Et puis notre époque moderne bien sûr, soumise à la vitesse, à l'image, à l'interactivité, à tous ces poncifs qui font le bonheur des journalistes en mal de copie, pour qui la littérature est un vague souvenir télévisuel dont la figure de cire se nomme Bernard Pivot.
Mais parfois se produit un heureux événement. On rencontre un livre qui nous y ramène, à la littérature. Sans discussion et en plein dedans. Les Récidivistes, de Laurent Nunez, est de ceux-là. On s'en rend compte presque immédiatement. Suffit de lire les premières pages. Là, d'emblée, quelque chose agit, une voix se fait entendre. Loin de la production courante. Loin des phrases sous vide ou des écritures naïves, Il y a là de la nécessité et, déjà, une patte et une pâte, de la souplesse et de l'aisance, et quelque chose qui pourrait s'appeler une conscience (quand tant d'«écrivains» sont totalement inconscients de ce qu'ils font; certains, même, s'en flattent...).
«Déjà », disions-nous. C'est que les Récidivistes est un premier roman. Alors là, c'est encore plus fort! Débarquer, comme ça, avec un tel roman! Mais Laurent Nunez, 30 ans, ne débarque pas. Le garçon est pétri de littérature, et sa mémoire de lecteur remonte à loin, à très loin…
Mais reprenons. Qu'est-ce que les Récidivistes ? Un roman autobiographique. D'un genre particulier. Le narrateur, Laurent, y emprunte la voix de quatre écrivains (très) confirmés, Pascal Quignard, Marguerite Duras,Marcel Proust et Jean Genet, pour se raconter. Sur le papier, ça paraît ultra-référencé. Seuls ceux qui ont lu ces quatre auteurs seraient-ils susceptibles de trouver de l'intérêt aux Récidivistes ? Certainement pas. Rien de plus limpide que ce roman. Son érudition, réelle, n'est pas un obstacle, mais une source de plaisir. Plaisir de reconnaissance (où les clins d'œil humoristiques sont nombreux) pour les lecteurs de Quignard, Duras, Proust et Genet, plaisir de la mise en appétit de lecture pour les autres. Surtout, les Récidivistes ne pastiche ni ne parodie, encore moins ne plagie.
L’œuvre est bien celle, singulière, d'un jeune homme d'aujourd'hui, avec ses interrogations,ses angoisses et ses tourments sentimentaux. Seulement, ce jeune homme a beaucoup lu, au point de donner l'impression aux autres d'avoir tout lu. Et le fait d'être tombé tout petit dans la marmite de la lecture lui a donné non seulement l'envie d'écrire à son tour, mais des idées sur la littérature. Qu'il a formalisées il y a deux ans dans un essai, Les Écrivains contre l'écriture (1900-2000), préface de son roman, tant celui-ci semble en être la continuation fictionnelle (aux éditions José Corti. Nous l'avons, pour notre part, lu a posteriori. Ce qui n'enlève rien de son intérêt).
Au cœur de cet essai, la conviction que les écrivains qui décrient la littérature (et qui cherchent, tiens, tiens, à nous en détourner, mais leur légitimité est autrement plus forte que la «rentrée littéraire» ou la société moderne, puisqu'il s'agit, par exemple, de nombre de surréalistes, Breton en tête, mais aussi de Valéry ou de Cioran) ne sont pas cohérents. L'appel à Ia nouveauté, le refus du style et de la bibliothèque, la valorisation de la sincérité et de la spontanéité des « non-écrivains», de la part de ceux que l'histoire littéraire a nommés les «Terroristes» dans cette querellle aux camps parfois fluctuants, apparaissent comme des impostures aux yeux de Laurent Nunez, qui trouve à ses côtés Paulhan ou Blanchot. Celui qui, alors, était un futur romancier, le démontre brillamment, et, assumant la dimension répétitive, sinon récidiviste, de la littérature, pousse son raisonnement jusqu’à l'extrême: «Nul n'est si doué ni si impersonnel qu'il réussisse à reproduire très fidèlement le style d'un autre sans y mettre surtout du sien : et c'est dans cet échec mimétique que se tient joyeusement la littérature», écrit-il.
Ces propos se retrouvent mot pour mot dans les Récidivistes : à la fin de la troisième partie, celle qui résonne avec Proust et la Recherche, quand, à Laurent le narrateur, se révèle la forme que prendra le livre à écrire. Forme que Laurent Nunez, l'auteur, a respectée. Les Récidivistes est donc le prolongement logique, l'application pourrait-on dire, d'une théorie esthétique préalable – ce qui n'est pas si courant, et là encore rappelle Proust et son Contre Sainte-Beuve avant-coureur. Un premier roman en forme d'expérimentation, dont Laurent Nunez pouvait sortir avec les honneurs ou couvert de ridicule.
Ce sont les honneurs, donc. Dans les pas savants et fragmentés de Quignard, Laurent décrit la dépression dans laquelle, à 23 ans, il s'est enfoncé après la rupture provoquée par sa petite amie, et la vaine fuite hors du temps qu'il a recherchée. Avec l'épaisseur imperceptible du mystère chez Duras, il relate une rencontre avortée avec un homme. Il reprend la cathédrale proustienne pour montrer comment l'écriture a émergé en lui à partir d'un malentendu amoureux. Enfin, la sensuelle crudité de Genet lui permet de raconter le suicide d'un de ses amoureux, en face de lui, dans le métro parisien.
Encore une fois, Laurent Nunez ne singe pas. Il fait résonner sa partition à partir d'armatures déjà existantes qui, parce qu'elles sont au nombre de quatre, empêchent d'autant plus que s'impose un «modèle». Peut-être, dans un ou deux romans, n'aura-t-iI plus besoin de celles-ci. Pour l'heure, ce qui se crée dans l'écart entre le déjà connu et l'inédit est d'une vigueur, d'une richesse et d'une sensibilité peu communes. Les Récidivistes pétille d'intelligence autant que de bonheurs d'écriture. En émane le portrait moral et sentimental d'un jeune homme au tempérament à la fois solitaire et volage, enclin à des élans sincères, entiers, sans arrière-pensée, et donc d'autant plus douloureux quand ceux-ci sont déçus. L'ironie en est rarement absente, ce qui détourne heureusement du drame, même si dans la dernière partie, cinglante, la tragédie surgit de manière abrupte.
Mais surtout, ce qui ressort des Récidivistes, c'est, déjà, le talent d'un écrivain. Qu'il raconte l'histoire de Robert Wilson et Arno Penzias, qui, en 1965, ont par hasard découvert le principe d'un stéthoscope géant capable d'entendre les premiers battements de l'univers, qu'il s'attarde sur l'ambiance d'un café ou qu'il parle de la lecture, Laurent Nunez, jamais, n’est anodin. On attend la suite avec impatience.

CHRISTOPHE KANTCHEFF


LE MATRICULE DES ANGES

Narcisse inversé

Comment rester celui qu'on a été tout en cherchant à devenir les autres ? Ou comment Laurent Nunez est devenu écrivain.

Après avoir consacré un essai aux écrivains qui médisent de l'écriture, à ceux que Paulhan appelait les Terroristes (Les Ecrivains contre l’écriture, José Corti voir Lmda N°75) – et montré combien cette Terreur contrôlée et gérée, pouvait être l'un des plus puissants moteurs de la littérature, Laurent Nunez ne pouvait mieux parapher sa démonstration qu'en nous proposant un roman, son premier, à 30 ans. Ne serait-ce que pour prouver que, malgré tout, la littérature se porte bien et a encore de beaux jours devant elle. C'est l'autobiographie d'un jeune homme d'aujourd'hui, l'histoire de Laurent qui a quitté sa ville natale, Orléans, à cause d'une fille et qui quitte l'Espagne puis Paris à cause d'un garçon, pour revenir à Orléans. Un jeune homme qui n'arrive pas à aimer, se débat avec «le dégoûtant petit besoin d'être aimé », ne comprend rien aux labyrinthes de la casuistique amoureuse et qui, voulant écrire décide de relater les épisodes les plus marquants d'une vie secrètement aimantée par ce désir d'écriture.
Roman éminemment proustien, hanté par l'expérience traumatisante de la dépossession (omniprésente, l'ombre de Jacques Borel), par le problème de la sincérité – les rôles que jouent les gens, les masques –, et par la recherche d'une tierce voie entre le taire et le dire. Mais derrière la relecture-écriture de ce qui fut, Les Récidivistes est le récit de la progressive prise de conscience de ce que le narrateur doit écrire – et comment il doit l'écrire. Une manière de Temps retrouvé, de mise an perspective, et en corrélation, d'un étoilement de circonstances et de figures, d'épreuves et de rencontres, dont les croisements et les rappels font de la vie ainsi relue l'équivalent d'une sorte de texte.
Mais quelle voix choisir? Quel ton pour dire le temps quand il ne passe pas, la soif terrible des rencontres, les souvenirs dont on ne se souvient pas, les mensonges ou l'insistance des affects ? Comment accéder à cette forme d'expérience littéraire qui consiste à «se dévêtir jusqu’à n’être plus rien, jusqu’à ne plus avoir de vie que celles des autres – et encore, décousues, improbables, échouées»?
En disant tout, décrète le narrateur. En reprenant, altérant, imitant. Passer de soi à l'autre, se perdre tout en se conservant. Étudier les autres et ce qu'ils altèrent en moi. La reproduction de l'autre, ce n'est pas l'autre reproduit (...). C'est la réalisation totale de l'alter ego – oxymore délicieux. C'est Narcisse inversé ».
Alors, la fin justifiant les moyens – et parce que écrire c'est relier, parce que la littérature «ne reproduit pas le monde» mais est «un monde à soi», Laurent Nunez a choisi d'altérer d'autres écrivains, ceux qu'il aime – Quignard, Duras, Proust, Bord, Genet. Empruntant leur voix – «Le masque d'encre qu'on porte comme au théâtre - la persona - est toujours sincère, puisque c'est le masque qu 'entre mille on a choisi» –, il les oblige à parler dans ses écrits, à s'insinuer dans ses propos. C'est que l'écriture n'est que reprise, que la littérature ne fait que redire, mais à la façon de la spirale, en se répétant sans se rejoindre, en faisant sans refaire: «elle se récrit sans réécrire». Ne sachant que trop combien tout écrivain se pastiche – «car l'absence de pastiche impliquerait une trop grande variété de ton à l'intérieur de ses ouvrages» –, et bien conscient du fait que personne ne répète (Proust ou Millet imitant Saint-Simon font du Proust ou du Millet), Laurent Nunez en fait le socle de son envol littéraire. «Nul n'est si doué ni si impersonnel qu'il réussisse à reproduire très fidèlement le style d'un autre sans y mettre surtout du sien et c'est dans cet échec mimétique que se tient joyeusement la littérature.»
L'important n'étant pas d'inaugurer mais d'exceller (Caillois), force est de reconnaître que Laurent Nunez maîtrise brillamment la matière de son premier roman, parvenant à donner aux événements d'une vie un sens original, et à son entrée en littérature un éclat certain.

RICHARD BLIN

CHRONIC’ART
(octobre 2008)

Avec Les Ecrivains contre l'écriture (José Corti) Laurent Nunez avait écrit une sorte de préambule à son oeuvre : cet essai démontait le romantisme naïf d'une écriturespontanée, innovante, libérée de la rhétorique, instinctivement singulière. C'est à partir de ces conclusions que, à 30 ans, Nunez nous offre son premier roman, précisément élaboré en poussant à son terme l'idée d'une littérature consciente de ses artifices, assumant ses influences et sa redite. C'est donc en adoptant le style de quatre de ses auteurs préférés (Quignard, Duras, Proust et Genet) qu'il tente un récit – autobiographique, se disant lui-même par la voix des autres, dans un livre éclaté mais structuré autour de quelques séismes relatifs à la passion, au désir, à la désillusion, à une femme puis à de nombreux hommes. Parallèlement à cet échec des passions se creuse cette autre passion, celle d'écrire, tout aussi torturée, angoissante, tenace et traîtresse. Mais qui, elle, sera féconde de ce roman d'une tenue remarquable, d'un style classique, riche, précis, tendu, tout en étant amarré à d'autres, si célèbres. Sublimation de l'échec, accomplissement de la fusion ratée des corps par la fusion des voix, dénudement réussi par les masques assumés: l'écriture de Laurent Nunez se définit elle-même à partir d'une dynamique paradoxale. Il y a chez ce jeune auteur trop de maîtrise et de lucidité pour qu'on le qualifie de vulgaire plagiaire, mais sans doute pas encore assez pour que l'ensemble du livre, diffracté, annoté,intégrant parfois ses étapes d'écriture, parfois vain, long ou un rien artificiel, démontre parfaitement la pertinence de son étrange stratégie. Laurent Nunez n'en est pas moins un auteur à suivre, un nouveau venu des plus sérieux qui, déjà, affirme sa rigoureuse sincérité par els étonnants moyens d’un prestidigitateur.

R.S.

TECHNIKART
Laurent Nunez petit prof devenu grand

En mariant l'intime et le pastiche, ce prof trentenaire ringardise en un roman l'autofiction

Comment ecrire quand on a le dégoût des mots? Cette contradiction apparente n'a pourtant pas rebuté Laurent Nunez, puisqu'il lui a consacré son mémoire de DEA. De toute façon, ce jeune prof de Lettres n'est pas à un paradoxe près. Lorsqu'on a entendu parler de lui pour la première fois, c'était à l'occasion de la parution en 2006 d'un super essai, «Les Ecrivains contre l'écriture». Tentez d'analyser ce titre, vous avez trois heures.
Remarquez, publier un texte de référence chez le très exigeant José Corti, alors qu'on a à peine 28 ans, ça vous pose un homme, même si ça vous colle d'emblée une image de finaliste aux «masters» de «Questions pour un champion». On ne sait pas si Laurent Nunez a déjà croisé Julien Lepers, toujours est-il qu'en cette rentrée, ce surdoué nous offre un premier roman étourdissant, «Les Récidivistes» mais forcément moins glamour d'un point de vue médiatique.


VIE SENTIMENTALE

Son éditeur, Champ Vallon, n'a pas la puissance de frappe d'un Gallimard; son livre n'a pas un pitch sociologisable comme «La Meilleure Part des hommes» de Tristan Garcia; l'auteur n'a pas, non plus, un réseau de copains journalistes et un profil pour jouer les bimbos dans les magazines féminins. Pourtant, on fait face à de la vraie, bonne et belle littérature – là encore placée sous le sceau de l'antinomie. «J'ai essayé de remplir une case vide de la théorie littéraire en réunissant l'autobiographie, réputée pour être une sorte de communication totale et confiante avec autrui, et le pastiche, soit le genre le plus artificiel», explique-t-il.
Explication: dans «Les Récidivistes», Laurent Nunez nous raconte sa vie sentimentale en quatre parties, qui reprennent chacune les codes d'un grand écrivain: le souvenir d'un amour de jeunesse, Fanny, est marqué par l'influence de Pascal Guignard; un certain Cédric est évoqué à la manière de Duras; les réminiscences d'un dénommé Frédéric rappellent certaines pages de Proust; Jean Genet, enfin, devient le funeste parrain du destin de Guillermo.


«LA LIBERTÉ INQUIÈTE»

Décrit de celle manière, on imagine un objet théorique pour garçons intello-sensibles. Pourtant, Nunez nous offre un autoportrait qui touche à quelque chose de générationnel aussi. L'analyse le touche. «Je pense que je fais partie de cette génération que la liberté – sexuelle, sociale, sentimentale – inquiète. Nous avons obtenu cette libération que nos aînés demandaient mais elle pèse lourd et nous ne savons pas quoi en faire. Qui peut être sûr de son identité après la psychanalyse et la sociologie, après Lacan et Foucault et Derrida?»
Alors, on peut lire «Les Récidivistes» tout simplement comme un grand roman d'amour. «Le terme est galvaudé, il fait sourire, ridiculisé dans notre société, parce qu'il est repris par des auteurs très niais et des collections illisibles. Qu'importe: je veux bien l'assumer.» Marc Lévy n'a qu'à bien se tenir.

Emilie COLOMBANI

«Je n'aime pas beaucoup le terme d'autofiction, car je ne suis jamais arrivé à lire les auteurs contemporains qu'en range dans cette catégorie. J'y vois trop de narcissisme. Et puis, il y a "fiction" dans le mot, et ce que le raconte n'est pas une fiction,hélas. Néanmoins, j'aimerais forcer le lecteur à réfléchir à sa vie, à s'interroger sur celui qu'il est. Tout le monde réve de devenir quelqu'un d'autre. Mais qui, franchement, a essayé?»

LIRE
(octobre 2008)

Amants de passage

Une autobiographie tient parfois dans une simple accumulation de prénoms. «Jérôme, Cédric, Denis, Aurélien, Fabrice, Léo, Christophe, Fabien, Eric, Thomas, Sylvain, Romain, Samuel, Pascal, Alain, Jean-Sébastien, David, Florent, Vincent, Paul, Cyil, Guillaume, Franck, Hervé, Jean, Simon, Nicolas, Raphaël, et Yann, et Pierre, et Maxence : voilà qui est fait, épelé, mon passé, égrené, le chapelet des prénoms, mais déjà oubliés, inconnus désormais; car qui sont-ils, ces garçons, maintenant? Où sont-ils à présent? J'ai beau fermer les yeux, il ne me reste d'eux que quelques phrases, des parfums et des gros plans: un carré de peau, une épaule, quelques torses, quelques cuisses. C'est le règne de l'équarrissage. » Celui qui parle est un jeune homme mélancolique, un peu dépressif, dont on comprend bien vite qu'il ressemble beaucoup à l'auteur, Laurent Nunez. Ce fin lettré cherche à trouver la meilleure façon d'évoquer tous ceux qu'il a croisés, qui l'ont marqué. Chaque relation étant unique, peut-on la restituer avec les mêmes mots, la même forme littéraire? Le narrateur s'inspire alors de Duras pour parler de Cédric, il joue avec l'esthétique proustienne lorsqu'il songe à Frédéric et pense à Genet quand il se souvient de Guillermo. Remarqué grâce à un formidable essai (Les écrivains contre l'écriture, paru en 2006 chez José Corti), Nunez réussit avec Les récidivistes un premier roman impressionnant, hors de toutes les modes, dont la richesse théorique n'étouffe pas une émotion à vif. Ce jeune professeur prouve que la littérature de l'intime peut être passionnante, lorsqu'elle ne se résume pas à un vulgaire déballage du quotidien...

Baptiste LIGER

LE MONDE
(5 septembre 2008)

Au lieu d'oublier tout ce qu'il avait lu pour tenter de « faire du neuf» avec son premier roman, Laurent Nunez a convoqué et ordonné ses vastes connaissances littéraires en vue d'un surprenant exercice ludique et autobiographique. Loin de tout modèle ou tendance actuelle. Auteur d'un essai assez remarquable, Les Ecrivains contre l'écriture, 1900-2000 (éd. José Corti 2006), montrant une littérature « qui se rebelle et s'attaque elle-même, qui éloigne l'écrivain du piédestal où il étairjuché », Nunez a convoqué Quignard, Duras, Proust, Genet et Gide, non pour se cacher derrière eux mais pour s'y retrouver, ou s'y perdre, avec tout son désarroi et son mal-être. Au-delà des réjouissants pastiches, au-delà même de l'exercice érudit et de sa possible vacuité, une voix encore brouillée, parasitée par mille réminiscences, force l'écoute et l'attention.

Patrick KÉCHICHIAN

TÉLÉRAMA
(25 octobre 2008)

Le narrateur aima une femme, passionnément, puis beaucoup d'hommes, en passant. Le passé simple s'impose pour dire cette époque révolue, que seul un indéfectible amour pour la littérature fait survivre au présent. Le temps qui nous est compté arrange tout, pour le causeur qui chuchote dans ces pages : « Le monde des sentiments devrait nous être sans valeur parce qu'il est vacillant, fluctuant, illusoire, et ce n'est pas aimer quelqu'un que l'aimer pour quelque temps. Que me fait quelque chose qui n'est pas éternel ? » Dans le corps trapu de cette autobiographie captivante, les souvenirs sont des veines apparentes qui dessinent leur cours labyrinthique à la surface des choses.
Laurent Nunez aime fureter dans la mémoire, s'y perdre, s'y exiler. Il cherche autant la vérité que le flou, jusqu'à trouver l'extase dans la combinaison des deux. La contradiction le fascine. Avant ce premier roman, cet auteur de tout juste 30 ans consacra d'ailleurs en 2006 un brillant essai à la « littérature salamandre », cette façon qu'ont certains auteurs de maudire leur art (Les Ecrivains contre l'écriture, éd. José Corti). Laurent Nunez n'est pas guetté par cette tendance à l'autodénigrement. L'écriture le comble, au contraire. « Je n'ai jamais tant joui que dans ma dépression », imprime-t-il sur ces pages qu'il compare au grain de sa peau, « difforme après l'usure des baisers ».
A quoi ressemblait vraiment Fanny, amour de jeunesse parti sans laisser d'adresse ? Et ces amants consignés sur des carnets, ont-ils vraiment existé ? Il répond par libre association, convoquant citations, contes, aphorismes et divagations impulsives. Une forte émotion sourd de cette tentative de s'insérer dans une chaîne humaine, de traquer dans l'expérience des autres une communauté de sentiment. Mais plus poignant encore est son espoir de se dissocier du destin collectif. Il y parvient avec ce journal intime qui ne ressemble à aucun autre, à la fois érudit et accessible, d'une grande profondeur.
 

Marine LANDROT

LE MAGAZINE LITTÉRAIRE
(novembre 2008)

Ecrire c'est avoir lu, et élu des modèles. Pour rédiger son premier roman, Laurent Nunez a décidé de jouer à l'homme aux rapts. Plutôt que d'imposer sa propre voix, ce jeune homme doué a décidé de livrer son autobiographie en s'abritant derrière quatre maîtres auxquels il emprunte tour à tour la manière: Pascal Quignard (dont il nous offre d'ailleurs un pastiche inédit, p. 100 de ce numéro), Marguerite Duras, Marcel Proust et Jjean Genet. Le mimétisme assumé avec ces plumes vénérées nourrit l'évocation des premières amours, de la perte, de l'errance de l'être jusqu'à la difficile vocation d'écrire. Un tel jeu de la transparence est cependant rare, et le résultat étonnant. Le talent de Laurent Nunez est de ne pas sacrifier au simple pastiche, mais à l'hommage qui n'oblitère qu'en apparence son chant singulier: façon élégante, ludique, pudique de marquer l'écart entre l'expérience vécue et sa recréation littéraire qui est toujours affaire de forme. Avant, on le lui souhaite, de voler de ses propres ailes.

Bernard FAUCONNIER

MARIANNE
(par Joseph Macé-Scaron)

 Premier roman, coup de maître

Qu 'est-ce qu'un écrivain? « Pas un castrat ni un jongleur; pas un bel objet plein d'éclat enchâssé dans la couronne des princes; pas une maquerelle, pas un chambellan du verbe, pas un commis aux jouissances; rien de tout cela mais un esprit – un fort agrément de sensibilité et de raison à jeter dans la pâte humaine universelle pour la faire lever. » Cette longue citation est empruntée à Pierre Michon qui, dans les Onze, esquissait ainsi le portrait d'un auteur du XVIIIe siècle. Cette définition s'applique parfaitement à Laurent Nunez, qui publie les Récidivistes. Premier roman. Coup de maître.
Où s'en vont ceux que l'on a aimés? Où vont leurs soupirs, leurs baisers ? Pourquoi se souvenir de ce corps en particulier quand tant de corps vont dans le grand équarrissage de l'oubli? Pourquoi le romancier, ce grand explorateur du cœur humain, est-il incapable de deviner que celle ou celui qu'il tient dans ses bras a déjà fui ? Pourquoi effaçons-nous des sentiments si forts « qu'on croyait que le cœur en allait éclater » ? Et qu'est-ce donc qui se joue dans nos rapports avec les autres, dans notre rapport avec l'Autre ? Les Récidivistes narrent l'histoire d'une initiation sentimentale et littéraire à travers les voix de quatre écrivains: Quignard, Duras, Proust et Genet. Lorsqu'on a écrit ces lignes, on a limité ce roman à un exercice de style. Et c'est vrai que la virtuosité de Nunez nous éblouit. « Son» Quignard où le narrateur conduit une enquête sur le temps est supérieur à un» bon Quignard ». Les aphorismes («On ne voit bien qu'au travers des meurtrières»), les brefs récits ou contes qui jaillissent dans cette partie sonnent juste. Et permettent à Nunez de voguer des jours perdus du calendrier à la légende de l'angarok en passant par saint Sébastien. Au moment où commence le roman, le narrateur, ou Laurent Nunez (car nous avons avec ce livre la preuve vivante de ce qu'est une véritable autofiction, c'est-à-dire l'inverse du déballage de mille petits secrets insignifiants), s'interroge sur la perte de Fanny et sa participation à la grande ronde des nuits où s'affichent les visages de «Jérôme, Cédric, Denis, Aurélien, Denis, Léo [...]». On ne saura pas pourquoi Laurent se tourne vers les garçons. «Je contredis d'avance les jeunes psychanalystes qui estimeront que c'est à cause de cette femme [...], vous n'avez pas le droit de parler de la flamme tant que je n'aurai pas vu vos deux mains entièrement brûlées. a Nous ne sommes pas ici dans la psychologie de comptoir, et c'est tant mieux, mais dans l'exploration de l'intime, et c'est heureux.
La figure de Cédric lui fait emprunter la voix de Duras. Pas la Duras de M.D. qui donnait à la fin de sa vie l'impression d'imiter Yann Andrea. La Duras en majesté. Et là, encore une fois, l'absolue justesse des sentiments de cette brève non-aventure nous saisit. Nunez n'est pas sensible... Tout est à vif chez lui. La lecture des écrivains n'est que de la gaze posée sur ses brûlures... Au fond, Quignard, Genet, Rimbaud, Martial, quelle importance? «J'ai toujours senti qu'un même texte s'effilait à travers eux. » Il faut bien reconnaître qu'il a raison, puisque le miracle de l'auteur est de finir par nous faire oublier les voix de Quignard, Genet... pour ne plus nous faire entendre que la sienne, si singulière, teintée de l'humour des romantiques noirs.
Communauté des écrivains quand on chercherait en vain une communauté des sentiments. Lire, c'est se préserver du temps. Ecrire fait vieillir, dit-il. L'écriture chez Nunez est une extension de la personne, une prolongation de tous nos organes. Pour le meilleur et pour le pire. Ecrire nous rattache à la vie, à l'émotion, mais aussi au désordre.
Le sublime, ici, c'est la proximité permanente de la chute. C'est aussi cela l'appel du vertige: s'abîmer au néant. Ce néant court comme un fil rouge tout au long du roman. Il ne s'agit pas du néant social, cette conviction de n'être rien et de vouloir devenir quelque chose, ou quelqu'un – un écrivain, par exemple –, ni même de la mort qui menace – avec ce pastiche dans le pastiche de la mort de la grand-mère ou le plongeon de Guillermo, l'amant mal-aimé. Non, c'est la découverte de la vacuité même de l'objet du désir. La scène au cours de laquelle le narrateur fait regarder à sa famille une comédie américaine où, à la fin, les deux amants séparés ne se retrouvent pas ; cette scène qui a une fin si éloignée du happy end classique, déclenchant ainsi les hurlements de protestation des proches, est significative. Pour Nunez, c'était un film très optimiste (« au sens où il montrait qu'on pouvait se délivrer d'un amour, fût-il considéré comme le plus beau, et parfois même le dernier»). Certains lecteurs estimeront que cet optimisme-là est bien désespérant. Mais tous penseront que ce roman est surtout désespérant par tant de dons si insolemment déployés.

Joseph MACÉ-SCARON

L'HUMANITÉ
(par Alain Nicolas)
le 4 décembre 2008

 Lecture faite, persiste et signe

Si c’est ainsi qu’on nomme ceux qui persévèrent dans le crime, on doit s’interroger sur ceux qu’a commis Laurent Nunez. Lecteur endurci dans son vice, il ne se contente pas de lire « comme on meurt et comme on jouit », mais se fait écrivain. Un écrivain dont le projet, « écrire sur soi », sera le plus personnel et le plus impersonnel qui soit. Sa vie en sera l’aliment, et celui qui va l’écrire disparaîtra derrière les écrivains qu’il « imitera ». Imiter ? Le verbe ne convient pas pour ce qu’entend faire ce narrateur paradoxal. Parodie ? Pastiche ? Plagiat ? Emprunt ? Rien de tout cela, ou bien tout à la fois. Une manière de pousser l’admiration trop loin, d’aller au-delà de la crainte révérencielle devant les insurpassables modèles que rencontre celui qui a trop lu. Plutôt que de prendre acte de son impuissance à les égaler, il va, détournant les gestes du copiste, les « reprendre ». Pourquoi pas ? Pourquoi refuser de considérer les grands textes comme des matériaux ? Bien sûr, il n’est pas le premier. Sauf que là où la plupart des écrivains pratiquent l’art de l’allusion, de la référence ou du clin d’oeil, Laurent Nunez néglige la complicité cultivée et se coule dans le texte des autres, en un geste dont on ne sait s’il procède d’une modestie maladive ou d’un orgueil fou. Convoquant ainsi quatre écrivains qu’il a
aimés, il compose avec leur oeuvre, qu’il récupère sans rien laisser de la langue à la structure, un roman étrange, entre collage et ready-made.
Un roman qui assume, outre cette volonté d’enfouissement de l’auteur derrière ses aînés, une hétérogénéité radicale. Comment faire tenir ensemble quatre auteurs aussi dissemblables que Pascal Quignard, Marguerite Duras, Proust et Genet ? Peut-être en se servant de chacun d’eux pour présider à un moment différent de l’itinéraire du narrateur.
Récidivistes n’est pas une suite de morceaux de bravoure exécutés par un virtuose du pastiche. C’est un « vrai » roman, un roman de formation, dont l’enjeu est l’entrée dans la vie, et la littérature, d’un jeune homme. Amours, lectures, rencontres, études, écriture, le parcours est celui de bien des écrivains, et le roman ne cache pas sa dimension autobiographique. Mais sur ce fil conducteur, à chacune des étapes cruciales de l’itinéraire, un auteur attend le lecteur. Comme si à chaque stade correspondaient une idée, une tonalité, un territoire littéraire différent.
Au début, le narrateur tente de retrouver le souvenir sensible de « la plus belle époque de (sa) vie », celle où il vit avec une jeune fille, Fanny. Trois carnets de deux cents pages ont été écrits, censés éterniser ces deux années. Pourtant, plus rien dans sa mémoire propre ne garantit la véracité de ces pages qu’il ne peut pourtant mettre en doute. Commence alors, dans le style des « petits traités » de Pascal Quignard, une longue méditation sur l’oubli et la mémoire, ainsi que sur le temps, qui rend chacun étranger à ce qu’il a été. Cette première partie, « Kronos », essai érudit et brillant, qui mêle souvenirs et lectures, pages de carnets et anecdotes de la vie littéraire, conduit à poser le problème de l’autre en soi. « Nous ne sommes pas nous-mêmes », reconnaît le narrateur. Tous les mots que nous prononçons ont déjà été dits, écrits. Nous devons apprendre combien il peut être « parfois joyeux de devenir un autre ». Ce manuel d’« altérologie » va ainsi servir d’ouverture à ce roman de formation.
Il se poursuivra avec Marguerite Duras qui préside à un roman du désir qu’il a toujours fallu qu’on lui « dénonce » à lui-même, celui d’un jeune homme, élève policier décathlonien. La partie centrale emprunte la structure de la Recherche, jusque dans son découpage en chapitres, calqué sur celui des volumes de l’oeuvre de Proust.
On peut s’amuser de voir à quel point la narration d’un épisode bref, enclos dans un temps de vacances, peut se couler dans le long récit d’une vie. On comprend là que le mimétisme n’est pas où l’on croirait. On retrouve l’acuité de l’observation du théâtre social, les affres de la jalousie et des incertitudes du coeur. Mais plus que cela, plus encore que le travail d’écriture qui s’appuie, sans les imiter sur les phrases de Proust, qui lui-même jouait avec Saint-Simon ou les Goncourt, c’est la révélation du projet littéraire qui constitue le moment clé du livre, son pôle magnétique qui appelle l’auteur à tous les sacrifices.
L’émouvante et brève fin « genétienne » expose les termes de ce pacte avec le diable qu’a conclu l’auteur, et qu’il paye au prix du sang et du deuil. On a assez loué la virtuosité de Nunez pour y revenir, même pour rappeler que cette maîtrise est celle d’un premier roman. Mais on retient ses applaudissements. Lecture faite, on oublie la performance, sauf à reconnaître que la plus brillante est celle de faire de tout ce savoir un écrin pour la plus sincère des émotions.

Alain NICOLAS

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