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Collection DÉTOURS

Dominique PAGNIER La diane prussienne

LIVRES HEBDO
(7 décembre 2009)


La déesse de l'Allemagne merveilleuse
LA DÉESSE DE L'ALLEMAGNE MERVEILLEUSE

Les Lumières s'achèvent, le romantisme commence: la Révolution et l'Empire bouleversent l'Allemagne. Dominique Pagnier y campe l'intrépide et mystique personnage de Christiane Räntz nimbée d'humour et de poésie.
C'est le temps de l'Allemagne des 1 255 évêchés, baillages, margraviats, principautés et autres abbayes. Les pasteurs y ont à la fois l'âme tendre, la fermeté biblique et l'optimisme de la raison. Les vieilles personnes regardent avec bonhomie des jeunes filles chlorotiques aux rêves éperdus et des jeunes gens à l'âme lyrique se suicidant d'amour et de mélancolie avec le pistolet de Werther. Les ciels y sont d'un bon bleu de faïence, les arbres parfumés et les hivers cristallins.
Dominique Pagnier campe dans ce décor le personnage musical, angélique et guerrier de Christiane Räntz (1778-1831) dont il nous raconte l'intrépide innocence. Il s'inspire, dit-il, de Vie légendaire de Christiane Räntz, dite la Diane prussienne rédigé dans les années 1880 par un certain Wendelin Hohl qui avait connu, dans sa jeunesse, à Francfort, la sublime sylphide. C'en était fini, hélas, au temps du vieux Wendelin, de cette fraîcheur allemande incarnée par Christiane: on élevait maintenant des statues géantes de Germania avec le bronze des canons Krupp. Et l'on était loin de la jeune fille qui bondissait vers les étoiles sur les toits de la ville dans les années 1780, composait les poèmes de sa Buanderie mystique, et voyait tomber en papillotes par les fenêtres les brouillons dans lesquels Hölderlin griffonnait ses premières stances visionnaires annonçant le retour des dieux de la Grèce…
«Le personnage, confie l'auteur, est imaginé à partir des béguines rhénanes du Moyen Age (j'ai bricolé leurs poèmes et carrément écrit des pastiches pour en faire ceux de Chistiane Räntz), des guerrières des corps francs prussiens de 1813 (Eleonore Prohaska, Luise Grafemus, etc.) et aussi d'une poétesse contemporaine que je connais mais dont j'ai promis de ne pas révéler le nom. Il est donc inventé autant que peut l'être un personnage de roman.» Nous voici donc au temps de Goethe, de Kleist, de Beethoven et de Schubert. Tandis que s'effondre l'Allemagne des cordonniers-poètes illuminés de Silésie et que naît, contre la France, un nationalisme qui lui emprunte ses poses romaines et ses prétentions grecques pour recréer un passé formidable entre les contes merveilleux et la légende épique. Christiane traverse tout cela, domestique, dame de compagnie, poétesse, religieuse sans congrégation et membre des corps francs levés par les ligues étudiantes prussiennes pour faire la révolution romantique contre la République classique.
Fille d'un metteur en scène et d'une comédienne, Christiane est «Christ-Diane». Sa mère est morte en scène, emportée par la chute d'un décor tandis qu'elle incarnait Artémis. La petite fille rêve son existence froide et blanche d'anorexique sous le patronage de la dangereuse déesse, vierge et archère, ainsi que sous celui de la non moins sublime Vierge à l'étoile, protectrice du Saint-Empire romain germanique. Ainsi traverse-t-elle l'histoire de l'Allemagne, fascinée par l'humble nature comme par les uniformes des années de l'Europe. Diane joue la diane. Trompettes et nuits de lune. On doit à Dominique Pagnier une prenante évocation de Schubert (Mon album Schubert, Gallimard, 2007). II renoue ici avec cette délicatesse de style et cette affectueuse malice, impertinente et amoureuse, qui s'inscrit dans la tradition d'un Jean-Paul Richter (auteur du Titan, 1800-1803). La diane prussienne est donc parfaitement atypique dans cette rentrée française. Et c’est un bonheur.

Jean-Maurice de Montremy

LE MATRICULE DES ANGES
(Mars 2010)

Vies de Christiane R.

À travers la biographie fictive d'une poétesse, servante corvéable et intrépide guerrière, Dominique Pagnier retrace un pan de l'histoire allemande.

Un livre imprimé à une centaine d'exemplaires en 1918, Vie légendaire de Christiane Rantz dite la Diane prussienne, semble être la principale source d'informations (et d'inspiration semi-amusée) du nouveau roman de Dominique Pagnier. Exhumé par le narrateur de La Diane prussienne, cet ouvrage aux forts accents hagiographiques aurait été écrit par un certain Wendelin Hohl, fils d'un imprimeur de Francfort-sur-le-Main, en mémoire de celle qui fut la «secrète enchanteresse de on enfance». Le signe foudroyant de son salut, voilà, longtemps après, la manière dont Wendelin interprète la première apparition de Christiane Räntz.. Quand, enfant malingre et mélancolique, elle entre chez son père en tant que domestique, l'arrachant à une mort promise. Jamais Wendelin, Actéon pubère tentant de dérober un peu de la nudité de sa «vierge mansuette des origines», n'oubliera celle pour qui il ira jusqu'à faire ériger une statue en bronze à canon Krupp: la gigantesque Germania du Niederwald, haut symbole d'une nation vengeresse et triomphante.
Après Mon album Schubert (Gallimard, «L'un et l'autre», 2006), essai entièrement consacré au compositeur autrichien de «La Belle Meunière», maître incontesté du lied, Dominique Pagnier réinvestit, à peu de choses près, la même tranche historique. Mais, cette fois, en changeant de lieux et en usant des artifices de la mystification littéraire. L'une des qualités de La Diane prussienne repose en effet sur ceci que ce texte savant parvient à nous faire croire à l'existence de Christiane Räntz, à véritablement l'incarner. Née à Limhourg-sur-la-Lahn en 1778, l'année de la mort de Voltaire et de Rousseau, fille d'une comédienne et d'un homme de théâtre, l'éducation de Christiane est, suite au décès de sa mère et à l'exil de son père, confiée à un huguenot entiché de «pédagogie suisse et d'illuminisme». Surnommée «Christ-Diane», notre poétesse en herbe s'éprend de la figure de Jésus après la lecture du Coffret spirituel des chants à la louange de Dieu du pasteur évangélique Philipp Friedrich Hiller, joue du luth et s'adonne à de chastes ablutions dans de l'eau gelée. Plus tard, de Francfort, Gleiwitz, Erfurt, Braunau à Vilnius, Chritiane Räntz cire des bottes, frotte l'argenterie, vide des gibiers ou panse des blessés prussiens, tout en composant des poèmes à la manière d'Hölderlin, voisin dont elle put recueillir quelques fragments d'Hypérion au hasard d'un «vent d’équinoxe»: «(…) Mon seul salaire est mon usure / Et mon seul titre la Recluse./ J'ai relevé mon tablier / Comme un deuil par-dessus ma têéte / Et joui la nuit de Mon Seigneur / Offrant ravie, folle à lier, /Afin d'ajouter à ses fêtes, / Le miel fluant de ma douleur.»
Récit d'un itinéraire à la fois intime, politique et esthétique, La Diane prussienne est la traversée symbolique d'une Allemagne hantée par les échos de la Révolution française et les pas de l'armée napoléonienne. Une Allemagne dont Christiane Räntz personnifie toutes les facettes. Amoureuse déçue habitée d'une «intense ferveur ménagère» et guerrière, elle sera d'abord sensible aux attraits de l’«hydre de la conspiration républicaine». Ensuite, sans vraiment rien comprendre aux «appels belliqueux» qui animent nombre de ses compatriotes, elle se rangera du côté dc ceux qui entendent libérer la «Vieille-Prusse» du joug de l'Empire français. C'est alors qu'apparaîtra au miroir le reflet de la «reine des Amazones qui, au galop de son char, décoche ses vers iambiques comme des traits enflammés de poix et, par excès d'amour, livre son bel amant à la curée de ses molosses»...

Jérôme Goude

Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
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