Avant-propos
Roger PARISOT
Roger Marteau, poète de la Tradition
On aurait pu, sinon déjà, du moins depuis, voir encore dautres poètes en Marteau: le poète-conteur des chroniques paysannes des Chevaux parmi les Arbres et de Pentecôte, le poète prophétique et visionnaire de Ce qui vient et du Voyage au Verso, le poète du journal intime qui contemple le Mont-Royal et le Fleuve sans fin et chante dans les plus hautes branches de son arbre généalogique; voire le poète-traducteur de la Voix sous la Pierre, du Miracle Divin, des Livres de Hogg et des sonnets du comte de Villamediana.
Mais tous ces poètes sont un seul et le même, bien sûr, qui na quun seul et même chant, même sil est à plusieurs voix, et cette unité vient de ce que cest toujours la même vérité, la même lumière, la même connaissance qui linstruit, qui léclaire et qui linspire. Celle qui, venant en ce monde, a lui pour tout homme, celle que les scribes et les pharisiens ont mis sous le boisseau, celle que voient à nouveau ceux dont les yeux, par quelque grâce, ont été dessillés.
Ce quon veut ici montrer, cest que Robert Marteau est le poète et le chantre de cette lumière et de cette vérité, lécho de cette parole de vie qui se fit monde pour que lhomme soit, la mémoire de cet enseignement originel que la Tradition transmet et perpétue. Que cest delle quil a fait le sel et le ferment de son uvre, le levain de sa pâte alchimique, laliment de son feu spirituel et secret; que cest delle, luniverselle vérité, quil nous parle dans sa poésie, que cest elle, dont la langue est celle de la fable, des mythes, et des symboles de lArt Sacré et quest un art qui ne lest pas? qui nous parle dans sa poésie.
Robert Marteau, poète de la Tradition, cela veut dire que luvre tout entière se voue, par les couleurs et les images de son verbe, par les accords et les accents de sa musique, à répercuter la parole messagère de joie, porteuse de vie, à tous les peuples jadis délivrée, que la malédiction de Babel brouille dans les confusions de la lettre, mais que le don des langues, un don de Pentecôte, permet dentendre en esprit dans son unique et perpétuelle vérité. Si la musique est écriture verticale, polyphonique, symphonique, alors la poésie de Marteau est bien musicale, puisquen son chant saccordent et concertent toutes les voix celles de lAlchimie ou de lAstrologie, celles des mythes cosmogoniques ou initiatiques, celles de la Fable et celles des Arts qui font lunité de la Tradition. Cest lentrelacs de tous ces thèmes dans cette parole poétique originale et originelle quon a voulu dire, et ce qui fait que, pour Marteau, le corbeau est, par exemple, et tout naturellement, lemblème totémique des Indiens Kwakiutl, loiseau pillard et effronté de nos campagnes et celui dont lenvol signale une phase cruciale du Grand-uvre.
Parce que cest lenseignement de la Tradition primordiale, celui de lhyperboréenne Thulé, celui de sa réplique atlante, et jusquà celui de sa reprise chrétienne, qui anime la matière verbale du poète, qui enchante son verbe et donne à ses vers leur musique, et qui irradie dans la clarté quils répandent.
A notre monde déchu, désemparé, désespéré, devant les effets pervers du progrès, la faillite des idéologies, le néant spirituel que laisse la perte du sens du sacré, de la dimension du transcendant et du souci de labsolu, confisqués par le politique, léconomique et le social, à notre époque qui, à vouloir «changer la vie», sans la vouloir changer en «vie éternelle», na pu que la changer en mort, à notre temps de bien-être et de mal vivre, de jouissance sans amour et de loisirs sans joie, qui na de la liberté que lidée que sen fait lâme servile, et des valeurs que la vision quen donne le ressentiment, où le vice, la violence et le vandalisme des uns deviennent un spectacle médiatique pour le «divertissement» des autres, à ce monde, à cette époque, à ce temps en souffrance, luvre de Robert Marteau ouvre la voie du ressourcement dont tous ont besoin et que beaucoup espèrent sans le savoir, ou attendent sans le dire. Elle est aujourdhui, entre ceux-là et le trésor spirituel, lor inaltérable de la Révélation primordiale, la meilleure médiatrice; elle en transmet la lumière et la vérité, et Marteau apparaît comme lactuel relayeur de cette course au flambeau qui traverse les temps. A la langue de bois, il oppose la parole de vie, à la «soft idéologie» il oppose la sûreté doctrinale de lésotérisme et du symbolisme universels. A lintellectualisme exsangue et désincarné du présent, il oppose la saveur dune langue nourrie de sève terrienne et de la connaissance des signes, un chant où concertent les voix les plus intimes dune filiation rurale profondément enracinée, et les voix les plus anciennes et les plus universelles de limmémoriale source de toute image, de tout mystère et de toute poésie.
Il faut dire encore que cette Tradition qui inspire Robert Marteau comme poète, dont il sinspire comme prophète, est toute spirituelle, et sans dogmatisme aucun. Quelle nest ni occultisme de chapelle, ni illuminisme de secte, ni éclectisme dhomme de lettres. La vérité quil lui reconnaît, lévidence qui la lui rend certaine et indubitable, ont pour plus sûr garant à ses yeux la beauté quelle répand et qui brille sur tout ce quelle touche et vient éclairer de son sens et de ses rayons. Le témoignage quil lui rend est celui du cur, dont les vertus sont dinnocence et de sincérité, et cest en esprit et à lesprit quil le fait. Il ne sattache à la lettre quautant quelle en est le véhicule, ce qui est le fait de la langue des symboles, commune à lart et à la religion, parce que cest celle de la vérité.
Parce quil parle cette langue dans son uvre, on peut dire enfin quen vérité, avec celle-ci, Robert Marteau élève symboliquement le Serpent dairain, celui par qui sont sauvés ceux qui le regardent. On peut dire aussi, usant dun autre symbole, quil nous convie à embarquer dans lArche pour atteindre la rive où nous attendent le phénix, la licorne et laigle. Puissent-ils être nombreux à se reconnaître ceux que sa parole aura touchés au cur.
Éditions Champ Vallon
F 01420 Seyssel
Tél. 04 50 56 15 51 Fax 04 50 56 15 64